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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 08:13

J’aime les mises en abyme, et cette magie qui apparaît lorsqu’un  média se retourne sur lui-même. Le cinéma n’est jamais aussi bon que lorsqu’il raconte le cinéma, et il en est parfois de même pour le théâtre. Dans le cas de la bande dessinée, ce type de travail est plus rare, et les premiers exemples qui me viennent à l’esprit sont les petits chefs-d’œuvre de Chaland, en particulier sa biographie de Jijé et son histoire du journal de Spirou. Il y a eu ensuite d’autres oeuvres moins remarquables jusqu’à l’événement qu'a été la sortie des Aventures d’Hergé, dessinées par Stanislas en 1999. Cet album utilisait avec finesse la puisance d'évocation de la BD, et sa capacité à créer une ambiance unique. Plus récemment, d’autres auteurs ont exploité avec bonheur la même veine, en particulier Serge Clerc avec le Journal (histoire de Métal Hurlant) ou Florence Cestac avec la Véritable histoire de Fututopolis. J'espère que le processus ne s’arrêtera pas là.

 

Plutôt que de commenter l’album bien connu de Stanislas, il m’a paru plus original de remémorer une œuvre ancienne de Joost Swarte qui raconte les débuts d’Hergé. Ce récit fictif illustre le concept de « ligne claire » en même temps qu’il joue sur les références, et dévoile diverses facettes esthétiques, parodiques, intellectuelles ou historiques. On le trouve dans l’album Swarte  publié en grand format (30x40 cm) par Fututopolis en 1980.

 

En 1927, Hergé (qui n’est encore que Georges Rémi) vient d’être engagé par le Vingtième Siècle comme reporter photographe et dessinateur. Il dessine déjà Totor dans le Boy Scout belge, mais il cherche encore sa voie et envisage d’être journaliste.

Le récit de Swarte commence dans les locaux du journal, peu avant le bouclage du numéro quotidien. Le rédacteur attend avec impatience des images que doit lui amener le jeune Georges  Rémi.

 

Le jeune journaliste rentre vers Bruxelles à bord d’un avion Fokker. Il est fasciné par la mécanique de l’appareil.

 

Georges explore avidement l’avion, et se fait inviter dans la cabine de pilotage, où il commet quelques gaffes.

Dès l’atterrissage de l’avion, il est accueilli avec impatience par l’envoyé du journal.

 

De retour à la rédaction, Hergé propose à l’abbé Wallez un reportage sur l’avion Fokker. L’idée semble excellente, et va lui permettre se sortir de sa condition de dessinateur pour enfants.

Mais on apprend aussitôt qu’un Fokker vient de s’écraser en tuant son équipage. L’abbé Wallez abandonne alors le projet, et impose à Hergé de reprendre son travail de dessinateur.

Tout penaud, ce dernier quitte le bureau du rédacteur en chef avec une mine résignée. Il va bientôt se consacrer à Tintin.

 

La première chose que l’on apprécie est bien sûr l’intelligence narquoise de cette histoire. Si l’avion Fokker ne s’était pas écrasé, l’abbé Wallez aurait accepté l’article et Georges Rémi serait devenu journaliste plutôt que dessinateur du Petit Vingtième. Mais derrière ce jeu intellectuel, il y a un charme imperceptible et une fascination d’autre nature. S’agit-il de l’impertinence cachée derrière l’hommage, de la révélation d’une certaine vérité, d’un décalage dans la signification des images, ou de l’enivrante liberté qu’utilise Swarte pour composer son histoire. Il nous montre un jeune homme plein d’illusions, aux ambitions modestes, fasciné par la modernité, et ce portrait imaginaire semble d’une justesse surprenante. Ce regard acide sur le maître de la BD se manifeste par exemple dans la dernière image du récit.

