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25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 00:59


Il y a au moins 2 mystères autour de Rimbaud : celui de sa poésie, et celui de son silence. Tout a été dit sur l’un et l’autre, et l’héritage du poète a été revendiqué par de multiples courants littéraires, mais l’abondance de leurs interprétations n’a fait qu’amplifier les mystères du personnage. Pourtant, il m’arrive souvent de penser que derrière la légende, il y  une vérité toute simple qui s’est perdue.

 

En 1888, lorsque débute cette histoire, Rimbaud a disparu du monde littéraire. On ne sait pas ce qu’il est devenu, mais les admirateurs de son œuvre restent actifs. Parmi eux, le groupe des Décadents s’est regroupé autour d’Anatole Baju, et publie le journal du même nom. Ces déçus de la modernité se sentent « venus trop tard dans un monde de vieux », mais continent à propager l’œuvre du poète.

 

Devant l’impossibilité de trouver des textes inédits, Le Décadent n’hésite pas à publier de faux poèmes. C’est ainsi qu’Adrien, un jeune poète qui vient d’écrire un sonnet, accepte de le publier sous le nom de Rimbaud.

 

Le scandale éclate, et Verlaine condamne le faux poème dans la presse. Identifié comme l’auteur du texte, Adrien se sent déshonoré.

 

Pour sauver Le Décadent, Baju décide de retrouver le poète disparu. Adrien part ainsi pour Charleville, où réside la famille de Rimbaud. Dans un bar, il rencontre des amis du poète. Il apprend que Rimbaud ne fait plus de littérature, et qu’il est parti en Afrique.

 

Adrien rencontre ensuite la sœur de Rimbaud, avec qui s’ébauche une relation incertaine

 

Rongé par le remord, Adrien s’alcoolise et rumine les messages du poète. Comment  « trouver le rythme interne libéré de la rime »,  ou alors « la vérité dans un corps et une âme » ?

 

Il part pour Marseille, et Benjamin Flao nous dessine de magnifiques images du vieux port.

 

Adrien s’embarque ensuite pour l’Afrique. Sur le bateau, il retrouve Anatole Baju, qui refuse d’admettre le désintérêt du poète pour la littérature. Le voyage est propice à la rêverie, et le paysage qui défile semble illustrer les paroles du Bateau Ivre.

 

Puis Adrien découvre l’Afrique, avec sa magie, ses mystères, ses couleurs …

 

Il enquête dans la ville d’Aden, et apprend que le poète est parti au Harrar. Il décide de suivre ses traces, et s’enfonce dans l’Afrique mystérieuse. Retrouvera t-il Rimbaud ? Je me garderai de dévoiler la conclusion de cette histoire.

 

Les admirateurs de Rimbaud seront fascinés par cette œuvre qui frôle certaines vérités, à défaut de pouvoir les définir. Le titre remarquable de cet album évoque déjà plusieurs pistes de lecture. Que comprendre de cette ligne de fuite ? S’agit-il d’une quête esthétique, et une métaphore de ce point vers lequel convergent les lignes de perspective ? Faut-il la comprendre  comme Deleuze, comme une ligne qui ne permet pas de revenir au même endroit, une « vraie rupture sur quoi on ne peut pas revenir ». A l’évidence, cette fuite désigne l’errance qui emmène Rimbaud, puis Adrien vers une Afrique éloignée du monde moderne. C'est la conséquence d'une défaite, mais pour Dabitch, elle peut devenir un  moment créateur.

 

Le scénariste compose son intrigue avec prudence, et cherche à préserver la vérité du poète. A l’exception du personnage d’Adrien qui semble imaginaire, le récit utilise de façon intelligente des personnes, des lieux et des événements réels. Par ailleurs,  Dabitch n’invente aucune parole, et n'utilise que les textes de Rimbaud pour évoquer le poète. C’est ainsi que durant son périple, Adrien répète incessamment divers extraits des Illuminations, du Bateau Ivre, ou d’une Saison en Enfer. Ce discours nous impose une vérité intime, qui deveint par monent un rêve éveillé.

Adrien découvre ensuite une lettre d’Afrique, et son message désenchanté recouvre la même voix, le même mystère. Sans se soucier d'y donner une interprétation, Dabitch et Flao mélangent poèmes et images de voyages, et produisent une étrange alchimie. La magie du verbe reste intacte, et on devine par moment une indicible vérité.

 

A côté de l’intelligence du scénario, il faut admirer le dessin de Benjamin Flao qui réalise un superbe premier album. Il illustre ce récit avec un crayonné légèrement inachevé, et certaines images semblent provenir d’un journal de voyage. Ce style à la fois réaliste et enlevé ne tombe jamais dans la caricature, et convient aussi bien aux séquences oniriques que réalistes. Ses personnages sont animés et expressifs, et parfois un peu ridicules. De nombreuses images semblent croquées sur le vif, et ces crayonnés évoquent les études ou les tableaux du 19ème siècle. Les couleurs (probablement à l’aquarelle) retrouvent par ailleurs les teintes délicates des tableaux impressionnistes. Que ce soit en illustrant une promenade dans les rues de Paris, en montrant la traversée d’un pont ou en détaillant la rêverie d’un voyage en bateau, le dessinateur recrée de façon magistrale un monde industriel triomphant.

 

Cette histoire de voyage raconte une quête désespérée, mais elle nous permet surtout   d’explorer une œuvre. Adrien devient notre guide, et son engagement total lui permet de comprendre un certaine message. Il devine l’existence d’une révolte derrière les visions du poète, et comprend le rêve d’une autre existence derrière la magie des mots. Mais le rêve a fait place au désenchantement. Rimbaud a non seulement abandonné tout projet de gloire, mais également perdu la substance même de son existence. Bientôt, il va perdre la vie.

 

Il n’y a pas plusieurs mystères, mais un seul qui se confond avec une destinée tragique. La réponse semble par moment devenir simple, mais il y a toujours un témoignage qui nous ramène à la complexité de l'être.

 

Rimbaud n’est pas qu’un voyageur, ni un personnage que ses contemporains pouvaient comprendre. Il est surtout l’auteur de poèmes fulgurants qui parlent à notre inconscient, et qui dominent encore aujourd’hui la poésie française. Son œuvre est supérieure à sa destinée, et ses textes stimuleront longtemps encore l’imagination des lecteurs. La Ligne de Fuite nous en restitue le mystère originel, débarrassé de toutes les fantaisies des critiques. Il fallait peut-être la puissance d’une BD et cette symbiose parfaite entre un texte et des images pour mieux nous restituer la trajectoire de ce poète maudit. Christophe Dabitch et Benjamin Flao ont relevé le défi avec une maîtrise époustouflante.

 

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Published by Raymond
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