Lundi 6 juillet 2009

Voilà, c’est le début des vacances et le blog va s’arrêter pendant 2 semaines. Je fais mes bagages et je n’ai pas le temps d’écrire une analyse sophistiquée avant de partir. Il me semble plus judicieux de mettre en ligne quelques images de circonstance.


Précisons d’emblée que je n’irais pas à Saint-Tropez. Les belles vacances de ma jeunesse se sont déroulées à la montagne, dans une ambiance rustique accompagnées d’efforts répétés, de marches interminables et relations amicales.  De l'unique semaine que j'ai passé au bord de la Côte d’Azur quand j'étais petit enfant, je garde un souvenir paradoxal de froideur.


Lors de mon adolescence, je n’osais pas trop avouer mes réticences au farniente au bord de la mer. Tout le monde autour de moi idéalisait ce style de vie et je trouvais difficilement les mots pour dire le contraire. C’est dans ce contexte que j’ai découvert un jour l’album de Sempé.


Quelques décennies plus tard, je saurais certainement mieux trouver les mots qui définissent Saint-Tropez et tout ce que cet endroit représente, mais ce n’est plus nécessaire. Il est tellement plus simple de regarder ces petits moments de vie capturés par Sempé. 


Je n’entamerai pas de débat pour savoir si les suites d’illustrations dessinées par Sempé appartiennent ou non au monde de la BD. La réponse affirmative me semble tout de même évidente.


La meilleure séquence de Saint-Tropez, en tout cas la plus drôle, c’est ce petit sketch qui montre un vieil homme sur son bateau amarré au bord du quai. Il a passé toute sa vie à travailler pour s’offrir ce luxe.

 
Je l’aime bien, ce vieil homme issu d’une famille modeste. Je revendique même sa naïveté.


Malheureusement, mes  enfants n’ont pas connu les mêmes expériences. Je crois que ces petits galapiats ressemblent plutôt au jeune homme riche. En tout cas, leurs répliques me placent parfois dans la même consternation.

 
Ces images de Sempé ont maintenant 40 ans et je me dis parfois que quelque chose a dû changer. Je n’ai toutefois pas envie d’aller vérifier.


Vais-je entamer une longue tirade sur Sempé et son coup d’œil impitoyable, sur son refus de se compromettre avec la mode, et sur sa manière de tout raconter en une seule image. Je me rappelle de ses déclarations dans une vieille interview (je n'ai pas le temps de chercher où). Il estimait que la plus grande difficulté, c’était d'avoir l’ambiance, et qu'il ne trouvait pas de repos tant qu’il ne l'avait pas obtenue. Cette vérité de l’ambiance, c’est justement la qualité la plus marquante de son Saint-Tropez.


C’est ainsi que cet été, je partirai en sens contraire des migrations estivales, vers l’Allemagne et ses châteaux romantiques, puis vers la Hollande et ses tulipes. J’y oublierai un peu la BD (mais ce n’est pas sûr), j’y ferai certainement du tourisme et puis surtout, je serais loin, très loin de Saint-Tropez.  

Par Raymond
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Vendredi 3 juillet 2009

Cet art du décalage, d'ailleurs permanent dans la Nef des Fous, révèle une posture d’esthète mais aussi une recherche d’humour. Il existe en plus une volonté de donner vie à l’irrationnel, en créant du factice et en pervertissant l’apparence des objets. A cette fin, Turf multiplie les effets de mise en scène, et accumule les gros plans énigmatiques ou les contre-plongées audacieuses afin de déséquilibrer le récit principal. Cette mise en évidence des détails accessoires du décor semble au départ purement décorative, mais elle fait partie d’une systématique narrative car l’auteur amplifie de même les moments intermédiaires du récit. Il s’attarde ainsi sur des scènes banales, comme par exemple cette planche de Puzzle qui montre le roi en train de regarder la télévision. Il construit un somptueux travelling arrière sur une page entière, pour nous révéler finalement une image ordinaire (cliquez sur la photo pour voir la planche en totalité).


