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18 juin 2008 3 18 /06 /juin /2008 00:11

Will Elder est mort récemment, et cette disparition a été signalée dans la presse par quelques commentaires discrets. Ce dessinateur a réalisé quelques-unes des plus belles planches de l’histoire de la BD, et son style a fortement influencé plusieurs dessinateurs comme Wolinski (à ses débuts), Pétillon (lui aussi à ses débuts) ou Gotlib (pendant toute sa carrière). On connaît de lui sa participation à MAD pendant les années 50 et sa longue complicité avec Harvey Kurtzman, mais il n’a été que tardivement traduit en France où il reste un peu méconnu.

 

C’est grâce au mensuel CHARLIE que j’ai pu lire pour la première fois Goodman Beaver. En découvrant cette œuvre étonnante où chaque image multiplie les gags visuels, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas que les auteurs franco-belges dans le monde de la BD. Par la suite, j’ai découvert que toute l’œuvre d’Harvey Kurtzman méritait de figurer au panthéon du Neuvième  Art.

 

Pour comprendre la genèse de Goodman Beaver, il faut remonter en 1956, lorsque Kurtzman quitte MAD (et l’éditeur Bill Gaines) pour fonder une nouvelle revue nommée TRUMP. Ce magazine luxueux, auquel participaient la plupart des dessinateurs de MAD, n'a connu que deux numéros avant que l’éditeur Hugh Hefner interrompe sa publication pour des raisons de coût. En 1957, Kurtzman et son équipe lancèrent avec leurs économies le journal  satyrique HUMBUG, mais 11 numéros seulement parurent avant que l’entreprise ne fasse faillite. Kurtzman connut alors un passage à vide , puis il obtint en 1959 un contrat avec Ballantine pour éditer une BD en livre de poche. C’est sous cette forme (inhabituelle pour l'époque) qu'a été publié le « Harvey Kurtzman’s Jungle Book ». Ce recueil présentait quatre histoires satyriques situées à différents moments de l’histoire américaine. Elles ont été traduites en français et  éditées par le journal Charlie Mensuel pendant les années 70, puis trois de ces récits ont été  repris ensuite dans l’album C’est la Jungle (aux éditions du Square).  En 2004,  la totalité des 4 récits est rééditée en moyen format chez Albin Michel.

 

Une des récits du « Jungle book » s’intitule le bureaucrate au costume de flanelle grise, et c’est là qu’apparaît pour la première fois Goodman Beaver. C’est  l’histoire d’un jeune américain naïf et enthousiaste qui est engagé par une société d’édition américaine et dont la bonne nature est progressivement corrompue lorsqu’il adopte le fonctionnement et les règles de l’entreprise. Cette satire s’inspire manifestement d’expériences personnelles de Kurtzman, et le portrait de l’éditeur semble calqué sur Hefner lui-même.

 

En 1960, Kurtzman lance un nouveau magazine nommé HELP.  Ce journal satirique contenait en fait peu de bandes dessinées, mais il a permis à de nombreux jeunes dessinateurs de publier leurs premières planches (comme Robert Crumb, Skip Williamson ou Gilbert Shelton). C’est dans ce journal que Kurtzman a relancé Goodman Beaver en confiant le dessin à Will Elder. Cinq histoires sont parues entre 1961 et 1962, et elles représentent un moment magique de la bande dessinée. Quatre de ces récits ont été traduits dans Charlie Mensuel, et il s’agit dans l’ordre de Goodman meets T*rz*n  (7 pages dans le N° 81), Goodman Underwater (12 pages dans le N° 84), Goodman meets S*perm*n (9 pages dans le N° 71) et Goodman gets a Gun ( 5 pages dans leN° 63). Un cinquième récit, intitulé Goodman goes Playboy  est resté inédit en français pour de sordides raisons juridiques. Cette histoire reprenait des personnages de la BD américaine Archie, de manière caricaturale bien sûr, et les responsables d’Archie Comics attaquèrent Help pour une violation de copyright. Pendant le procès qui s’ensuivit, l’éditeur Warren ne chercha pas à défendre Kurtzman, et les auteurs perdirent tous leurs droits sur le récit. Il devint ensuite impossible de le rééditer, et c’est pourquoi Kitchen Sink ne réédita en 1984 que 4  histoires de Goodman Beaver dans un bel album broché (qui n’a pas eu de version française).

