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10 juin 2008 2 10 /06 /juin /2008 08:50

Il est difficile pendant cette coupe d’Europe d’échapper à l’emprise du football. Pour ma part, je n’essaie même pas, car je suis un fan, et j’ai du plaisir à regarder certains matchs. Mais je reste aussi un lecteur de BD, et je  pense souvent à une des plus belles pages qui ait été dessinée sur le sujet. Elle a été faite par Franquin dans son histoire sur les Voleurs du marsupilami.

 

Franquin aimait il le football ? Je n’ai pas de réponse certaine, mais il est clair que ce jeu lui a inspiré plusieurs gags, en particulier pour Gaston. Dans l’album de Spirou, il ne fait pas d'humour, et il cherche plutôt à recréer l’ambiance du jeu. Pour cela, il nous dessine avec précision les mouvements d’une action collective qui aboutit à un but.

 

Rappelons le contexte : Spirou et Fantasio recherchent Valentin Mollet, l’homme qui a volé le marsupilami. Ils le retrouvent dans un pays étranger, où il est devenu l’attaquant vedette d’une équipe de football.

 

L’intrigue va s’arrêter pendant une page sur ce match de football. Spirou et Fantasio y assistent en spectateurs, et leur enthousiasme est communicatif. Aujourd’hui encore, je regarde cette page avec jubilation.

 

L’action qui amène à la réalisation du but est emportée par un mouvement irrésistible. Je trouve que cette page est une des grandes réussites de Franquin. Elle semble toute simple, mais sa réussite repose en fait sur l’utilisation d’une technique très réfléchie. Rappelons qu'à ses débuts, Franquin a longuement discuté avec Morris pour définir les règles du mouvement dans les BD, et il les utilise ici avec efficacité.

 

Commençons par la première bande, qui montre Valentin en train de dribbler un défenseur.

 

Remarquez la direction que prend le ballon. Il ne part pas vers la droite (sens de la lecture) mais il suit au contraire une trajectoire oblique dirigée vers le bas de la page. Traçons une diagonale à partir de la première image de la planche, et suivons cette ligne qui arrive en bas et à droite de la planche (selon le sens initial du ballon). On arrive vers cette image magnifique.

 

Remarquons au passage que dans cette image, Franquin « triche » avec les proportions. Il allonge en effet la jambe droite qui tire, et ceci accentue l’effet de mouvement. Mais la constatation la plus importante, c’est qu’il y a deux mouvements qui se complètent harmonieusement. Il y a d’abord le sens de la lecture, qui se fait de gauche à droite, et que Franquin respecte en faisant avancer son footballeur dans la même direction. A ceci s’ajoute un deuxième mouvement plus global, qui amène Valentin Mollet vers le bas de la page pour lui permettre de tirer au but. Cet effet est renforcé de manière très habile dans les deux bandes intermédiaires.

 

L’œil du lecteur suit un trajet en Z, et c’est également le mouvement que suit le ballon. Il part d’abord vers la droite (passe de Valentin), puis il est renvoyé vers le bas par l’autre joueur, avant de repartir vers la droite et le tir au but. Cela donne au lecteur l'impression que Valentin se déplace sur la page aussi bien que sur le terrain. Les deux mouvements se confondent, et c’est probablement le secret de l’impressionnante efficacité de ces images. Les dessins tout simples de Franquin construisent une parfaite illusion de mouvement qui transforment cette page en chef d’œuvre. La quatrième bande la conclut de façon remarquable.

 

Le ballon part avec violence dans les filets, et ce but soulève les spectateurs d’enthousiasme. Toute personne ayant assisté à un match de football a vécu ce double mouvement qui s’enchaîne, lorsque l’ensemble du public se redresse spontanément après l'entrée du ballon dans les buts. Franquin recrée cette succession avec simplicité, grâce au trajet de la balle qui semble se prolonger vers les spectateurs.

 

Je trouve que cette page illustre bien le génie de Franquin. Il y a d’abord une construction parfaite du dessin, car les positions du corps se fondent le plus souvent sur des croquis d’après nature. Franquin a par ailleurs cette faculté d'insuffler de l'énergie à ses personnages et de les saisir au milieu d'un mouvement qui parait naturel.  Il y a en plus une utilisation intelligente de l’espace et surtout cette capacité de penser l'image au-delà du cadre de la vignette. Le terrain dans lequel se déplacent les personnages est rigoureusement défini, et quelque soit l’angle avec lequel on le regarde, tout est minutieusement en place. Cette rigueur résulte probablement des années de formation de Franquin dans le studio CBA, comme le suggèrent Philippe Capart et Erwin Dejasse dans leur ouvrage très documenté.