Hormis le plaisir du dessinateur à composer une telle séquence, il faut admettre qu’il ne la construit pas pour faire progresser le récit mais en fonction d’un spectacle visuel en perpétuelle transformation. L’intrigue paraît en effet subordonnée à une succession de contrastes de couleurs, d’assemblages sophistiqués d’images ou « d’effets de caméra ». A ces gros plans énigmatiques ou ces paysages irréels s'ajoute une prédilection pour les digressions qu’il faut souvent renoncer à comprendre. La trame narrative est remplacée par une logique constructive et on peut se demander si le dessinateur ne se perd pas au milieu d’inspirations contradictoires. Sa recherche esthétique génère cependant de belles trouvailles, telle cette planche tirée des Chemins énigmatiques (le tome 6) qui raconte l’ascension interminable d’un escalier souterrain par Baltimore et le sergent.


C’est ainsi qu’à mi-chemin de l’histoire l’auteur oublie son scénario pour ne travailler que ses mises en page ou ses mises en scène. Sa recherche stylistique l’accapare puisque non seulement il  ne montre pas ce qu’il raconte, mais bien souvent, il ne raconte pas ce qui se passe ou alors le fait-il avec parcimonie. Dans le 4e tome par exemple, un événement aussi  important qu’un tremblement de terre, qui entraîne des fissures et une inondation d’Eauxfolles, n’est mentionné qu’en passant, au moyen d’une seule illustration, tandis que le reste de l’album se consacre aux rencontres anecdotiques d’Ambroise ou aux déambulations du roi Clément dans le pays inondé.


Cette importance du graphisme dans l’histoire nécessite maintenant que l’on  s’intéresse aux particularités du dessin. L’exercice n’est pas facile tant il apparait d’emblée surchargé d’effets et d’ornements. Cette caractéristique est frappante dans le premier volume dont les vignettes fourmillent de détails et de couleurs fortement contrastées. C’est ainsi qu’avec cette image inattendue d’une locomotive au milieu d’une rue d’Eauxfolles, le dessinateur déforme la perspective et joue avec le regard du lecteur. Il multiplie les éléments annexes du décor et l’œil se perd en essayant d’en élucider la composition de l’ensemble.


On peut aussi constater une tendance récurrente du dessinateur à jouer avec les volumes. Il courbe malicieusement l’espace et transgresse les règles du dessin figuratif, donnant un aspect surréel à des vignettes qui auraient été banales.


Pour mieux juger du trait et faire abstraction de ces artifices, il existe toutefois un moyen détourné. Il suffit en effet de reprendre Gribouillis, cet album atypique dans lequel le graphiste s’est en quelque sorte « mis à nu ». Il y abandonne la couleur et les décors sophistiqués pour animer des silhouettes  schématiques, sensées évoluer au sein d’un catalogue.


En regardant cette demi-page, on découvre un dessin un peu sec, mais aussi une ligne énergique et une accentuation des grimaces. Turf recherche la force d’expression (il exagère volontiers les signes distinctifs des personnages) mais il joue aussi sur le contraste créé par les poupées qui semblent extraites d’un catalogue. Le dessin de Gribouillis (tout comme le récit) repose sur les possibilités du collage et de la caricature et certaines mises en page me rappellent les trouvailles de Fred, dont l’ombre tutélaire semble planer sur l’album. On le constate par exemple dans cette page qui montre comment les articles du « catalogue » s’animent avant de partir à la recherche de Gribouillis (il faut bien sûr cliquer l’image pour voir la planche).


Pour mieux juger du dessin épuré de ses artifices, concentrons-nous d'abord sur les personnages ! Cet exercice permet de retrouver dans  « la Nef » la même ligne fondamentale que dans Gribouillis. Il suffit de comparer par exemple le « maître du catalogue » avec le roi Clément pour retrouver chez les deux personnages cette accentuation des disproportions qui est propre à la caricature.


La première différence que l’on trouve dans « la Nef », c’est le travail important sur les décors. Turf remplit minutieusement la vignette de détails et d’ornements secondaires.


Il y a ensuite l’importance esthétique des couleurs que le dessinateur prépare avec soin. Il travaille en couleurs directes et choisit des teintes fortes, destinées à frapper le regard. Dans cette vignette de Puzzle, les murs du château sont colorés avec une palette assez claire mais le rouge vif du pyjama de Clément donne à l’ensemble une intensité particulière.


Il s’y ajoute enfin les effets de mise en page qui amplifient la vocation esthétique des cases. En regardant la planche entière, on est d’emblée séduit par  la première vignette (légèrement pompeuse)  en raison de ses couleurs chatoyantes et de la spectaculaire plongée qui emmène le regard à travers le mur du château. La suppression du cadre permet à l’image de déborder vers le bord de la page et elle donne à l’ensemble une certaine emphase. La planche est ainsi destinée à être contemplée pour elle-même, bien avant d’être un outil au service du récit.