 

Pendant 40 ans, Goodman goes Playboy devint un récit légendaire et inaccessible à tout ceux qui ne possédaient par le numéro 13 de HELP. En 2003 toutefois, un admirateur de Kurtzman découvrit que les éditeurs d’Archie avaient oublié de renouveler leur copyright. Le récit retombait d’office dans le domaine public, et on le réédita aussitôt dans un fanzine, puis dans The Comics Journal N° 262, avant d’être diffusé sur le Web en format PDF (à cette adresse). Voici maintenant quelques extraits de cette aventure.

 

Après un voyage en Europe, Goodman Beaver retourne dans sa ville natale où il retrouve quelques amis d’enfance. Ils se nomment Archer (qui est en fait Archie), Joghead (alias Jughead) et Veromica (alias Veronica).

 

Goodman pense que ses amis sont restés les mêmes, qu’ils boivent des milk-shakes et parlent toujours de football, mais le monde a changé. Ils s’intéressent surtout à l’alcool et aux femmes.

 

Archer invite Goodman dans sa voiture, et Veromica les accompagne. Goodman suppose qu’ils sont mariés, et Archer le détrompe. Veromica réalise qu’elle n’est qu’un objet sexuel et s’enfuit en larmes.

 

Archer emmène son ami dans une « party » qu’il a organisé, et nous découvrons une véritable bacchanale que Will Elder dessine à merveille. Le naïf Goodman ne comprend pas d’emblée où il  se trouve.

 

Archer propose à Goodman de belles jeunes femmes pour se divertir, mais notre héros ne rêve que d’écouter la radio ou de relire ses livres d’étudiant.

 

Puis Goodman s’interroge. Comment Archer a-t-il obtenu l’argent nécessaire pour organiser une telle soirée ? Archer emmène Goodman dans la cave, et lui révèle son secret : il a vendu son âme au diable !

 

Le délai de vie accordé à Archer étant terminé, ce dernier disparait dans les flammes de l’enfer, et l’incendie qui en résulte détruit la maison. Le lendemain, Goodman retrouve ses autres amis dans un bar, et leur explique sa terrifiante découverte. Archer est mort parce qu’il a vendu son âme. C’est alors qu’un étrange personnage intervient.

 

C’est le diable, et il tient dans sa main une petite bouteille ou se trouve la silhouette d’Archer. Toute l’assistance semble terrifiée, mais …

 

... tous veulent obtenir la richesse et la puissance, et une queue se forme en face du diable pour signer avec lui le même pacte mortel (j'aime beaucoup les personnages qu'Elder ajoute à l'extrémité de la queue).  Goodman s’interroge sur ce qu’il doit faire. Va t-il signer ou non ? 

 

L’humour féroce et irrespectueux de ce récit illustre à merveille la nature de Goodman Beaver qui est « un idiot adorable, optimiste et philosophe » selon Harvey Kurtzman. Ce personnage est un Candide moderne qui contemple de façon naïve les travers de la société américaine. Dans une lettre à Hefner, Kurtzman définissait ainsi son projet : «  la raison d’être de Goodman Beaver est que je voulais un personnage qui pût être ridicule et en même temps sage, naïf et pourtant moral. Il participe innocemment au mal tout en épousant le bien. De cette façon je peux traiter simultanément des faiblesses et des idéaux ». Le projet de Kurtzman n’était donc pas de faire une simple BD d’humour, mais plutôt de composer une satire avec une arrière pensée moraliste. Derrière une apparence heureuse et une façade saine, il existe une Amérique avide et prête à tout pour acquérir l’argent et le pouvoir, et Kurtzman dénonce cette réalité à travers la candeur de son héros.