 

Les auteurs y postulent que Morris, Franquin ou Peyo ont acquis grâce à leur passage dans le dessin animé une expérience particulière de la reproduction du mouvement. Ils estiment aussi que cette formation leur a donné l'habitude de visualiser l’action dans l’espace, et de déplacer leurs personnages dans un environnement soigneusement construit à l'avance. Ce souci de réalisme donne à leurs dessins une profonde cohérence, et de multiples planches démontrent leur savoir faire dans ce domaine. Franquin nous restitue tout cela, mais il crée parfois quelque chose en plus, car certaines suites d’images entraînent une fascination particulière et un mouvement irrésistible. Cette planche sur le football le montre à la perfection.

 

Dans son livre d’entretiens avec Franquin (Et Franquin créa Lagaffe), Numa Sadoul a essayé de le faire parler en détail de cette planche, mais comment bien souvent, l’auteur minimise la valeur de son travail. Voici l’extrait de cet entretien (page 109) :

Sadoul : Et nous en arrivons page 33 à un match de foot ...

Franquin : Regarde, j’ai mis la foule, et tu sais, il faut une certaine patience pour faire un truc comme ça. C’est d’ailleurs élémentaire, mais il faut le faire, et je l’ai fait avec une certaine efficacité.

Sadoul : Tu dis que tu n’es pas sportif, mais tu as toujours bien dessiné les actions sportives.

Franquin : Je suis trop paresseux pour être sportif. Mais j’ai dessiné un meilleur stade de foot dans une planche de Gaston … Voici, page 35, une chose que je ne suis pas capable de réussir : une belle affiche de cirque…

Numa Sadoul a donc remarqué cette page sur le football, mais Franquin se défile, et passe rapidement à autre chose. Il dénigre d’ailleurs son travail sur Spirou, et préfère évoquer une image de Gaston (qui est splendide il faut l'admettre) pour ne pas se déjuger. L’enthousiasme avec lequel il a dessiné cette page semble lui être devenu pénible, mais relevons qu'il tient ces propos après avoir traversé une longue période de dépression. Le créateur n’est donc pas toujours le meilleur juge de la qualité de son œuvre.

 
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Published by Raymond
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commentaires

hubert 21/02/2009 11:38

merci Raymond pour cette article,dessinateur moi meme,j'avais vu un dessin du Maitre,illustrant un article dans france foot,mais je ne me rappelais plus du numéro,donc impossible de le retrouver,mais voilà qui est fait, grace à vous,il est vrai que foot et bd est un thème passionnant à explorer,de mon coté je travaille ponctuellement avec le club de Sedan ,en illustrant leur magazine "vert et rouge",encore une fois merci Raymond

Raymond 21/02/2009 17:01


Le FC Sedan ... cela me rappelle une autre BD de football, qui ne déroulait pas à Sedan mais en Belgique et à Valenciennes. Il s'agit de Vincent Larcher, série dessinée par Raymond
Reding. C'est une oeuvre assez naïve et très différente de l'univers de Franquin, mais elle révèle assez bien l'état d'esprit dans un club de foot français des années 50-60. Reding a
par ailleurs dessiné beaucoup d'histoires centréles sur le sport, mais je pense que vous connaissez tout cela.
Merci pour le message :-)


Oslav Boum 21/08/2008 20:20

Cette planche reste mythique. Niveau réussite du mouvement l'arrivée d'étape dans La Mauvaise Tête est également très efficace... mais celle-ci.
Merci Raymond

Raymond 21/08/2008 22:00


C'est vrai que cette étape cycliste dans la Mauvaise Tête est un tour de force. Elle est pleine d'humour et Franquin nous fait croire à des cascades
invraisembables. Comme je n' pas regardé ces planches depuis longtemps, je vais m'y remettre ;-)


Raymond 12/06/2008 12:24

Oui, ce livre fournit une réflexion passionnante sur la genèse des styles de Peyo, Franquin et Morris. Il s'attarde en particulier sur les 2 planches époustouflantes que Peyo a dessiné dans le sire de Montrésor, que l'on peut placer au même niveau de qualité que la page de Franquin et qui est un autre grand souvenir de mon enfance. Je n'en parlerai toutefois pas dans le blog, puisque d'autres auteurs l'ont déjà commentée ;-)
Merci pour ton message. La suite de l'article sortira demain.

TREBLIG 11/06/2008 10:20

Même si contrairement à toi, je ne suis pas du tout amateur de sports collectifs, je reconnais bien volontiers que l'incomparable FRANQUIN a merveilleusement reconstitué les temps forts d'un match de football.

C'est tout à fait révélateur de l'excellence de cet artiste d'avoir été capable, quel que soit le milieu évoqué,de saisir dans les moindres détails les actions de ses personnages.

Je te félicite par ailleurs, Raymond, de faire référence à cet excellent livre sur le dessin animé, dont le dvd qui l'accompagne nous montre effectivement tout le talent déjà sous-jacent dont ces trois compères faisaient déjà preuve à l'époque.