Samedi 7 novembre 6 07 /11 /Nov 08:46

Pendant les années 70, les consommateurs de cannabis ont pu croire qu’ils étaient les conquérants d’un nouveau mode de vie. Ils pouvaient devenir les héros d’une bande dessinée et ils le furent d'ailleurs souvent pendant la brève et glorieuse époque de la BD underground. En ce temps-là, Crumb assassinait sauvagement Fritz le chat pour délit de conformisme et S. Clay Wilson emmenait le Captain Pissgum dans une sanglante promenade à travers la Californie. Rick Griffin dessinait des poèmes délirants à la gloire du surf tandis que Gilbert Shelton imaginait les  aventures joyeuses et immorales des Freaks Brothers. Toutefois, ce n’est pas de ces œuvres illustres et recensées dans les anthologies que je parlerai aujourd’hui mais plutôt d’Harold Hedd, un personnage un peu oublié créé par  Rand Holmes.


Originaire de la Nouvelle Ecosse, Rand Holmes passe sa jeunesse à Edmonton et commence par gagner sa vie en dessinant des enseignes. Il mène une vie conventionnelle, se marie, fait des enfants et publie quelques planches en 1962 dans le magazine Help de Harvey Kurtzman. En 1969, il se passionne pour la contre-culture, quitte sa famille et part vivre à Vancouver comme artiste. C'est dans cette ville qu’il imagine un personnage chevelu et libertaire, consommateur impénitent de substances illégales et véritable héros des valeurs alternatives. Les premières pages d’Harold Hedd sont publiées en 1972 dans The Georgia Straight et c’est une simple suite de gags et d’anecdotes qui mettent en vedette un style de vie alternatif. Ces courtes histoires (le plus souvent en une planche) ont été rassemblées en 1973 dans un comic-book géant intitulé Collected adventures of Harold Hedd. Il n’a jamais été traduit en français et est aujourd’hui presque introuvable.


Vivant à Vancouver, Harold Hedd est un hippie qui prend la vie au jour le jour. Il ne travaille pas, ne paie pas son loyer, aime lire des BD, copule avec des femmes aux seins généreux  et gagne sa vie en jouant de la guitare, quand il ne se livre pas à divers trafics. Les premières planches nous montrent sa vie quotidienne d’une manière tour à tour parodique et réaliste, et l’auteur y introduit volontiers des caricatures ou des allusions politiques. On découvre ainsi des images de Nixon ou une évocation de revendications policières en 1973 qui avaient ébranlé Pierre Elliott Trudeau.


La consommation journalière d’herbe, de sexe et de musique ne fournissant qu’une faible quantité de gags, Rand Holmes introduit un deuxième personnage dans l’univers d’Harold Hedd : le cousin Elmo. Lui aussi chevelu et fumeur de joints, il se montre bruyant et  gaffeur et apparait de façon impromptue comme un motard. Il devient par la suite l’initiateur des grandes aventures.


Un deuxième comic-book parait en 1973,  the anus-clenching adventures of Harold Hedd,  et il s’agit cette fois d’un récit d’aventure de 34 pages. Il est publié en français en 1974 par les éditions Librairies Parallèles, sous le titre Marijuana à Tijuana, et cet album est devenu un incunable. Il s’agit sans doute du meilleur opus de la série.


Cette histoire satyrique raconte un improbable transport de trois tonnes de haschich dans un vieil avion. Le voyage relie le Mexique (Tijuana) à la Nouvelle Angleterre et l’auteur y mélange avec malice les péripéties triviales des fumeurs de joint avec les dangers d’un vol aérien. Au commencement, Harold Hedd n’a pas payé son loyer à Vancouver et il essaie misérablement d’échapper à la colère de ses créanciers.


Pendant sa fuite, il rencontre Elmo et ce dernier a trouvé une nouvelle combine. Sachant qu’Harold a jadis été pilote d’avion, il lui propose un travail susceptible de lui rapporter une fortune. Le commanditaire est une jeune femme dont Rand Holmes souligne les formes plantureuses, un peu à la manière de Wallace Wood.


