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23 juillet 2008 3 23 /07 /juillet /2008 08:50

 Je regrette souvent que le monde actuel ait oublié Guido Buzzelli. Cet artiste a mis en image un monde personnel qui critique férocement notre société moderne, et il a dessiné plusieurs chefs d’œuvre. Ses bandes dessinées présentent un ton adulte et gardent aujourd’hui une actualité brûlante qui devrait intéresser les lecteurs avertis. Son dessin classique et son esthétique raffinée illustrent des scénarios audacieux,  souvent  introspectifs, qui révèlent l’illusion des apparences comme par exemple dans La révolte des ratés.

 

Cette première BD personnelle a été publiée lorsque Buzzelli avait presque 40 ans. Il avait derrière lui une longue carrière d’illustrateur, et dans l’interview donnée à Fershid Bharucha en 1975 (dans la revue Phénix N° 34), il se présente essentiellement comme un peintre. En fait, il avait auparavant travaillé pour des illustrés italiens pendant les années 50, puis il a dessiné des récits de guerre pour l’Angleterre, avant de se consacrer à la peinture pendant les années 60, et de présenter des expositions à Rome, Bari ou Naples. Il n’était donc pas un novice (en matière de BD) lorsqu’il s’est lancé en 1966 dans un projet original inspiré d’une de ses expositions consacrée à la violence. La révolte des ratés est publiée en 1967 dans la revue italienne l’Almanacco dei Comics, puis en 1970 dans Psyco, C’est alors que Wolinski a découvert cette œuvre au salon de BD de Lucca, et qu’il a révélé Buzzelli au grand public en la publiant dans Charlie Mensuel.

 

L’histoire se passe dans un monde de fantaisie, dans lequel les humains se subdivisent en deux castes. Les habitants de la classe populaire sont désignés par le terme de « ratés », en raison de leur aspect physique ordinaire ou même difforme. Ils travaillent comme des forçats sous la surveillance de forces militaires.

 

Les ratés se rendent compte qu’ils sont exploités, mais ils vivent dans la terreur et doivent se taire, sous peine d'être privés de nourriture. La classe dominante est représentée par les « parfaits », dont la qualité principale est la beauté physique.

 

Le personnage principal du l’histoire se nomme Spartak. Sa petite taille le fait appartenir à la classe des ratés, mais il est devenu bouffon et il vit à ce titre dans le monde des parfaits. Son visage est celui de Buzzelli lui-même.

 

Spartak est amoureux de Tressette, une jolie jeune fille affectée d’un strabisme qui la rend imparfaite. Son père, le mystérieux « Grand Martyr », est un aveugle qui porte sur sa tête un vautour parlant, et qui a confié à Spartak la responsabilité d’organiser une révolution.

 

Dans le monde des parfaits, tout n’est pas paisible non plus. Pour des futilités, la reine Godippa se querelle avec Sanguinette qui règne sur le territoire voisin. Elles décident de se faire la guerre.

 

Une fois déclarée la guerre, la population mâle des ratés est enrôlée de force dans l’armée. Pour renforcer leurs vertus guerrières, la reine Godippa leur fait inhaler les vapeurs d’une plante hallucinogène. Sanguinette utilise le même procédé avec ses propres ratés, et ceux-ci s’affrontent dans une bataille féroce.

 

Spartak décide de profiter de cette situation. Il fait inhaler un contrepoison aux ratés qui sont en train de s’entre-tuer, et lorsqu’ils retrouvent leurs esprits, il arrive à les convaincre de se rebeller.

 

La révolte se déroule de façon sanglante, et presque tous les parfaits sont assassinés. Les ratés réalisent qu’ils restent toujours aussi laids, alors que Spartak contemple le résultat avec désolation.

 

Devenu roi, Spartak se résout à donner à son peuple une drogue euphorisante qui lui apporte le bonheur. La dernière image du récit est superposable à la première. On découvre les ratés qui travaillent à nouveau comme des bêtes de somme dans les mines, mais ils ont dorénavant un visage souriant.