 

Le récit oscille entre le sérieux et l’humour, et Swarte revendique aussi bien l’un que l’autre. L’humour et l’ironie du regard semblent être l’intention première, mais la fascination qu’exerce Swarte vient du fait qu'il prolonge l’art d’Hergé tout en détournant ses codes graphiques. Il montre une grande habileté à retrouver la vérité d’une époque (l’entre deux guerres en Belgique) et à tracer un portrait psychologique. La morale catholique qui imprègne Tintin est remplacée par une neutralité critique et le récit trouve des significations surprenantes. Swarte nous propulse dans un monde adulte et politique qui se situe aux antipodes de l'esprit Tintin, mais par un curieux paradoxe, il nous ramène étroitement à Hergé. La dureté de son regard nous dévoile une réalité généralement occultée par les biographes habituels.

 

Plus je relis ce récit, et plus il me semble que loin de faire une parodie, Swarte nous montre le véritable Hergé, ou du moins la réalité de sa situation en 1927. Cette anecdote inventée contient plus de vérité que les analyses officielles, mais le message est encore plus subtil, car l’auteur aime dissocier le message du texte et l’hommage visuel. Il utilise ainsi cette faculté de la BD à délivrer des significations contradictoires, et compose un habile mélange de réalisme et d’imaginaire. On peut donc relire de façon différente cette histoire qui associe l’hommage intelligent (à un auteur), la critique morale (d’une certaine bourgeoisie), la reconstitution nostalgique (de la vie d’une époque) et un regard caustique (sur une légende artistique).

 

Cette multiplicité des significations s'explique principalement par le dessin. Swarte est fasciné par la « ligne claire » dont il explore toutes les possibilités créatives. C’est pourquoi les vignettes du dessinateur hollandais changent souvent de sens et jouent avec certaines références graphiques. On  retrouve ainsi d’image en image la recherche passionnée d’un « design », la reconstitution acide d’une réalité médiocre, la composition amusée d’images théâtrales ou le plaisir simple de raconter. Ce feu d’artifice dynamite la signification première du récit et autorise toutes les lectures et toutes les audaces d’interprétation. La ligne claire devient une recherche esthétique pure plutôt qu’une technique de récit, et les images de Swarte s’imposent pour leur propre plaisir contemplatif.

Malheureusement, cette fascination pour le dessin et le style a conduit  Swarte à s'éloigner du monde de la bande dessinée. A partir des années 80, il a diversifié son activité de graphiste dans toutes les directions. On peut découvrir dans son site une étonnante bibliographie qui recense de multiples illustrations (livres, disques, timbres) ainsi des oeuvres publicitaires, des affiches, des fresques, des vitraux, divers objets, des expositions  et même un projet architectural (esquisse du Tonelschuur à Harlem en 1998). Cet artiste prodigieux semble désormais perdu pour  la BD, mais sait-on jamais, peut être retrouvera-t-il un jour l'envie de raconter des histoires, et de nous faire découvrir d'autres mystères de la Ligne Claire.

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 25/07/2008 19:35

Ce que j'apprécie avant tout chez Chaland, c'est ce mélange inimitable d'une naiveté enthousiaste et du rire sardonique.

totoche 25/07/2008 14:32

Bien vu, je pense effectivement que c'est cette biographie de Jijé, lue il y a plusieurs années, qui me faisait inconsciemment penser à Chaland.

Raymond 02/07/2008 09:29

Chaland est l'autre grand représentant de la ligne claire, plus influencé par Franquin et Tillieux, voir Jacobs. Il a dessiné une extraordinaire biographie de Jijé (dans le même esprit que cette petite histoire sur Hergé).

Mais tout comme Swarte, Chaland s'est progressivement tourné vers l'illustration et la publicité dans les années 80, ne faisant plus que de rares et épisodiques albums comme F52. Aurait-il continué la BD si il avait vécu dans les années 90 ? Je n'en suis pas sûr.

totoche 30/06/2008 13:03

C'est vrai qu'en revoyant ces images, je ne pouvais m'empêcher de penser, voire de les attribuer à Yves Chaland ...
Plus que le dessin, je pense que c'est la manière de raconter, très proche, qui court-circuitait mes synapses usagées !