Accompagnés de leur associée, Harold et Elmo s’envolent pour Guadalajara où ils louent une voiture. Ils traversent la sierra et se retrouvent en face de bandits mexicains. Leur affrontement tourne en bagarre et celle-ci est dessinée de manière outrancière. Le récit adopte pendant quelques pages le style d’un « spaghetti western ».


Ayant « liquidé » leurs agresseurs, les hippies parviennent dans une vallée perdue recouverte de plants de cannabis. Il y a aussi un vieux quadrimoteur, véritable reliquat de la deuxième Guerre Mondiale qui est destiné à transporter les 3000 kilos d’herbe. Rand Holmes dessine dans un style semi-réaliste la réparation de cet appareil, les préparatifs puis l’envol des aventuriers vers le Canada.


Le voyage du quadrimoteur est narré de façon parodique. Harold reste insouciant aux commandes de l’avion et ne pense qu’à fumer des joints tandis que les périls s’accumulent. Les hippies rencontrent un jet militaire qui les mitraille et qui blesse Harold, mais l’équipage évite par miracle l’écrasement au sol. Soutenu par la chance et les vapeurs de marijuana, ils sacrifient une partie du fret et l’avion finit par atterrir à la bonne destination. Les « freaks » locaux peuvent alors faire la fête.


Dans cette aventure parodique et déjantée, Rand Holmes alterne avec habileté des images proches du réalisme et des dessins purement parodiques. Les scènes de voyages sont illustrées avec une grande précision et le dessinateur n’hésite pas à mettre en scène un véritable combat aérien au milieu de cette odyssée humoristique.


Ce style héroï-comique semble s’inspire en fait de l’exemple de MAD et les traits propres à la caricature restent prédominants. Le ton du récit n’est  jamais sérieux et Rand Holmes dévoile autant que possible ses intentions libertaires. L’ambiance de transgression joyeuse lui permet d’éviter toute vulgarité, en particulier lorsqu’il dessine des femmes voluptueuses (proches de la manière de Wally Wood) ou qu’il termine son récit par des images d’un érotisme surprenant.


Passant de la critique politique à l’apologie de la liberté sexuelle, l’épopée provocante d’Harold Hedd concrétise le rêve d’une société marginale et consommatrice de haschich. Rand Holmes est un militant de l’usage libre de la marijuana mais au-delà du spectacle ludique des paradis artificiels, son œuvre est dominée par l’humour et par une certaine légèreté. Les choix hédonistes d’Harold Hedd le conduisent à transgresser avec ironie tous les interdits mais au bout du voyage, son ambition se limite à s’asseoir dans un coin, allumer paisiblement un joint et fumer en toute innocence.


Publiés par des éditeurs alternatifs, les deux premiers recueils d’Harold Hedd restent marginaux en Amérique et ignorés en Europe.  L’auteur abandonne alors quelques années son personnage et dessine des récits d’horreur qui sont en partie traduits dans l’album « Chères fraîches ». Harold réapparait ensuite en 1984 dans un troisième récit intitulé « Hitler cocaïne », qui a été traduit en France dans l’album « la Coke du Führer ». Cela raconte à nouveau la conquête d’un stock de substances psychotropes et vue de cette manière, l’histoire apparait comme un « remake » de l’épisode précédent.


Toujours accompagnés d’une blonde aux formes sculpturales, Harold et Elmo reprennent leur chasse au trésor. Il s’agit cette fois de 60 kilos de cocaïne qui sont enfouis dans l’épave d’un sous-marin immergé au large de la Nouvelle Ecosse. Les freaks sont poursuivis par une bande de trafiquants en même temps que par la police locale et le ton du récit est aussi joyeux que parodique. Cette aventure maritime accumule surtout les gags, dont une des cibles principales est un policier lancé à leurs trousses.


Par rapport aux épisodes précédents, le dessin de Rand Holmes s’est simplifié et il se caractérise par une plus grande unité de style. La construction des planches est plus régulière et on retrouve en moyenne trois bandes par page. Les décors sont toujours détaillés mais il existe un meilleur équilibre d’une image à l’autre et le dessin des personnages montre plus de constance. L’apparition d’aplats de couleurs conventionnelles tend malheureusement à banaliser le graphisme de Rand Holmes. Des teintes claires et uniformes recouvrent les dégradés et diminuent le modelé des surfaces.