De tout cela, il apparait que même par rapport au dessin, la préoccupation dominante reste  bien la dynamique de la planche. J’ai déjà mentionné Fred (à qui l’auteur fait discrètement allusion) mais on peut davantage évoquer les exemples de Winsor McCay ou de Philippe Druillet dont « la Nef » semble partager les préoccupations décoratives.  Cette prépondérance de la mise en page s’inscrit par ailleurs au sein d’une tendance actuelle qui est marquée par l’abondance d’albums esthétisants, dont les dessinateurs usent et abusent d’effets décoratifs. Dans un article publié dans  Neuvième Art (N° 13), Thierry Groensteen qualifie de « nouveau baroque » cette manière de multiplier les artifices qui servent à mettre en exergue un détail pictural, en recourant à de grandes images qui franchissent la marge (et atteignent les bords de la page), en fragmentant une illustration en plusieurs petites cases, en fusionnant des vignettes au départ séparées ou en incrustant des cases au milieu d’un grand dessin. Cette sophistication de la planche, destinée à rompre la monotonie d’une simple succession de strips, peut être vue comme une recherche de style mais cette nouvelle « syntaxe » peut apparaitre bien vide, voir prétentieuse, lorsque le but se limite à conter l'histoire d’un super-héros porteur de collants désuets. L’utilisation d’une mise en page complexe (et de couleurs directes chatoyantes) permet à un bon auteur de nuancer la signification du récit mais elle aide aussi le simple imitateur à enjoliver l’image, et cela peut devenir pour le dessinateur (ou le scénariste) un moyen commode de cacher certaines faiblesses.

C’est à ce stade de la réflexion que je reprends ma question initiale sur la « bonne BD » et sur son « langage spécifique ». Il faut admettre que de multiples auteurs aux moyens graphiques limités (ou qui ne sont pas de grands narrateurs) arrivent à produire des œuvres intelligentes, voir marquantes. Il devient par ailleurs évident que la suite de dessins crée sa propre signification, et que l’utilisation adroite de ses possibilités permet de créer une ambiance, de définir un rythme, de trouver un ton personnel, bref de fonder un style. Il est d’ailleurs frappant de découvrir à quel point ces règles de la séquence d’images sont maîtrisées par une nouvelle génération de dessinateurs, que l’on devrait plutôt appeler des bédéastes  (ce néologisme récent désignant un travail préférentiel sur la séquence plutôt que sur l’illustration). Pour le critique, la question n’est plus de savoir si le dessin est beau, si le récit est bien construit ou si les outils de l’image séquentielle sont employés avec adresse. Le vrai problème est maintenant d’évaluer l’adéquation des moyens utilisés par rapport au projet, et de juger de sa cohérence ou de sa pertinence.

Avec sa constante recherche de l’image spectaculaire, Turf appartient sans doute à cette tendance « baroque » mais la variété des ambiances et des assemblages graphiques lui permet d'échapper à la surenchère. Sa mise en page n'est généralement pas grandiloquente et elle relève d’une recherche ludique plutôt que d’un souci d’ornement. Par ailleurs, la qualité de la Nef des Fous ne provient pas seulement de la sophistication de ses images. En imaginant Eauxfolles, il crée un univers de fantaisie à l'esthétique singulière qui se rapproche du monde des marionnettes, et ce n’est d'ailleurs pas un hasard si le mystérieux « maître »  en porte le masque. Ce pays ludique et enfantin est en fait une scène de théâtre qui permet à l’auteur d’incorporer librement des images médiévales, des personnages caricaturaux ou des thèmes fantastiques. Si le premier album pouvait faire croire que « la Nef « est une « terre de légende » (pour reprendre le titre de la collection), c’est à dire un décor fantastique destiné à être un terrain d’aventures, la suite prouve qu’il s’agit plutôt d’un espace parodique, permettant de jouer avec la vraisemblance. Cet endroit fictif est peuplé de jouets et il permet de travailler avec l’imaginaire enfantin de l’auteur. C’est d’ailleurs  poussé par le même élan que Turf a perdu son temps à fabriquer de multiples objets dérivés de cet univers, et qu’il a souvent délaissé son œuvre principale.  L’excentricité de ses mises en page et son attachement au détail accessoire se rattachent à un mouvement ludique qui finit par devenir un projet artistique.

