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5 juin 2008 4 05 /06 /juin /2008 19:41

Il est devenu de bon ton dans certains forums de dédaigner Hugo Pratt. Ce ne sont généralement pas des critiques précises, mais des formules lapidaires du genre « je n’y comprends rien » ou « je ne capte pas », ou d'autres choses totalement fuyantes et sans appel.  Et ça m’énerve !

Comment des lecteurs de BD peuvent-ils ouvrir ses livres en ignorant superbement son style, son élégance, et l’intelligence de ses récits. Tout semble pourtant si simple, et si évident !
  Comment leur expliquer?  

Essayons de reprendre cela au début, en racontant ma découverte du monde de  Pratt.

 

C’est en 1973, en me promenant dans le marché aux puces de Genève, que j’ai découvert mon premier livre de Corto Maltese. Je connaissais un peu Hugo Pratt, car il publiait déjà ses Scorpions du Désert dans le journal Tintin. J’appréciais peu cette histoire de guerre, plutôt rebutante pour les jeunes lecteurs, mais il était difficile alors de trouver des BD d’occasion. Je me contentais de ce je trouvais, et j'ai donc acheté  cet album qui était fort bon marché. Il faut préciser qu’à cette époque, Hugo Pratt était inconnu des marchands.

Ce livre contenait 3 récits de 20 pages. Le premier (l’Aigle du Brésil) ne m’a pas vraiment enchanté, mais le deuxième (Nous reparlerons des Gentilshommes de Fortune) était séduisant avec son mélange de cruauté et de romantisme. Quant à la troisième histoire, intitulée A cause d’une Mouette, elle m’a définitivement conquis. Dès ce moment, je suis devenu un admirateur d’Hugo Pratt.

 

Tout commence sur une plage. Un homme est étendu sur le sable, et regarde une mouette qui vole.

 

C’est Corto Maltese qui s’abrite derrière un rocher, car un inconnu lui tire dessus à coups de fusil. Corto est soudain touché à la tête, et il perd connaissance. Il délire et se remémore ses aventures précédentes. A son réveil, il découvre le soleil, et une jeune femme blonde se penche vers lui.

 

Elle s’appelle Soledad Lokäarth, et fait transporter le blessé vers le domaine familial. Corto est devenu amnésique, et décide d’explorer la maison ou rôdent d’autres occupants. Il rencontre Juda Lokäarth, qui a perdu la raison.

Corto rencontre aussi le domestique Jesus-Marie qui cherche à le tuer. L’affrontement est violent.

 

Puis la maison prend feu. L’incendiaire est un homme balafré, ennemi mortel de Juda, qui se fait tuer par Corto. Un bateau s’approche au loin, amenant la police coloniale, et la famille Lokäarth doit fuir. Corto leur prête son bateau, et reste à terre pour recevoir les anglais.

Les anglais arrivent, accompagnés Steiner que Corto est incapable de reconnaître. Les policiers essaient d’interroger notre héros, qui reste évasif et regarde vers le ciel.

 

Cette étrange histoire nous dévoile en quelques pages la poésie typique d’Hugo Pratt. Elle repose d’abord sur l’authenticité des lieux et la précision des détails, car l’auteur nous montre tout ce qu’il a découvert pendant ses voyages. Et puis, il y a en plus cette faculté d’ensorceler le monde, de faire disparaître la frontière entre le réel et l'onirique. Dans ce récit, Corto perd à la fois la mémoire et son identité, et cette aventure est présentée de façon décalée, comme si le héros vivait un rêve. Il vit les événements de façon détachée, en cherchant surtout à retrouver son identité.

Il ressent de façon exacerbée les bruits de la nature et la magie du monde, et parle à la mouette comme si elle était la seule à tout comprendre. En fait, Corto aime la poésie (il lit W. B. Yeats) et il se comporte dans l'action comme un poète.

L’humour est discret et c’est un choix de style, qui témoigne d’une volonté d’élégance. Corto commente longuement ses propres actions, et il ne semble pas se prendre au sérieux, mais il utilise aussi une ironie mordante vis-à-vis de ses adversaires. C’est ainsi, par exemple, qu’il s’adresse à Jesus-Marie après leur combat.

Il y a aussi une ironie de l’auteur vis-à-vis de son héros. Lors des précédentes aventures, Corto a toujours échoué dans ses chasses au trésor, et le gag se répète. Cette fois-ci, Corto cède son bateau à la famille Lokäarth et leur  abandonne sans le savoir un sac de perles. Ce gentilhomme de fortune (c'est ainsi qu’il se considère) se retrouve à nouveau ruiné, même s’il ne le sait pas encore.

 

Cette intrigue apparemment nonchalante capte l’attention car Pratt possède un vrai talent de conteur. Tout le récit est construit autour de plusieurs énigmes, et le lecteur découvre progressivement la vérité sur la famille Lokäarth. Et puis il y a cette magnifique romance avec Soledad, héroine blonde et romantique dont la rencontre avec Corto reste inachevée. La relation s’esquisse grâce à deux ou trois paroles et quelques regards, puis elle se termine précocement et on quitte ce récit avec un sentiment nostalgique. Pourquoi d’ailleurs Corto, qui semble séduire les femmes, ne n’arrive t-il jamais au bout de ses liaisons ?