La « Coke du Führer » retrouve la truculence qui régnait déjà dans « Marijuana à Tijuana » mais l’ambiance des années 80 lui fait perdre une partie de son charme. Dix ans ont passé entre les deux albums et la pensée dominante est devenue moins complaisante envers les « babas cool » et les trafiquants de toute sorte. Apparaissant décalée et hors de l'air du temps, cette histoire est finalement restée inaperçue du grand public et Rand Holmes s’est ensuite éloigné de son personnage.

Au cours des années 80, Rand Holmes quitte le confort citadin de Vancouver pour aller vivre dans les îles Lasquetti, au large de la Colombie Britannique. Il demeure jusqu’à la fin de ses jours dans ce site réputé pour être le refuge des consommateurs de cannabis. Il continue à dessiner quelques BD pour des revues comme Death Rattle ou Alien World, et certaines ont été traduites dans l’album Planètes pas nettes en 1988. Il dessine encore « The Lille Story » en 1995 dans le Grateful Dead Comix N°2.


Pendant ses dernières années, Rand Holmes refuse de dessiner pour les grands éditeurs et vit de façon retirée. Il accepte de simples travaux manuels pour survivre et peint quelques tableaux à l’ancienne, toujours inspiré par un idéal aternatif.


Rand Holmes meurt presque oublié en 2002 et peu de journalistes ont signalé sa disparition. Quelques vieux nostalgiques continuent toutefois d’évoquer le vieux rêve hippie et l’ambiance joyeuse de Vancouver pendant les années 70, et l’article de Marc Emery en donne un bon exemple. En 2008, une exposition rétrospective a rendu hommage à l'ensemble de son oeuvre et un petit fim sur YouTube en donne quelques images. Une monographie écrite par Patrick Rosenkrantz devrait par ailleurs bientôt paraître mais, dominé par la pensée unique et le politiquement correct, le monde contemporain s’est irrémédiablement éloigné de l’idéal libertaire d’Harold Hedd. Bien que je ne consomme pas de haschich, je ressens de la sympathie pour ce cousin des Freaks qui refuse de s’intégrer dans la société moderne et ce héros d’un monde révolu méritait bien ce petit article mémorial.

A ce stade, plutôt que d’analyser pompeusement le style des images ou le message des récits, il m'a semblé plus original d’offrir un chant d’adieu à ce sympathique antihéros. J’ai d'abord imaginé une messe ironique pour ce païen impénitent mais j’ai finalement renoncé à un « Gloria », qui serait trop joyeux, ou à un « Sanctus » qui serait manifestement trop éthéré. Un « Kyrie » paraissant insignifiant et un « Opus dei » devenant carrément sinistre, il me restait finalement la musique du Grateful Dead qui correspond bien à l’insolence joyeuse d’Harold. J’ai ainsi choisi « Truckin », cet hymne qui symbolise une errance nonchalante à travers le continent américain.

 


En prime, voici encore quelques images pour accompagner les paroles de cette chanson, que n’aurait certainement pas reniées le dessinateur.

Truckin' - got my chips cashed in
Keep Truckin - like the doodah man
Together - more or less in line
Just keep Truckin on

Arrows of neon and flashing marquees out on Main Street
Chicago, New York, Detroit it's all on the same street
Your typical city involved in a typical daydream
Hang it up and see what tomorrow brings

Dallas - got a soft machine
Houston - too close to New Orleans
New York - got the ways and means
but just won't let you be


Most of the cats you meet on the street speak of True Love
Most of the time they're sittin and cryin at home
One of these days they know they gotta get goin
out of the
door and down to the street all alone

Truckin - like the doodah man
once told me you got to play your hand
sometime - the cards ain't worth a dime
if you don't lay em down


Sometimes the light's all shining on me
Other times I can barely see
Lately it occurs to me
What a long strange
trip it's been