 

En relisant cette fable illustrée, je suis d’abord frappé par sa mise en page simple et classique. On retrouve invariablement 3 strips par planche, aux dimensions régulières, qui comportent entre une et trois images dont la disposition est harmonieuse. Toutes les illustrations frappent par leur composition soigneuse et leur finesse d’exécution, et elles pourraient chacune être transformées en petits tableaux. Le plus souvent, Buzzelli privilégie le plan général ou le plan moyen, et place ses personnages de manière équilibrée dans la vignette, tel un peintre classique devant sa toile. On peut d’ailleurs remarquer une logique ressemblance entre les peintures de Buzzelli (visibles en ligne sur le site des Amis de Guido Buzzelli) et les grandes cases de l'album qui nous montrent de multiples personnages en action .

 

Cet alignement sage et symétrique de vignettes évite toute audace de mise en page, mais il garde une remarquable efficacité narrative car Buzzelli a du métier. Il maîtrise le récit en images et n’est pas un peintre égaré dans le monde de la BD (comme a pu l’être par exemple Paul Cuvelier). Même s’il n’utilise pas les effets « cinématographiques » de la séquence d’images, il sait composer à l’intérieur de chaque vignette un mouvement propre qui emporte le lecteur. Il rassemble souvent de nombreux personnages qui continuent leurs propres actions ou leurs dialogues, et il existe parfois plusieurs intrigues parallèles dans une illustration. Tous les personnages sont croqués d’un trait précis, et restent facilement reconnaissables lorsqu’on suit leur parcours au fil des images. Dans certaines vignettes, Buzzelli multiplie aussi les phylactères, anticipant ainsi un procédé qu’utiliseront avec abondance certains artistes du comic book comme Frank Miller.

 

Le dessin de Buzzelli reste illustratif et gracieux, même lorsqu’il dépeint des scènes d’horreur ou de combats. Il utilise un noir et blanc aux contours précis, d’apparence très claire, et chaque image semble composée avec raffinement. Dans ses albums ultérieurs, le dessin deviendra plus rugueux, l’image plus sombre et les gros plans plus agressifs, mais avec ce premier récit, il privilégie l’élégance et la finition. Comme le dit Wolinski dans sa préface de l’album, Buzzelli a fait « une bande dessinée comme on en fait une fois dans sa vie », en se faisant plaisir, sans tenir compte des contraintes de temps ou de rentabilité. C’est finalement une œuvre de peintre qui dédaigne superbement les recettes habituelles de la BD.

 

Esthétique dans sa forme, cette œuvre l’est également par son sujet, puisqu’elle raconte l’affrontement de la laideur et de la beauté. Tout autant que ses personnages, Buzzelli est fasciné par le beau, mais la découverte du monde des « parfaits » ne fait que révéler leur vacuité et leur petitesse. La sympathie de l’auteur se tourne ainsi vers les ratés dont les imperfections semblent plus humaines. Il aime par ailleurs créer des créatures monstrueuses, et même si cette tendance est encore peu marquée dans La révolte des ratés, on découvre de petites « chiennes » humanoïdes et gracieuses ou un « grand martyr » aux yeux crevés et à l’allure prophétique.  Cette tendance deviendra plus spectaculaire dans sa production ultérieure (Zil Zebub et Aunoapar exemple) mais elle n’est jamais gratuite. Cette fascination pour les monstres s’accompagne toujours d’une description de leur humanité, et cet effet visuel me semble correspondre à une recherche sur l’âme humaine. Ces monstres ont aussi leurs qualités, et pourrait-on dire leur beauté. Buzzelli avoue (dans l’interview de Phénix) son admiration sans borne pour l’esthétique de Goya, mais en découvrant ce monde de créatures grotesques et tragiques, ainsi que ce mélange de férocité, d’humour et de romantisme, je ferais plutôt un rapprochement avec les films de Federico Fellini, dont Buzzelli me semble être l’équivalent en tant qu’artiste de BD.

