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14 mai 2008 3 14 /05 /mai /2008 07:53

C’est en 1975 qu’est sorti le premier numéro de Métal Hurlant, et je me rappelle encore de la fascination qu’exerçait ce nouveau magazine. Tout y était neuf et élégant : la maquette du journal, le ton ironique, l’orientation adulte, la  priorité de la science-fiction et l’équipe de  dessinateurs. Ce numéro 1 présentait le révolutionnaire « Arzach » de Moebius, un récit épique de Gal (les Armées du Conquérant), des histoires courtes de Druillet (qui était le véritable emblème de la nouvelle BD), ainsi que les articles ébouriffants de Jean-Pierre Dionnet.


Et puis il y avait cette histoire de Corben, intitulée Cidopey. Je connaissais bien ce dessinateur dont j’avais découvert quelques histoires d’horreur dans les revues Creepy ou Vampirella, ainsi que des récits plus surréalistes et hallucinatoires dans le magazine Actuel (en particulier l’Horrible Maison Harvey). J’aimais ce dessin expressif et provoquant dont le style était immédiatement reconnaissable, mais il fallait admettre que l'intérêtde ces récits restait en revanche anecdotique. Métal Hurlant allait publier une œuvre plus personnelle de sa part, en particulier le long récit de Den qui peut être considéré comme le chef-d’œuvre du dessinateur.
 


Cidopey est initialement parue en 1971 dans « Up from the Deep », un comic book underground. Corben y réalisait sa première histoire en couleur directe, et cette œuvre allait révéler son talent au grand public.


Tout commence dans un pays étrange, au ciel rougeoyant et à la végétation luxuriante. Un homme et une femme y vivent nus, et ils se baignent dans une rivière. Il s’appelle Cid, tandis qu’elle se nomme Opey.
 

Il ne pense qu’à faire l’amour, tandis qu’elle s’inquiète. Elle songe à d’étranges formes qui se trouvent plus loin dans la forêt. S’agit-il d’arbres tordus, ou d’amalgames monstrueux ? En fait, l’image nous révèle au loin deux silhouettes curieuses, qui sont étendues sur le dos et dont les formes semblent se mélanger à la végétation. 

Ils décident d’aller voir ces créatures de plus près. En chemin, ils sont attaqués par un « berserk », monstre carnivore à la mâchoire allongée et aux dents proéminentes. Cid combat cet agresseur et finit par l’assommer à coups de pied.

 

Les amoureux croient que le danger s’est éloigné, mais 2 énormes silhouettes s’approchent.

Ils s’enfuient, avant d'être rattrapés par les géants. Opey se fait écraser par le pied immense de l’un d’entre eux.

 

La fin semble se dérouler dans un autre monde, qui est peut-être la réalité. Les deux silhouettes étendues sont les corps de Cid et Opey, et les arrivants constatent qu’ils ont pris de la drogue. Elle est morte, et il a perdu l’esprit. Cid est définitivement « parti dans un autre monde ». 

La dernière image nous montre Cid, désespéré et perdu dans un monde végétal dont il est devenu prisonnier.

 


Cidopey est une fable à double sens sur la drogue. Une lecture rapide pourrait faire penser que cette histoire illustre simplement les dangers des paradis artificiels. Toutefois, Corben se garde bien de définir de quel côté se situe la vérité. En écrivant son récit, il tient compte de certaines idées en vogue en 1971. Rappelons la grande notoriété qu’avaient en Californie les écrits de Timothy Leary, chercheur qui préconisait l’usage d’hallucinogènes pour parvenir à une expansion de la conscience et une meilleure connaissance du monde. C’est également l’époque ou un anthropologue contesté, Carlos Castaneda, publie une suite de récits présentant le monde d’un sorcier yaqui nommé Don Juan. Cet écrivain affirme que nous ne sommes pas capables de connaître la totalité du monde, et que seuls les sorciers ayant appris à « voir » sont capable de percevoir ce qu’il appelle une « réalité séparée ». Il est vraisemblable que ces théories sont connues par Corben, car ce dernier construit minutieusement son histoire pour qu’on la comprenne aussi bien d’une façon réaliste que mystique. Il ne prêche aucune théorie, mais veille à ce que son récit ait une conclusion ambiguë.