What in the world ever became of sweet Jane?
She lost her sparkle, you know she isn't the same
Living on reds, vitamin C and cocaine
all a friend can say is "ain't it a shame"

Truckin' -- up to Buffalo
Been thinkin - you got to mellow slow
Takes time - you pick a place to go
and just keep Truckin on

Sitting and staring out of a hotel window
Got a tip they're gonna kick the
door in again
I'd like to get some sleep before I travel
but if you got a warrant I guess you're gonna come in

Busted - down on
Bourbon Street
Set up - like a
bowling pin
Knocked down - it gets to wearing thin
They just won't let you be


 You're sick of hangin' around and you'd like to travel;
Get tired of travelin' and you want to settle down.
I guess they can't revoke your soul for tryin',
Get out of the door and light out and look all around.

Sometimes the light's all shinin' on me
Other times I can barely see.
Lately it occurs to me
What a long, strange trip it's been

Truckin', I'm a goin' home.
Whoa whoa baby, back where I belong
Back home, sit down and patch my bones
And get back truckin' on.


Par Raymond
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Mardi 27 octobre 2 27 /10 /Oct 09:43

Presque inconnu en France, Walter Molino a été un grand illustrateur et je pense que certains d’entre vous seront intéressés de voir quelques échantillons de son œuvre.


Avant de créer Virus, il avait déjà derrière lui un long passé d’illustrateur. Né en 1915 à Reggio Emilia, Molino dessine très jeune des caricatures ou des illustrations dans des journaux estudiantins. Dès  l’âge de 15 ans,  il est engagé par les frères Del Ducca et il commence à apprendre son métier sur le terrain. Il réalise toutes sortes de travaux graphiques dans les publications du groupe et semble ensuite privilégier la bande dessinée. Sa première BD, qui date en 1932, s’intitule Ruello puis il dessine de nombreuses séries  dans l’Intrepido  ou Il Monelo à partir de 1935 (il serait fastidieux d’en énumérer tous les titres). Lorsqu’il change d’éditeur en 1937 pour créer Zorro dans Paperino, son style est déjà bien affirmé.


Zorro
a été repris en album en Italie dans les années 70, tout comme Kit Carson que Molino publie en 1939 dans Paperino sur des scénarios de Pedrochi, (cette série avait été créée par Rino Albertarelli). Ce Kit Carson a été traduit en français et on peut trouver ses histoires dans Robinson, puis dans les Cahiers d’Ulysse et les Sélections Prouesse,  journaux périodiques qui sont aujourd’hui presque introuvables et fort coûteux. Ce western a aussi été repris dans le petit format Au Galop qui, il faut l’admettre, n’est guère plus facile à trouver.


Vers la fin des années 30, Molino dessine quelques séries qui gardent un certain prestige auprès des bédéphiles italiens, et certaines d’entre elles ont eu droit à un album. Mentionnons  Il Corsaro nero dans Paperino, Luciano Serra Pilota, adaptation d’un film à succès de cette époque, la compagnia dei sette ou Capitan l’Audace qu’il dessine dans  l’Audace (justement) puis dans Paperino. On peut découvrir quelques exemples de toute cette production dans une page du blog LELE COLLEZIONISTA LIBRI E FUMETTI.


Malgré ses multiples BD, Walter Molino fait quelques travaux dans l’illustration ou la publicité. Sa production d’avant-guerre reste mal connue mais on trouve parfois quelques images sur le Web, comme cette lithographie dessinée en 1938.


C’est avec ce curriculum déjà impressionnant que Molino dessine Virus en 1939. Ce titre reste aujourd’hui son œuvre la plus prestigieuse et j’en ai déjà détaillé les parutions francophones. Dans un article publié dans Hop (N° 66), Ange Tomaselli  dénonce le « triturage » de cette BD lors de son adaptation en français mais il est difficile pour moi de le confirmer car en contemplant cet extrait de Pôle V (le deuxième épisode de Virus) publié dans Topolino, je n’ai pas trouvé de grande différence avec les images parues dans Hardi les gars.