 

La fable politique est évidente, et on peut se rappeler que l’œuvre a été conçue à une époque où la pensée dominante était révolutionnaire (on a pu qualifier les années 60 « d’années Mao »). Toujours dans son interview à Phénix, Buzzelli avoue son intérêt pour la politique, et on perçoit d’emblée son obédience aux idées de gauche. Il est sensible au sort des classes populaires, même si La révolte des ratés semble délivrer un message réactionnaire. L’auteur décrit avec un mélange de férocité et de tendresse la vie frustrante des ratés avec leurs peines, leurs querelles, leurs mérites non reconnus et leur recherche désespérée du beau. Le déroulement de la révolution est présenté de façon négative, le message politique est ambigu, et plutôt qu’un militant politique, Buzzelli me semble être un esthète pessimiste et un moraliste. Bien sûr, à une époque où la chirurgie esthétique était rudimentaire, l’objectif des ratés (l’obtention de la beauté) relève de l’illusion. Mais ce qui conditionne l’échec de la révolte, c’est surtout le fait que le pouvoir de la reine relève de l’apparence. Une fois proclamé roi, Spartak découvre la force du pouvoir économique et scientifique qui règne dans l’ombre, et constate qu’une révolte populaire ne peut pas renverser cela. Cette conclusion cynique reste actuellement pertinente.

 

Buzzelli se met en scène dans toute son œuvre. Dans La révolte des ratés, il devient le personnage principal par l’intermédiaire de Spartak. Dans son interview, il avoue que « oui, je me dessine toujours dans mes histoires, parce que cela m’engage davantage, et je participe plus », en ajoutant qu’il « n’y a pas de meilleur exercice au monde que l’autoportrait ». Cette autoreprésentation serait donc la conséquence naturelle de son activité de peintre, et cette apparition personnelle est toujours entourée d’une mise en scène au sein d’une fiction. Buzzelli ne fait pas une autobiographie (même lorsqu’il prétend dessiner une Interview) mais il se dépeint avec une certaine justesse. En fait, sa situation sociale de peintre le place dans une position comparable à celle de Spartak, le « raté » qui a su s’introduire dans le monde des « parfaits ». En tant que peintre, il fréquente la haute société mais il n’en fait pas partie, puisqu’il n’a jamais été riche et célèbre (il travaille pour gagner sa vie et c’est d’ailleurs pour cela qu’il produira de nombreuses BD alimentaires pendant sa carrière). Le déroulement de « la révolte » est complètement imaginaire, mais j’imagine que la situation de Buzzelli pendant les années 70 (après être devenu un artiste reconnu) a quand même dû se rapprocher de celle de Spartak devenu roi. La réussite sociale entraîne parfois quelques arrière-pensées pénibles, mais on s'en console en adoptant une philosophie cynique ou hédoniste.

 

La révolte des ratés n’est probablement pas le chef d’œuvre de Buzzelli (je pencherais plutôt pour Zil Zebub), mais c’est une BD innovante, élégante et fignolée que le dessinateur ne cherchera pas à refaire ensuite. Pendant les années 70, il va produire une impressionnante séries d’histoires dramatiques et généreuses, au graphisme plus expressif et au contenu introspectif (Zil Zebub, Labyrinthes, AnnaLisa et le diable, Le métier de Mario, l’Agnone) qui confirment alors sa réputation. Cette inspiration s’épuise malheureusement au début des années 80, lorsqu’il publie surtout des œuvres de commande, mais l’examen de sa bibliographie révèle que le déclin qualitatif de ses BD correspond à une activité plus intense de peintre. Peut être Buzzelli avait-il dit tout ce qu’il pouvait en matière d’illustration narrative, et que la peinture redevenait un moyen d’expression plus authentique. Cette progressive mise en retrait allait toutefois se révéler fatale dans un monde éditorial gouverné par la dictature du « publish or parrish ». L’absence de nouveaux albums dans les rayons des librairies l’a rejeté dans l’oubli depuis quelques années.