Je pense finalement qu'en jouant avec la structure de la planche, Turf ne se livre pas à un exercice de virtuosité gratuite et qu'il crée un style en prenant de la distance avec le récit. Cette prise de recul devient manifeste grâce à un ton ironique qui s’insère dans l’intrigue ou les discussions. Les errances du sergent et de Baltimore ne représentent par exemple qu’un interminable gag qui se prolonge tout au long des sept albums. A la fin de leur périple, l’un d’entre eux (Baltimore) finit pas comprendre qu’il n’y arrivera pas (il démissionne alors de la police) tandis que l’autre ne comprend jamais (il insiste dans la carrière policière et attend jusqu’à la fin de ses jours une promotion que ne vient pas à cause d’une erreur informatique). L’humour est également permanent au sein des dialogues, dont le ton allègre et « pince sans rire » joue sur la confrontation de personnages aux réactions mécaniques. Pour accentuer cet effet, Turf multiplie les phylactères à l’intérieur d’une case afin de créer un rythme saccadé. Cette grande image qui met en scène (sans les présenter) les ministres enfermés dans les douves du château par Ambroise illustre de belle façon ce ton ironique.


Arrivée à son terme, cette œuvre laisse malheureusement un sentiment initial de déception. En dépit du talent que déploie l’auteur à raconter, illustrer, mettre en scène et mettre en page cette épopée drolatique, on se prend à regretter l’absence d’une bonne « colonne vertébrale », autrement dit  d’un bon scénario. On souhaiterait ainsi un rythme homogène, alors que les événements se succèdent à toute vitesse au premier volume, puis qu’ils ralentissent avant de faire du « sur place » dès le troisième tome. On voudrait lire une saga bien construite,  mais l’ensemble narratif manque de cohérence  car la longue enquête des deux policiers ou les aventures en surface des deux adolescents ne trouvent pas de lien logique avec l’intrigue principale. Il ne reste pour le bédéphile qu'un plaisir subtil associé à cette promenade dans l’imaginaire, à certaines trouvailles esthétiques ou à l’ironie qui s’exerce dans ce monde de machines. Au dernier tome, Turf semble regretter son dédain pour l'intrigue et se rattrape en racontant les origines d’Eauxfolles, mais ces explications détaillées cassent le mystère et n’apporte pas d’intérêt supplémentaire à l'ensemble. Ce n’est qu’à la dernière page, lorsque l’auteur montre les habitants de la surface tirer une morale de cette histoire, que l’on découvre sa capacité à utiliser un autre ton et à créer de la magie.

  

Pour la première fois, Turf inverse la perspective et raconte les pensées de ces humanoïdes qui vivent à l’air libre. Le lecteur découvre alors que ces descendants des terriens, qui ont survécu à la catastrophe initiale d’Eauxfolles, ne sont pas de simples sauvages.


Cet aperçu « transculturel » d’Eauxfolles et cette révélation d’une autre vérité justifie presque l’interminable aventure qui se déroule en surface. On découvre même une émotion assez forte dans cette dernière image.


Aujourd’hui, cet ensemble déséquilibré apparait comme un logique demi-succès mais je m'interroge. La valeur de cette œuvre me semble en fait sous-estimée car en dépit des insuffisances de son intrigue et des limites de son dessin, il reste stimulant de la relire dans le désordre, de découvrir tardivement la signification de séquences qui semblaient inutiles, ou d’apprécier son humour au second degré. Par ailleurs, on y savoure ce plaisir propre à la BD (on pourrait l’appeler « plaisir du medium ») qui découle d’une utilisation libre et ludique des propriétés de la séquence d’image. C'est probablement sur ce point que les amteurs s'achopperont, car si l’emploi d’une syntaxe élaborée semble presque naturel lorsque cela s’associe à un dessin personnel et à un propos sérieux, les expériences naïves de la Nef des Fous sont appliquées sur un graphisme standard et un récit de divertissement, caractéristiques qui la destinent en principe à un monde d’enfants. Y aurait-il une faute de style dans cette œuvre de fiction destinée au grand public ?