 

La mise en image de ces histoires doit beaucoup à Kurtzman qui ne se contentait pas de faire un simple scénario. Il élaborait pour chaque histoire des crayonnés avancés et une mise en page très détaillée. Will Elder y ajoute toutefois une touche unique, car il ne se contente pas de mettre au propre le dessin et l’encrage. Etant lui aussi un boute-en-train et un humoriste accompli, ce dessinateur ajoute de multiples gags visuels au story-board initial de Kurtzman. Il faut relire plusieurs fois ses planches pour découvrir tous les détails humoristiques qu’il ajoute à l’arrière plan, que ce soit les nombreux personnages secondaires à l’allure débridée, les éléments loufoques du décor ou les multiples pancartes ou affiches au contenu délirant. Elder surcharge souvent son dessin avec ces détails farfelus, qui esquissent parfois de petites intrigues parallèles au récit principal. Cette richesse graphique a justement fasciné ses contemporains, car le dessinateur bonifie le scénario de Kurtzman.

 

La carrière de Goodman Beaver a été brève puisqu’elle s’est terminée après les 5 récits de  HELP. Kurtzman souhaitait publier son travail dans un journal à grand tirage pour résoudre ses ennuis financiers et il a longuement négocié avec Hugh Hefner une reprise de la série dans PLAYBOY. Un accord est trouvé en 1962 pour créer une série similaire à Goodman Beaver dont le contenu serait plus érotique. Cette équation toute simple ( Goodman + sexe) allait donner naissance à Little Anny Fanny, et cette oeuvre apporta à Kurtzman et Elder un confort matériel en même temps qu'un certain succès. Cette série gardait l’esprit satyrique de Goodman, mais il faut admettre que l’objectif moral initial s’est perdu au fil des années. D’une certaine manière, Harvey Kurtzman a lui aussi vendu son âme au diable.

 

En France, Goodman Beaver reste un chef d’œuvre méconnu que les connaisseurs retrouvent  avec plaisir dans certains vieux journaux. Il faudrait maintenant un traducteur avisé et un éditeur intelligent pour donner à cette série la réédition intégrale qu’elle mérite.

 

Un éditeur intelligent ... voilà voilà ...  mais il doit bien y en avoir un ou deux dans la francophonie !

 

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Published by Raymond
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commentaires

bdlapierre 30/05/2012 21:07

Dans le Elder, il manque juste "Goodman Goes Playboy*" (a part une case) apparemment mais il n'y en a que des extraits ausssi dans le livre Goodman Beaver de Denis Kitchen, livre qui est de nouveau
dispo sur son site. *Une plainte d'Archie Comics comics cours toujours concernant cet épisod !

Raymond 30/05/2012 22:36



La plainte n'est donc pas encore jugée. Il me semble que cette histoire judiciaire commence à faire long feu.



bdlapierre 30/05/2012 20:24

Je ne suis pas sû de comprendre la question. Si elle concerne les histoires de Goodman Beaver, il y a Godman Beaver :
- Gets a Gun - Meet Superman - UnderWater - Meet T*RZ*N
Et pas mal d'autres BDS, illustrations....

Raymond 30/05/2012 23:10



La question était simplement de savoir ai l'on trouvait toutes les BD de Goodman Beaver dans cette monographie, mais cela ne semble pas être le cas.



bdlapierre 29/05/2012 18:33

Dans Goodman Beaver, j'ai préféré les histoires où il rencontre Superman et surtout Tarzan avec les multiples gags visuels secondaires de Kurtzman / Elder

bdlapierre 29/05/2012 18:31

Des (les?) histoires de Goodman Beaver ont été réeditées dans le livre consacré a Will Elder, The mad playboy of art, Fantagraphics.
Je ne pense pas que ce livre ait été un succès, l'éditeur ne faisant pas de nouvelle édition de ce livre.
Des Margoulins en profitent pour proposer ce livre à des tarifs honteux sur le Net, chez la baie et l'amazone (us) . J'ai trouvé un exemplaire à un prix presque raisonnable pour de la couverture
souple 44€50 port compris, d'occase chez Barnes et Nobles

Raymond 29/05/2012 23:48



Merci pour l'info ! Est-ce que tous les récits dessinés par Elder se trouvent dans cette monographie ?



bdlapierre 29/05/2012 18:26

Bonjour. Si je suis bien, pour le Jungle Book en français mieux vaut acheter l'édition albin Michel, seule complète...

Raymond 29/05/2012 23:47



Effectivement. La réédition d'Albin Michel (avec 4 histoires) est plus intéressante que la première édition du Square (avec 3 récits).