Virus
a été réédité en Italie sous la forme d’albums à petit tirage. Voici par exemple la couverture d’un de ces recueils de 1988, publié par le « Club Ani Trenta ».


Pendant la deuxième guerre mondiale, Molino continue à faire des BD mais un tournant survient dans sa carrière. En 1941, le Domenica Del Corrierre l’engage comme successeur d’Achille Beltrame pour dessiner la première page du journal et cette activité va peu à peu devenir prépondérante. Dans l’obligation d’illustrer chaque semaine un événement tiré de l’actualité, il développe un style réaliste assez proche de la photographie mais son graphisme reste dynamique. Son habileté à mettre en image des sujets très variés, de même que l’élégance de son dessin, va rapidement l’imposer à cette place que Molino va garder jusqu’aux années 70. Cette revue lui apporte une véritable notoriété en Italie où il considéré comme une sorte de Norman Rockwell. Voici par exemple une image d’actualité publiée en 1941, de nature essentiellement politique (cliquer sur l’image pour agrandir).


Molino parait aussi à l’aise en dessinant les événements officiels qu’en illustrant des  anecdotes ou des catastrophes. Regardez par exemple cette couverture de 1957 qui relate de façon spectaculaire un accident de l’époque.


Si certaines premières pages peuvent aujourd’hui paraître banales, la plupart d’entre elles frappent par leur théâtralité. Molino sait aussi composer des portraits raffinés de personnages célèbres tels que le cycliste Fausto Coppi ou le pape Jean XXIII (ces images semblent avoir été fameuses). D’autres tableaux sont plus difficilement  compréhensibles, comme par exemple cette couverture de 1962 dont il m’est difficile d’appréhender le sens exact.


L’exploration de ces illustrations du Domenica Del Corriere est passionnante et les amateurs en découvriront d’autres sur le blog ou le site du journal. Il semble que Molino ait également travaillé pendant 25 ans pour le Corriere Della Serra mais je n’en ai pas d’image. Par ailleurs, il retourne en 1946 chez Del Ducca qui édite Grand Hôtel, un magazine de la presse du cœur. Molino y  signe de nombreuses couvertures en adoptant les  pseudonymes de J.W. Symes ou de Sten.

Devant le succès de Grand Hôtel, Del Ducca réutilise en France la même formule en créant le journal Nous Deux. De nombreuses couvertures de ce magazine bien connu sont signées par Molino.


Dans les premiers numéros de Grand Hôtel, Molino dessine aussi quelques histoires sentimentales qui prouvent une belle maîtrise du lavis. Ces BD sont toutefois rapidement remplacées par des romans-photos dont la production est plus facile. Comme Nous Deux reprenait le matériel de Grand Hôtel, je me demande si l’Impossibile Vendetta (il faut cliquer sur l’image ci-dessous pour voir la planche entière) a également été traduite dans notre langue.


Ce travail pour la presse du cœur l’amène aussi à dessiner des illustrations de romans sentimentaux. On y remarque à nouveau une utilisation magistrale du lavis, même si elle est mise au service d’une esthétique surannée.


Il serait toutefois injuste de réduire l’œuvre de Walter Molino à cette imagerie conventionnelle. Il est capable de maîtriser toutes les facettes du dessin et c’est ainsi qu’il réalise de nombreuses caricatures pour le  journal satyrique Bertoldo. Regardez de quelle manière il « croque » la célèbre Greta Garbo.


Sa technique varie selon les sujets et il alterne le trait, les crayonnés ou le lavis. Voici par exemple un crayonné à la fois rapide et féroce, trouvé jadis sur le Web et dont il j’ai malheureusement oublié de noter l’origine.


Le caractère orné et académique de ses couvertures a bien sûr entraîné de nombreuses commandes publicitaires. Molino sait créer une ambiance en une seule image, comme par exemple dans cette couverture pour un roman féminin.