 

Il est difficile aujourd’hui de trouver des albums de Buzzelli en français, car ils sont presque tous épuisés. Ses meilleures histoires ont été récemment rééditées en Italie, mais la dernière publication en France (l’Agnone en 2002) est restée un échec commercial, et on peut craindre que ce dessinateur connaisse une période de purgatoire. Une monographie (I giorni e le opere)  et un catalogue d’exposition (Metamorfosi) sont parus en Italie, mais ils ne sont pas diffusés en France, et Evariste Blanchet a de son côté publié Les révoltes ratées de Guido Buzzelli chez un petit éditeur, que je dois avouer n’avoir jamais lu. Quelques informations de base peuvent être trouvées sur le site de François Boudet, et quelques photos de ses peintures ont été mises en ligne par « l’Association Guido Buzzelli ». Tout cela reste bien sûr insatisfaisant, et j’espère qu’un petit éditeur passionné s’attachera un jour à réhabiliter cet auteur scandaleusement ignoré.

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Published by Raymond
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Raymond 22/03/2011 12:11


Apparemment, l'adresse URL de l'association Guido Buzzelli n'est plus la même (on la retrouve facilement avec Google). Il faudra que je refasse le lien.

Merci en tout cas pour les intéressantes remarques


Jean-Marc Héran 22/03/2011 09:52


Bonjour,

C'est certain : cela doit faire un moment.
A la mort de Guido, quelques "fidèles" se sont réunis autour de Grazia et l'association est née de là. Grazia m'a demandé de faire ce site et je l'ai fait avec enthousiasme moins parce que je
pensais qu'il allait permettre de faire connaître l'œuvre de Guido que parce qu'il donnait à Grazia une motivation pour avancer et continuer à se battre (entre autre contre la flopée de vautours
qui faisaient le guet devant sa porte pour grappiller ici et là quelques originaux... Une vraie BD de Buzzelli !).
Puis le manque de temps et la distance concourant à compliquer les choses, j'ai passé toutes mes sources à un jeune webmaster italien dont j'ai oublié le nom et qui se proposait d'assurer la
maintenance du site.
J'ai revu Grazia, il y a deux ou trois ans je crois, lors d'un bref passage à Paris. Elle n'avait pas beaucoup changé. Toujours ce même petit bout de femme au caractère explosif... Depuis, je n'ai
plus de nouvelles.
Fait inquiétant concernant le site : l'autre jour, je m'y suis connecté en utilisant votre lien et aujourd'hui, plus rien...
Pour les publications, Grazia a réussi à obtenir de haute lutte quelques rééditions, notamment chez Alessandro, mais il semblerait qu'elles ne soient plus disponibles.
Concernant Guido, la chanson est toujours un peu la même : tout le monde s'extasie (à juste titre) sur l'immense talent du Maître, mais quand il s'agit de mettre la main au portefeuille, on
s'aperçoit brusquement que ce ne serait pas "rentable".
Bref, nous ne sommes pas près de sortir du "purgatoire".

Cordialement

Jean-Marc Héran


Raymond 21/03/2011 23:57


Mes souvenirs étaient donc juste. J'avais découvert votre site il y a bien longtemps, alors que l'accueil affichait un petit mot de votre part. Depuis, il a changé d'interface.

Malheureusement, rien n'a changé depuis quelques années et Buzzelli reste toujours absent des librairies. La période de purgatoire se prolonge.

Merci pour le commentaire.


Jean-Marc Héran 20/03/2011 23:07


Bonjour,

Mieux vaut tard que jamais : je viens de tomber par hasard sur cette page et j'ai lu la demande de rectificatif de M. François Boudet concernant la paternité d'un site sur Guido. J'ai vu qu'il en
avait effectivement fait un et je suppose que c'est de celui là qu'il parle. Je suis, pour ma part l'auteur (initial) du site de l'association que vous avez mis en lien
(http://lecturederaymond.over-blog.com/ext/http://www.chez.com/buzzelli/index.html). J'ai développé ce site il y a bien des années à la demande de Grazia Buzzelli et il y a bien longtemps que,
faute de temps, je n'ai plus la main dessus... Je suis heureux de voir qu'il existe encore car, somme toute, l'essentiel n'est-il pas que l'on parle encore de cet immense artiste qu'était Guido
?

Cordialement

Jean-Marc Héran


Raymond 22/08/2010 21:25


Bel enthousiasme ! Il en faut d'ailleurs beaucoup aujourd'hui pour défendre l'oeuvre de Buzzelli. Merci pour le témoignage.