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30 juillet 2008 3 30 /07 /juillet /2008 03:35

Cette saga est portée par le dessin de McCay dont l’inventivité graphique est souvent stupéfiante. Il possède un solide métier d’illustrateur, mais ce dont se souvient le grand public, c’est l’imagination sans limite qui lui permet de créer des paysages irréels ou d’animer des objets improbables. Il a dû subir diverses influences graphiques que je ne me risquerai pas à détailler, mais on reconnaît dans certaines images une nette influence de l’art nouveau. Cette bande titre par exemple, qui date d’avril 1906, me fait irrésistiblement penser à certaines affiches de Mucha. Comme les toiles de maître, les planches de McCay doivent être regardées aussi bien de loin que de près (ce qui m‘a posé d’ailleurs quelques dilemmes en faisant les scans). La vue d’ensemble de cette planche de novembre 1908 frappe par sa gracieuse apparence de damier, et l’œil est intrigué par ces évolutions de la voiture rouge que McCay s’ingénie à placer dans toutes les positions.

 La vision rapprochée s’impose toutefois pour lire le récit et apprécier le détail des images. Dans cette page, le dessin reste équilibré et figuratif, mais McCay est capable aussi de changer de style et de produire d’impressionnants effets.

Ce qui me fascine également, c’est l’utilisation habile et harmonieuse de la couleur. Chaque page présente une gamme colorée spécifique. Parfois, l’illustrateur utilise des variations chromatiques subtiles autour d’une couleur dominante. On pourrait appeler cela un art de la déclinaison.

 Sur d’autres planches, on découvre l’association constante de teintes délicates mais chaque vignette modifie quelques détails. Le déroulement de l’action permet ces discrets changements d’image en image, comme on peut le voir dans cette scène de défilé, qui date de mars 1906. En lecture rapprochée,  cette séquence semble assez monotone, mais en vision globale, l'oeil est séduit par un effet kaléidoscopique.

 McCay sait aussi utiliser des contrastes francs pour impressionner l’œil du lecteur. Dans cette planche d’avril 1906, il emploie des couleurs vives qui se répètent de vignette en vignette. Le mouvement des musiciens compose de subtiles variations, et la déformation progressive des trombones crée des formes irréelles, proches de l’abstraction.

 Le dessinateur fait surtout preuve d’ingéniosité en multipliant les solutions de mise en page. Il crée parfois de savantes asymétries avec un succès esthétique évident, mais elles résultent toujours d’une logique narrative. Il y ainsi cette page du 2 février 1908, qui montre Nemo, Flip et le petit sauvage en train de grandir puis de rapetisser. La solution graphique trouvée par McCay est aussi élégante qu’efficace.

 Le plus souvent toutefois, McCay utilise un plan de construction simple, qui s’appuie sur une parfaite symétrie. Le résultat est harmonieux et intrigant, comme par exemple ces strips tirés d’une planche de décembre 1906.

 Cette organisation esthétique de la page influence parfois le récit, et on peut se demander si une des sources d’inspiration narrative de McCay n’est pas justement cette fantaisie qui modifie sans cesse les structures et les couleurs de la planche. J’en viens à croire que les illustrations ne découlent pas du récit, mais que c’est au contraire l’inspiration graphique qui crée les histoires. Cet aspect devient manifeste lorsque McCay se met à jouer avec les codes, comme le font certaines bandes dessinées modernes. C’est ainsi qu’il n’hésite pas à utiliser l’inamovible titre du haut de la page comme un objet alimentaire en décembre 1907. Nemo, Flip et le petit sauvage se sont perdus dans le palais de Morphée. Tout le monde les recherche et ils sont affamés. Ils découvrent les lettres du titre et se mettent à les manger, en faisant au passage quelques commentaires sur le dessinateur.

 
McCay explore ainsi à l’infini les arrangements d’images, les formes ou les dimensions d’objets, mais il jongle aussi avec les univers. C’est ainsi qu’on est à peine surpris lorsque Nemo et Flip quittent leur monde (Slumberland) pour venir dans le nôtre (en fait l’Amérique contemporaine).