Devant cet afflux de travaux graphiques, sa production de bandes dessinée se réduit lors de l’après-guerre. En 1945, il laisse Virus à Antonio Canale et dessine Dinamite pour le journal éponyme, un western qui sera traduit ultérieurement dans le petit format français Pluto. L’année suivante, il dessine des adaptations de romans pour l’hebdomadaire Salgari et certaines de ces histoires peuvent être retrouvées dans Gong, Targa ou Hardi les Gars. A partir des années 50, Molino s’éloigne de l’art séquentiel et ne réalise plus que des illustrations. Sa signature apparait partout et c’est  ainsi qu’on la retrouve sur des couvertures de disque…


… dans des travaux publicitaires …


… ou dans de luxueuses  éditions de livres illustrés.


Au cours des années 60, il dessine aussi des couvertures pour les petits formats. Certaines d'entre elles auraient été créées pour les fascicules érotiques publiés chez Elvifrance, mais je n'ai pas trouvé d'image à l'origine certaine


Pendant les années 70, il est devenu célèbre et certaines de ses BD sont rééditées. Des expositions célèbrent son œuvre et quelques catalogues sont parus en Italie mais je n’en connais bien sûr que des couvertures.



J’arrête là cet inventaire qui est bien sûr incomplet et qui vous laisse peut être un léger sentiment de frustration. Il n’existe malheureusement par de livre ni de site de référence à vous recommander et son œuvre graphique reste éparpillée dans de multiples publications. Pour écrire ce billet, je me suis fondé sur le petit article nécrologique publié dans Hop N° 78 et j'ai bêtement récolté quelques images grâce à Google. Il faut cependant signaler la page richement illustrée de COMICSANDO qui vous donnera quelques informations complémentaires, de même que celle de LELE COLLEZIONISTA LIBRI E FUMETTI, qui a déjà été mentionnée. Une petite interview peut être vue sur le site de la RAI, mais le site le plus intéressant est sans aucun doute celui d' ILLUSTRATED HISTORY qui contient de multiples images de couvertures du Domenica del Corriere. C'est bien peu mais sait on jamais, peut être qu’un jour un éditeur cherchera à présenter  toutes ces images dans le recueil luxueux qu’elles méritent ?

Par Raymond
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Vendredi 2 octobre 5 02 /10 /Oct 11:30

Est-ce qu’on lit une bande dessinée ou est-ce qu’on la regarde ? Cette question peut sembler incongrue puisque mes chroniques portent le titre de « lectures ». Je pense bien sûr que les grands classiques méritent d’être lus avec attention pour en découvrir le charme et le mystère, mais il m’arrive toutefois d’acheter des ouvrages secondaires, méconnus ou même franchement ringards, poussé par un esprit « d’archiviste » et une sorte de curiosité envers l’histoire du 9e art. Ces œuvres démodées et souvent insignifiantes, ne méritent guère plus qu’un regard distrait, mais j’ai du plaisir à contempler ces vieilleries et à en analyser le style, en oubliant la légèreté de ces récits ou le conformisme des personnages. J’étais guidé par cet état d’esprit lorsque j’ai acquis sur eBay une reliure d’Hardi les Gars, une collection de vieux fascicules publiés en 1945 par la SEPIA, un éditeur aujourd'hui disparu.

Cette revue présente des récits complets dessinés par des auteurs aujourd’hui mésestimés comme Roger Melliès, Rémy Bourles ou René Bastard, voir même totalement inconnus comme Puydack ou Dupierre. En parcourant pour la première fois ces  histoires d’intérêt inégal, un titre a immédiatement capté mon attention : « le magicien de la forêt morte », attribué à un certain Molineaux. J’ai vite découvert avec jubilation qu’il s’agissait bien de Virus, une série d’avant-guerre publiée en Italie et dessinée par Walter Molino. On la considère aujourd’hui comme une œuvre classique et elle est toujours mentionnée avec respect par les historiens de la BD.


Publié en 1939 dans L’Audace, Virus a rapidement été traduit en France. La série a d’abord paru en 1940 dans l’hebdomadaire Robinson (N° 211 à 248) avant d’être publiée en récit complet dans les Cahiers d’Ulysse (petits fascicules devenus aujourd’hui hors de prix). Elle a ensuite été rééditée (en plusieurs épisodes) par Hardi les Gars, puis rassemblée dans un album broché en 1968 comme supplément de la revue Phénix, sous le titre l’Anneau des Jaïniques. Ces publications étant toutes devenues presque introuvables, je vais vous présenter en détail ce récit, en y associant un maximum d'images.