Cette quête sophistiquée est portée par un souffle romantique. Chez Pratt, le romantisme n’est pas seulement issu de la mélancolie, mais aussi d’une quête de la magie, d’une énergie conquérante et du souffle des combats. Les aventures de Corto Maltese ne sont pas qu’une suite de voyages exotiques, et elles traduisent une vision rêvée du monde. Leur mélange subtil de réel et d’imaginaire exprime aussi un paganisme vivant et provocateur. Corto est de plus un héros complexe et ambigu, tout à la fois méfiant et sentimental, homme d’action et amoureux des livres (comme l’était Pratt lui-même). Il semble protégé par une force invincible, et nous emmène avec bonheur dans un monde panthéiste, légèrement décalé du réel, dans lequel tout semble encore possible.

 

Cette poésie du récit est renforcée par l’efficacité et aussi une certaine légèreté du dessin. Pratt se concentre sur les personnages dont il souligne le caractère et les expressions, tout en évitant le sentimentalisme. Il aime les scènes d’action et les combats, mais son style distancié ne cherche pas à amplifier le réalisme des mouvements. Le dessinateur décompose au contraire l’action de ses personnages en une suite de vignettes élégantes et précises.

 

Lors des chutes, des sauts ou des combats, certaines suites d’images créent un ralentissement, et l’action semble devenir irréelle. Les corps paraissent immobiles, voir même suspendus, mais cet effet esthétique reste cohérent avec l’ambiance du récit. Les affrontements se transforment en une danse abstraite, et ceci atténue de façon voulue la violence d’autres images.

 

Les décors sont souvent simplifiés, mais ils restent très évocateurs. Il est notoire que Pratt dessinait vite, et les paysages se limitent souvent à quelques traits schématiques. L'auteur aime par ailleurs placer de larges plages noires ou blanches pour souligner une ambiance ou créer un contraste. La blancheur de certaines vignettes suggère le silence ou l’attente, et ceci s’oppose à la noirceur qui entoure les scènes de violence ou de mort.

Pratt aime d’ailleurs noircir son dessin au-delà de ce qu’une représentation réaliste nécessiterait, et ce jeu sur le noir et blanc peut produire des formes qui frôlent l’abstraction. Cet excès crée un jeu ironique par rapport à l’action, qui dépasse la banalité du simple récit d’aventure.

 

Il y a enfin un style particulier dans les récits d’Hugo Pratt.  Contrairement à l’école belge ou aux comics books dont les mises en page cherchent à souligner le rythme d’un récit ou à amplifier le dynamisme des images, Pratt organise sa séquence de vignettes avec une certaine retenue. Ses récits présentent souvent des événements violents ou des personnages cruels, mais l’image ne cherche pas à les accentuer. L'auteur peut accélérer ou ralentir l'action à contretemps pour éviter toute lourdeur, et ce rythme surprenant n'affaiblit pas sa narration. De plus, les personnages de Pratt montrent souvent une raideur de leur maintien et une pudeur de sentiments qui renforce cette économie d'effets. Dans la littérature classique, cette manière correspondrait à l'art de la litote, et l'auteur utilise ce style avec élégance. Cette absence de surenchère renforce la crédibilité de l'histoire, et crée aussi un effet esthétique. Les histoires de Corto Maltese sont racontées sur le rythme d'une ballade, et retrouvent le charme particulier des récits de Robert Louis Stevenson ou Joseph Conrad.

 

Après toutes ces évidences, signalons encore qu'il y a plusieurs époques dans la carrière de Pratt. Les meilleures années se situent pendant les années 60 et 70, lorsqu'il dessine Fort Wheeling ou les premières histoires de Corto Maltese. Il faut absolument lire la Ballade de la Mer Salée,qui est probablement son chef d’œuvre et que tout lecteur cultivé devrait connaître. Evidemment, il y aura toujours des avis contraires, mais voilà que ceci nous ramène à ces jugements à l’emporte pièce sur lesquels je ne ferai plus de commentaire, car décidément, rien que d’y penser, voilà que je m’énerve à nouveau.

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 28/07/2008 10:44

Je crois que je l'ai trouvé (grâce aux commentaires, en fait).

totoche 27/07/2008 23:26

2e indice :
"Car c'est de la lumière que viendra la lumière" ...
Bonne chasse :-)

Li-An 24/07/2008 14:10

En effet, Pratt n'est pas facile d'accès mais pour tout auteur BD qui veut progresser, il est incontournable. Je suis tout à fait d'accord avec ce qui est dit ici, particulièrement sur les scènes d'actions. Je suis en train de relire Pratt et ça m'a frappé. En règle générale, les auteurs "intellos" sont très mal à l'aise avec ce genre de choses où les rendent de manière plus désinvoltes. Pratt y prête beaucoup d'attention et n'hésite pas à les développer.

totoche 22/07/2008 12:02

Je te laisse farfouiller dans le grenier du Plan B(d) ! :-)
Indice : Il va falloir que tu prévoies un week-end à Cherbourg dans 2 ans !

Raymond 22/07/2008 09:15

Sur ton blog actuel ? il faudra que je cherche ça !!!