Ecartelée entre ses ambitions contraires, « la Nef » s’est façonnée selon un processus chaotique et elle échappe aux classifications habituelles. Elle s’est construite (je dirais même bricolée) sur des rêves enfantins en incorporant l’esthétique du masque  et la dynamique du jeu et elle semble dominée par une recherche naïve, mais on y trouve des pages qui sont d’indéniables réussites. Ses admirateurs se sont fatigués mais je soupçonne qu’il y a toujours eu méprise, aussi bien pendant les années de succès qu’au cours du désamour actuel, et il est temps de tout revoir. Peut être s’agit-il simplement d’une œuvre difficile, à lire comme  une œuvre d’art plutôt que comme un récit de divertissement,  et qui ne peut être vue qu’à travers un regard d’esthète.

Finalement, après tous ces discours, faut-il considérer la Nef des Fous comme une bonne bande dessinée ? Je pense que oui car malgré ses faiblesses, la série se distingue par une technique bien maîtrisée, une recherche sincère, un humour personnel et surtout une passion pour les aspects spécifiques de la BD qui ont permis au dessinateur de trouver son univers propre. L’œuvre est maintenant achevée, et Turf annonce pour le futur un simple « one shot » de 90 pages, intitulé « Sex shop » et plein d’expériences graphiques. Seul l’avenir nous dira si toutes les promesses seront tenues.

Par Raymond
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Lundi 29 juin 2009

Qu’est-ce qu’une bonne  bande dessinée ?  Partant de l’idée que la BD est un équivalent du cinéma sur le papier, ou de la constatation qu’une séquence de signes produit invariablement une sorte de récit, les amateurs de feuilletons affirmeront qu’il faut d’abord un bon scénario, ensuite un  bon scénario et enfin un bon scénario. A l’opposé, considérant que le « 9e Art » appartient au monde de l’image, les fanatiques du l’illustration défendront que l’intérêt d’une BD repose sur son travail graphique et que la qualité du dessin est primordiale. Entre deux, on peut imaginer une tendance synthétique  qui  assimilera cet art à la coexistence d’un bon récit et de belles images. Vous vous doutez cependant que je ne me satisfais pas d’un concept aussi réducteur.  Depuis longtemps, je suis convaincu que la BD possède un langage spécifique et que son charme résulte de l’utilisation intelligente de ses propres règles.

Cette introduction bien imprudente va t-elle m’embarquer  dans une difficile réflexion théorique sur « l’essence de la BD » ?  Rassurez vous, je n’entreprendrai pas de  définir cette « introuvable spécificité », pour reprendre le titre d’un article mémorable de Thierry Groensteen (autrefois publié dans les Cahiers de la BD). J’utiliserai simplement (et sans le discuter) le terme de « séquence d’images » selon la conception de Scott McCloud, en admettant qu’il s’agit d’une suite de dessins destinée à transmettre des informations ou à créer une émotion esthétique.  Je n’allongerai pas plus ce préambule théorique mais il correspond bien aux idées qui me viennent en tête lorsque je relis aujourd’hui la Nef des Fous, cette longue série dessinée par Turf qui vient de trouver sa conclusion après 17 ans d’attente.


La lecture de cette œuvre a suscité des émotions changeantes au fil des années, et c’est ainsi que je suis passé de l’indifférence polie à la curiosité, puis à l’admiration naïve (et même une « collectionnite » passagère) avant d’évoluer vers une interrogation  sceptique, puis une fatigue manifeste et une déception inavouée pour se terminer tardivement par une réconciliation partielle. Conçue au départ  comme une histoire complète, l’aventure a été « recalibrée » sous la forme de deux albums par la volonté de l’éditeur, puis l’auteur l’a prolongée en une interminable saga. La Nef des Fous s’est ainsi hypertrophiée pour devenir une sorte de pavé encombrant, une BD au ton personnel qui assume difficilement son succès commercial. L’attente interminable des derniers albums a fait perdre patience à bon nombre de lecteurs et si la série garde encore sa petite cohorte d’admirateur, elle connait maintenant une période de recul.  L’absence actuelle de textes critiques confirme ce désamour qui me semble proche du mépris.

Cette saga nous fait découvrir un monde aussi poétique qu’intriguant, tour à tour médiéval, mécanique et grotesque, qui se nomme le royaume d’Eauxfolles. Ce pays se situe au fond de la mer et il est recouvert d’une cloche métallique. On y trouve une petite ville et un château élancé sur les pentes d’une colline et l’ensemble baigne dans une lumière bleutée ou verdâtre.