En fait, Richard Corben est un dessinateur exigeant, passionné par la littérature fantastique, qui aime explorer les nouvelles techniques graphiques. Dans Cidopey, son dessin illustre la sensualité des corps, et la succession dynamique de ses images souligne la violence des événements. Il utilise la couleur de façon flamboyante, et impressionne ses lecteurs par son graphisme audacieux bien plus que la sophistication du récit.


Par la suite, Corben n’a plus accordé autant d’importance à la qualité des scénarios, et il a  surtout fait une belle carrière d’auteur fantastique. Il est devenu le dessinateur de mondes oniriques peuplés de monstres féroces, de femmes voluptueuses et de héros musclés (ou parfois ringards). Ses œuvres ont illustré successivement l’épopée de mondes fantastiques et le cynisme des récits d’horreur, l’humour noir de l’univers underground et les aventures conventionnelles des super-héros, le sérieux de la science fiction et la poésie des adaptations littéraires (mentionnons la superbe mise en image de certains récits d’Edgar Poe). Sa carrière de dessinateur est longtemps restée à l’écart des grands circuits de production, car il refusait de galvauder son dessin pour satisfaire les délais des éditeurs. Cet artiste a constamment perfectionné son dessin, mais ses récits ont rarement recherché autre chose que le divertissement d’une histoire fantastique, héroïque ou humoristique. Cidopey semble être une exception car cette œuvre adulte dépasse la simple fascination de l’image, et son immoralité cache un sulfureux paradoxe. Cette histoire au rythme singulier et à l’esthétique flamboyante est aussi un récit fort intelligent.
 


Quand j’y pense, une œuvre fondée sur le rythme, l’émotion esthétique et la réflexion intelligente, c’est aussi ce qu’on appelle de la poésie.


Ultime remarque : après sa parution dans le N°1 de Métal Hurlant, ce récit a été publié dans l’album « Ogre » en 1979. Cet album est depuis longtemps épuisé, mais on peut espérer qu’un éditeur intelligent réédite un jour les premières BD de Corben, car elles sont pleines de trouvailles graphiques et de truculence.

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Published by Raymond
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commentaires

hectorvadair 05/02/2009 19:09

Merci.
Je corrige au plus vite toutes les petites coquilles et fautes de frappes, (avant qu'on me taxe d'illettré), et... voilou.
J'espère que ça rendra service à d'autres fans en tous cas. Et qu'il évoluera avec mes propres synopsis de chaque histoire et des chroniques détaillées de fans comme... toi !?
A ++

Raymond 05/02/2009 16:50

Superbe site. J'apprécie beaucoup la bibliographie très détaillée (je vois tout ce qui me manque) ;-)
Très intéressante liste de liens également. Je ne connaissais pas ce blog espagnol

hectorvadair 04/02/2009 22:59

C'est fait !
Corben: le retour ! (sur la toile française), avec des pages dédiées.
C'est sur "Corben enfant du feu":
http://berniewrightson.fr/corbenaccueil.html

Ps : Je rajouterai un lien vers ton bel article demain. J'ai eu un trou de mémoire ce soir et j'ai cru l'avoir lu chez Li-An (!..?) Oups.
J'espère que tu te fendra de quelques chroniques sur le blog lié : "Bernies" blog"
A +

Raymond 10/01/2009 18:28

Je me rappelle bien de cette histoire. Je possède d'ailleurs l'album ...
Je peux difficilement t'aider, car je n'ai pas la collection complète de ces revues. Il y a en tout cas beaucoup d'histoires (certaines sont inédites) dans les "Spécial USA".
Je me réjouis de découvrir ton travail :-)

hectorvadair 10/01/2009 18:02

Oups : je m'aperçois que j'ai bien fait de mettre un point d'interrogation sur l'histoire censée être celle du gamin et son dinosaure, puisque c'était "rex et moi", prépublié dans un spécial USA années 80 (14/15) et disponible dans l'album"Créatures de crêve". Dont acte.
Sinon... j'ai commencé le boulot.
Il va y avoir des pubs d'époque... et tout le tintouin.
A bientôt !