C’est l’histoire d’un savant fou nommé Virus (ou « Korgan » ou « Naggar » dans les traductions françaises) qui veut devenir maître du monde, et il faut admettre que ce thème n’est pas très original. Scénarisés par Pedrocchi, les deux  premiers épisodes (le Magicien de la Vallée Morte et le Pôle 5) sont dessinés par Walter Molino et cet ensemble forme une aventure complète. Un troisième épisode a été réalisé plus tardivement (en 1946) par Antonio Canale et il n’a jamais été traduit en français.


L’histoire commence de manière abrupte, avec l’image d’un avion qui est obligé d’atterrir dans un champ. Il transporte Gérard Bertier et son neveu Claude qui veulent explorer le mystérieux territoire de la Forêt Morte. On remarque que le dessin de cet avion est plutôt élémentaire mais Walter Molino multiplie les hachures qui créent une belle sensation de vitesse.


Arrivé au dessus de la Forêt Morte, l’avion tombe en panne et doit se poser dans une clairière. Il s’enfonce aussitôt dans des sables mouvants et les aviateurs échappent avec astuce à l’enlisement. Dans Hardi les Gars, ces planches sont colorisées et l’éditeur fait alterner régulièrement (toutes les deux pages) la couleur et le noir et blanc. Bien que discrètes, ces teintes tendent à banaliser les contrastes et le dynamisme des images de Molino.


Arrivés sur la terre ferme, les aviateurs observent des phénomènes étranges, puis ils se retrouvent en face d’une silhouette inquiétante. Ils font connaissance avec Naggar (ou Virus), le fameux magicien de la forêt morte.


Grâce à sa maîtrise des ondes, Virus téléporte Bertier et son neveu à l’intérieur de sa base secrète. Il a l'intention de faire quelques expériences sur les nouveaux venus et attache Bertier sur une machine de son invention.


Les travaux  scientifiques de Virus paraissent aujourd'hui bien fantaisistes. Le scénariste multiplie néanmoins les explications et les anecdotes afin de donner à son récit une relative crédibilité.


Mais que cherche donc Virus ? Il veut recueillir la trace qu’un être humain peut laisser sous la forme d’une onde, afin d'être capable de le dématérialiser, voir même de le transporter et de le réincarner à distance. Il veut aussi contrôler l’homme comme un robot, grâce à la maîtrise de cette onde.


Tandis que Gérard Bertier subit les expériences magnétiques du maléfique savant, son neveu s’échappe dans les couloirs de la base. Il entend alors Virus parler de ses projets, à savoir réduire l’humain à l’état d’une onde pour le déplacer comme un son ou une image. Claude se fait ensuite reprendre et Virus se lance dans un nouveau projet : ramener à la vie une momie égyptienne.


Virus envoie Bertier dans le British Museum  et contrôle ses actes grâce son onde maléfique. Sous l’effet de cette énergie ondulatoire, le corps de l’aviateur se dédouble et devient insensible aux armes des gardiens.


Grâce à Bertier, la momie d’un ancien pharaon, nommé Antef, est amenée dans le repaire du savant. Virus réussit ensuite à le ramener en vie.


Toujours insatisfait, le savant veut posséder  les secrets de l’antique science égyptienne. Il conclut un marché avec Antef qui doit lui ramener un vieux papyrus caché sous la pyramide de Kheops. La nuit suivante, le pharaon et Gérard Bertier s’introduisent dans un souterrain qui doit les amener au trésor des pharaons.


Une fois sur place, Antef tente de se révolter mais Virus le neutralise en augmentant l’intensité des rayonnements. Les explorateurs repartent ensuite vers la salle du trésor et s’emparent du parchemin recherché.


Pendant les jours suivant, Virus utilise une formule du parchemin et décide de ramener à la vie toutes les momies du monde. Il réussit dans son entreprise et les conséquences sont impressionnantes.