Dans le premier volume, le lecteur est confronté à plusieurs intrigues parallèles qui dispersent l’action et il faut faire un effort permanent pour reconstruire l’ensemble. Le récit principal se déroule bien sûr à Eauxfolles et on pourrait le résumer  par un long affrontement entre le roi Clément, un petit bonhomme rondouillard vêtu d’un pyjama à rayures, et son ministre Ambroise qui porte le titre de Grand Coordinateur. Semblable à Iznogoud, Ambroise complote pour prendre la place du  débonnaire souverain.


Un deuxième fil narratif suit la destinée de Chlorenthe, la fille du roi. Elle est poursuivie par les assiduités d’Ambroise et lui préfère Arthur, le jeune bouffon. Une vieille légende affirme que les oiseaux ne peuvent pas voler à Eauxfolles et la malédiction se confirme à nouveau. En atteignant cette page, qui montre un château d’allure médiévale, un oiseau aux yeux écarquillés, un roi à barbe blanche et une belle princesse blonde, j’ai aussitôt pensé au  Roi et l’oiseau, le poétique dessin animé de Paul Grimault. Notons toutefois que Turf affirme ne jamais s’être inspiré de cette œuvre.


Une troisième intrigue met en scène deux policiers aux uniformes excentriques,  qui s’appellent Baltimore et « le sergent ». Ils enquêtent au départ sur un trafic de coloquintes et tout au long des sept albums de la série,  ils sillonnent la ville, explorent la campagne, surveillent le château et explorent ses souterrains sans obtenir de résultat significatif. Ils n’influencent jamais les autres événements de manière tangible et vivent des aventures fantaisistes. Ce singulier nom de Baltimore se réfère de façon évidente à une histoire de Fred autrefois publiée dans Pilote (la dernière cigarette de Victor Baltimore). Il est probable que cette allusion représente un hommage de l’auteur à celui qui constitue une de ses sources  d’inspiration.


 
A côté de ces aventures classiques, une quatrième « scène » se déroule dans les souterrains d’Eauxfolles. On y découvre un curieux personnage vivant dans une chambre baignée d’une lumière rouge. Il est le véritable maître de ce pays dont il connaît tous les secrets et il se montre capable d’intervenir sur les événements, en envoyant des robots intelligents pour combattre les projets d’Ambroise ou pour venir en aide à Chlorenthe. Son visage est recouvert d’un masque de carnaval et on ne sait rien de lui, mais on découvre le contenu de ses pensées qui reste énigmatique.


A ces quatre « trames» s’ajoute une autre ligne narrative plus discontinue, qui met en images les rêves du roi Clément ou d’Ambroise. Cette suite de séquences oniriques n’ajoute pas grand chose à l’histoire mais elle permet à Turf d’introduire un nouveau style graphique. On y découvre des personnages moins caricaturaux, aux allures enfantines et qui évoluent dans un monde irréel.


Dans le premier volume de la série, tous
les personnages sont pris dans une suite d’actions échevelées et l’addition de ces intrigues parallèles produit un récit à la densité intrigante. L’auteur multiplie par ailleurs les scènes humoristiques, les énigmes et les effets de mise en scène et termine son album par deux coups de théâtre. Il montre en premier le coup d’état du Grand Coordinateur, qui assomme le petit roi Clément et l’enferme dans un cachot, tout en faisant croire à sa mort.


Par ailleurs, poursuivis par les sbires d’Ambroise,  Arthur et Chlorenthe  s’évadent du royaume d’Eauxfolles. Turf l’illustre par une planche aussi ingénieuse qu’esthétique, qui révèle malicieusement la localisation sous-marine de ce monde.


Le deuxième tome de « la  Nef », intitulé Pluvior 627, prolonge les intrigues initiées dans le premier volume, sans créer de nouvelle surprise. C’est ainsi qu’Arthur et Chlorenthe se retrouvent dans
le monde de l’extérieur qui est dominé par un ciel rougeoyant. Ils y découvrent progressivement un peuple étrange, qui parle le « langage savant » et qui est divisé en plusieurs clans ennemis.