 Le jeu sur les codes permet diverses possibilités de gags, et l’auteur n’oublie pas l’humour absurde. Dans cette page du 6 novembre 1908, Nemo et Flip découvre de magnifiques gâteaux qu’ils veulent déguster. Soudain, le gâteau disparaît, conséquence probable d’une levure étrange dont les propriétés fantastiques se sont manifestées la semaine précédente.

 

Dans les images suivantes, d’autres gâteaux continuent à disparaître, puis la vignette se vide de tout son décor et le plancher disparaît. Les personnages s’enfoncent et seul Nemo s’agrippe sur les bords de la case. Il déclare ensuite que "le dessinateur a dû oublier le plancher".

 Puis finalement, mêmes les bords de l’image disparaissent. Je ne vous montre pas la dernière image puisque vous la connaissez déjà (Nemo se réveille). Ce gag surréaliste n’aurait pas été désavoué par Fred, Gotlib et d’autres humoristes modernes.

 

Il me faut bien arrêter ce défilé d’images chatoyantes. Chacune des 600 pages de la série mériterait un commentaire spécial, et je vous invite à les découvrir dans les albums. Vous savez maintenant que Little Nemo est une épopée onirique, de même qu’une séduisante succession d’essais graphiques et une exploration intelligente des ressources de la bande dessinée. Au début du XXe siècle déjà, McCay avait tout compris, tout essayé et tout exprimé ce que  peut faire le 9e art. On n’a jamais fini d’explorer cette merveilleuse saga, et de redécouvrir l’intelligence de ces images qui jonglent avec le réel.

 

J’espère que ces petits commentaires pourront stimuler l’intérêt des non-initiés pour cette grande œuvre.  Pour les lecteurs qui trouveraient cette suite de remarques un peu trop élémentaire, je recommande la lecture de deux belles monographies en français. Il y a tout d’abord Little Nemo au pays de Winsor McCay, publié par les éditions Milan en continuité de leur intégrale. Il contient des textes critiques de qualité qui commentent la série vedette de même que les autres autres BD et les dessins animés de McCay.

 Plus récemment (en 2005) est paru Little Nemo 1905-2005, un siècle de rêves aux Impressions Nouvelles. Il contient aussi de nombreux articles sur les mêmes sujets. Il me semble un peu plus verbeux que le livre précédent, mais son intérêt est indiscutable. On y trouve  des planches hommages (par Schuiten, Moebius, Mattoti etc ..) et une iconographie très soignée.

 Ultime remarque en forme de conclusion. A plusieurs reprises, des critiques de BD se sont réunis pour élire la meilleure BD de tous les temps, et bien souvent, ils ont désigné Krazy Kat. Ce  point de vue est bien sûr tout à fait défendable, mais il reste certains amateurs (dont je fais partie) qui estiment que ce titre devrait revenir légitimement à Little Nemo  Le débat reste ouvert.

 

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 21/08/2008 22:15

Je mets du temps à répondre, car il m'a fallu retrouver ces images. Heureusement, elles se trouvent dans la monographie de Champaka (je n'ai bien sûr pas le port folio).

Il y a effectivement une illustration qui montre le jeune Albert transformé en tissu élastique déformé, dans un univers irréel, et on peut rapprocher cela de McCay. Les autres images sont de véritables cauchemars, et j'y vois moins de rapport avec Little nemo

Totoche 19/08/2008 16:23

En feuilletant ce midi chez un libraire "L'horreur est humaine", paru aux éditions Humeurs, je suis tombé sur les reproductions du port-folio "Cauchemars" d'Yves Chaland, qui s'avère également être un beau clin d'œil à Little Nemo.

david t 09/08/2008 10:01

ah — il faut que je m'achète un scanner, comme ça je pourrais montrer des extraits. bientôt peut-être.

Raymond 09/08/2008 09:51

Je ne connais pas ce livre, et il m'est difficile de te répondre.
Je vais aller fouiner sur le Web ;-)

david t 09/08/2008 09:47

je n'avais pas la référence plus tôt mais... quand je parlais de dessins éditoriaux «mégalo» de mccay je faisais référence au volume «daydreams and nightmares» paru chez fantagraphics. certains dessins qu'il a faits sont — peut-être — encore plus hallucinants que tout ce qu'on peut trouver dans little nemo. c'est du dessin métaphysique. mettons.