Animées par l’onde maléfique de Virus, les momies égyptiennes deviennent une armée presque invincible.


Au moment où le savant pourrait gagner la partie, le domestique Tirmud craint d'être lui aussi victime de sa toute puissance et décide de le trahir. Il libère Bertier et son neveu afin qu’ils mettent son maître en échec.


Bertier se fait téléporter hors du repaire de Virus par l’appareil, puis Tirmud le suit dans la cage mais l’arrivée du savant fou interrompt la manœuvre. Claude doit se cacher dans la base tandis qu’arrivé à Rio de Janeiro, l’aviateur s’introduit dans un congrès qui réunit les savants du monde entier.

Lorsque les momies s’apprêtent à envahir les locaux, Bertier conseille de ne pas leur résister tout de suite et de feindre la soumission. L’armée égyptienne prend ainsi le contrôle de la ville.


Seul dans sa base, Virus se retrouve incapable de tirer profit de cette situation. Il fait revenir le pharaon Antef dans son repaire tandis que l’armée des momies prend le pouvoir dans toutes les capitales terrestres.
Pour mettre fin à leur domination, Bertier prend contact avec une princesse égyptienne qui regrette sa réincarnation, et qui accepte de devenir son alliée.


Claude, le neveu, s’échappe à son tour de la base (en avion) et emmène avec lui le parchemin égyptien. Avec ce document, Gérard Bertier construit une nouvelle machine semblable à celle de Virus, afin de s’oppose au rayonnement  du savant fou. De son côté, Virus doit affronter Antef qu’il n’arrive plus à contrôler.


Virus décide de quitter sa base pour contrôler lui-même l’armée de momies. Il s'introduit dans sa machine à téléporter mais au moment où le rayonnement s’intensifie, Bertier met en marche sa propre machine pour le contrecarrer.


Pris dans l’interférence des deux rayonnements, Virus est transporté vers la machine de Bertier où il se retrouve capturé. Bartier intensifie ensuite l’énergie de son appareil afin de détruire les momies égyptiennes.


Finalement, Virus est fait prisonnier et les momies sont toutes détruites, mais le triomphe de Bertier est bien amer.


 
Parvenu à la fin de ce premier épisode, on reste surpris par la formidable naïveté de cette histoire qui est pourtant considérée un classique de la BD de science fiction. Le scénariste F. Pedrocchi invente quelques péripéties originales mais il accumule les clichés (sur les personnages) et les invraisemblances (scientifiques). Le caractère des aviateurs est conventionnel et leur comportement est tout aussi prévisible mais on ne peut qu'être intrigué par ce savant grimaçant qui assume sans honte son rôle maléfique. Grâce à lui, la lecture de cette histoire n’est jamais ennuyeuse et l’idée de diriger un être humain grâce à la maîtrise d’une onde corporelle rappelle furieusement la fameuse « Mega Wave » d’Edgar P. Jacobs. Les colères de l’infâme Virus ressemblent d’ailleurs à celles du Dr Septimus et c’est ainsi le récit des méfaits d'un savant fou qui représente l’attrait principal de cette série. Cette focalisation de l'intrigue sur un personnage malveillant est l'apect le plus original de ce scénario truffé de lieux communs, et elle donne au récit une paradoxale légèreté.


Peut-on évaluer le dessin de Walter Molino dans cette publication qui ne respecte pas le format original de parution ? Selon Ange Tomaselli (qui évoque cette BD dans Hop N° 58), les traductions françaises de Virus ne proposent que des « planches remontées avec des vignettes coupées », mais les images visibles en noir et blanc nous permettent tout de même d'admirer un trait d’apparence rapide  qui donne un dessin nerveux et vivant. Molino mélange avec adresse les détails réalistes et les effets de la caricature et bien que ce cocktail puisse aujourd’hui paraître banal, il était novateur à une époque où la bande dessinée « réaliste » faisait ses premiers pas. Molino a fait par la suite une intéressante carrière d’illustrateur mais je vous présenterai tout cela dans une deuxième partie qui sortira dans quelques jours.
Par Raymond
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