Devenu roi d’Eauxfolles, Ambroise accumule les caprices et sa jubilation annonce un comportement despotique. Dans cette magnifique planche, il se penche par la fenêtre et domine la cité du regard. Tout lui semble possible et la mise en page suggère qu’il pourrait même sortir du cadre de la vignette.


De leur côté, Baltimore et le sergent poursuivent leur enquête sans vraiment savoir ce qu’ils cherchent. Leurs errances paraissent être un prétexte qui permet d’explorer les endroits insolites d’Eauxfolles.


Dès le troisième album, intitulé Turbulences, les mêmes aventures se poursuivent de façon indépendante et l’intrigue s’affaiblit en même temps que l’intérêt se disperse. Ambroise se retrouve en face d’un adversaire redoutable qui est envoyé par le « maître » et qui se nomme le « prince putatif », tandis que Baltimore et le sergent se perdent dans une enquête sans fin. Arthur et Chlorenthe cherchent à survivre dans le monde extérieur et le « maître » leur envoie un robot pour les sauver. Ils échappent de justesse à la mort mais c’est finalement le robot qui devient la vedette de l’album.  Il combat une meute de « Schloumpfs » féroces et les extermine à la mitraillette et cette scène parodique me semble être la plus mémorable de Turbulences.


Au Turf
, le quatrième opus, prolonge ces intrigues séparées sans que l’auteur ne se décide à y trouver une issue. Le seul événement notable est la défaite d’Ambroise, qui est tombé dans un piège tendu par le « maître ». Pour le reste, le récit se poursuit de façon labyrinthique en sautant d’une intrigue à l’autre, et s’attarde sur des anecdotes insolites ou parodiques. Cette accumulation d’événements annexes crée à la longue une impression de vacuité du scénario, et une évidence finit par s’imposer. Loin de suivre une logique narrative, la Nef des Fous est surtout construite en fonction d’une ligne esthétique. C’est ainsi qu’après avoir construit une situation complexe, l’auteur préfère s’attarder sur de brèves digressions ou qu’il s’intéresse à de petits détails de mise en scène. Certaines pages (ou souvent des doubles pages) semblent d’ailleurs construites en fonction d’une idée graphique. Cette constatation s’impose dans la séquence suivante qui montre Ambroise lors de son petit déjeuner. Il s’y passe peu de chose mais Turf s’amuse à le raconter en fixant l’image sur le reflet d’Ambroise qui apparait dans un grille-pain argenté. L’idée est amusante, mais on peut y voir une forme de maniérisme (la planche entière est visible en cliquant sur l'image).


A ce stade, il ne reste au lecteur que le plaisir de contempler une suite de scènes aux couleurs contrastées et au message ironique. L’intérêt du récit s’efface derrière le plaisir visuel et le dessinateur apporte un soin particulier aux oppositions de couleurs. En tournant une page de l’album, l’intérêt n’est donc plus de savoir ce qui va survenir mais bien de découvrir comment cela sera dessiné. C’est ainsi qu’après une séquence souterraine qui baigne dans une obscurité verdâtre survient un voyage d’Ambroise dans une campagne illuminée, et qu’une exploration nocturne au sein de machines sombres et bleutées fait suite à une ballade forestière aux teintes humides. Cette dernière scène nous montre d’ailleurs un lièvre géant qui traverse soudain la route mais cet événement énigmatique n’aura jamais d’explication. L’image est belle et le reste importe peu.


Assumant cette primauté de la forme sur le contenu, la série se prolonge dès lors comme une suite de séquences insolites ou de traits d’humour et se présente comme un « Puzzle » (c’est le titre du cinquième volume) auquel il manque toujours les pièces les plus importantes. Certaines images doivent être longuement scrutées avant d’être comprises, d’autant plus que Turf joue avec les significations divergentes que peuvent apporter le texte et l’image. La vignette ci-dessous, placée au bas d’une planche, nous en donne un bon exemple. Un phylactère annonce l’entrée du roi et l’ensemble pourrait faire croire que c’est le chien dessiné en gros plan qui est en train de parler.


A la page suivante, un plan d’ensemble corrige cette illusion d’optique. Le dessinateur parsème ainsi son récit d’images trompeuses, qui apparaissent après coup comme des clins d’œil.


Malheureusement, je me rends compte que ces petites notes s’éternisent (à l’image du récit de la Nef des Fous) mais je vous promets de trouver une conclusion dans la seconde partie.

Par Raymond
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