Les critiques s’accordent à penser qu’il existe plusieurs périodes dans la carrière de Raymond Macherot. Il a dessiné pendant 40 ans des séries animalières, mais son style et le contenu de ses récits se sont progressivement transformés. L’auteur de Sibylline et le Murmuhr (1990) est en fait bien différent de celui qui a créé Chlorophylle et les rats noirs (1954).
On peut discerner, et c’est une classification personnelle, trois grandes périodes dans sa carrière. En premier, il y a une époque qu’on peut définir comme « héroï-comique ». Elle s’étend de 1954 à 1970 et se caractérise par des récits d’aventure dynamiques et inspirés, initialement destinés aux enfants. Ils se lisent facilement et sans arrière pensée, en mélangeant de façon équilibrée l’humour et l’aventure. Cette période englobe les productions du journal Tintin (avec les chefs d’œuvre de la série Chlorophylle) ainsi que les débuts au journal Spirou, comprenant Chaminou et les trois (ou quatre) premiers épisodes de Sibylline. Ce sont les années classiques de l’auteur et c’est toujours à ces œuvres que se réfèrent les critiques en évoquant Raymond Macherot.
En 1970, Macherot tombe dans une dépression dont les effets vont persister quelques années. Cette maladie se répercute de façon manifeste dans ses oeuvres, puisqu’il abandonne le scénario de ses propres séries. Il dessine alors Mirliton sur des scénarios de Cauvin et se fait aider par Deliège pour les aventures de Sibylline. Je prendrai ce critère pour délimiter la « période dépressive » qui va de 1970 à 1976, c’est à dire jusqu’à Sibylline et les Cravates Noires, même si Macherot avait alors retrouvé alors la totalité de ses moyens (le scénario est encore dû à Deliège). Remarquons que cette période est également reconnaissable sur le plan graphique, car la maladie s’est répercutée sur son dessin.
Avec Elixir le maléfique en1977, Macherot reprend en main
Sibylline en la faisant évoluer vers un registre nouveau, à la fois parodique et fantastique. Les héros d’origine (Sibylline et son fiancé Taboum) perdent progressivement leur rôle prééminent et
deviennent parfois des spectateurs de l’aventure principale. D’autres personnages importants, comme Verboten et Flouzemaker, voient leurs caractères et leurs rôle se transformer, et c’est ainsi
que le robuste et sensé Verboten se transforme en un pantin borné et ridicule (qui coure partout en criant "pinpon pinpon"). La série perd en quelque sorte ses caractéristiques, parfois à un
point tel que le lecteur y perd ses repères. Les récits deviennent plus complexes et le Bosquet Joyeux devient la terrifiante lande de Gutaperka où d’inquiétants nouveaux venus prennent la
vedette. Ce sont souvent des bandits malveillants (Elixir le maléfique, Buroktratz le vampire ou Croque-monsieur le furet) mais il y a aussi des créatures surnaturelles telles le grand
Troubadoule, fantôme du magicien Pistolard (transformé en buffet puis brûlé dans l’épisode du Buffet hanté) ou la curieuse Mirmy Popcorn, émanation
mutique des profondeurs terrestres. Les récits de cette dernière période que j’appellerai « fantastique » échappent à la tradition du récit d’aventure ou des intrigues policières et
s’apparentent à d’ironiques (ou terrifiants) contes de fée.
Le violon de Zagabor se place chronologiquement au début de cette dernière période qui reste mal connue. Il est malheureusement difficile de lire ces histoires car un grand nombre d’entre elles (équivalent à cinq ou six albums) n’a été publié que dans le journal Spirou. On peut retrouver dans le site Bandes Dessinées Oubliées la liste de ces récits, en sachant qu’ils sont tous encore inédits à partir de La nuit fantastique. Il faut ainsi se livrer à une patiente activité de collectionneur pour découvrir les surprises imaginées par Macherot dans Sibylline et Tanauzère, puis le retour d’Anathème, Mystère et frimas ou Sibylline déménage. A cela s’est ajoutée la destruction des stocks d’albums de Sibylline (en particulier les cinq derniers) après le passage de Jean Van Hamme à la tête des éditions Dupuis. Rappelons que ce scénariste a été brièvement directeur des éditions Dupuis en 1986, et qu’une de ses décisions fût « d’élaguer le catalogue », à savoir de supprimer les séries qui se vendaient mal (ou pas assez). Un million d’albums sont passés au pilon, en incluant ceux de Sibylline qui sont devenus introuvables. Le violon de Zagabor est maintenant un livre rare et très côté.
L’album contient en fait deux récits. Il y a en premier le violon de
Zagabor proprement dit qui est un récit de 24 pages, puis le concerto de Croque-monsieur qui fait 22 pages. Les deux histoires se suivent de
façon chronologique, même si une histoire courte (Flouzemaker en vacances qui est reprise dans l’album du Chapeau magique) s’est intercalée lors de la prépublication dans le journal Spirou en 1982. Je vais maintenant vous résumer ces histoires.
Nous sommes en hiver. La neige tombe alors que Sibylline et Taboum se promènent dans la forêt. Ils sauvent un étourneau enseveli sous la neige, puis constatent de mystérieuses lumières qui scintillent au loin dans la nuit.
Les lucioles d’hiver conduisent nos personnages vers un terrier où ils peuvent s’abriter du froid. Le lendemain, Sibylline ouvre une encyclopédie pour en savoir plus sur ces mystérieuses créatures.
La nuit tombe, et Flouzemaker constate qu’un intrus s’est introduit dans son domicile.
C’est ainsi qu’apparaît Zabagor, le naif joueur de violon. Il fait connaissance avec les lucioles qui le prennent sous leur protection, et qui l’emmènent s’abriter chez le lapin Clotaire. Pendant ce temps, Verboten entend des coups frappés sur la porte de sa maison.
Nous faisons connaissance avec Croque-monsieur, un furet qui vient d’arriver dans le pays. Il erre dans la nuit
et rencontre les frères Tranchelard, deux prédateurs tout aussi affamés que lui. Ils décident d’entrer de force dans un terrier pour y croquer ses occupants, mais Croque-monsieur se retrouve en
face de Zabagor jouant du violon.
Croque-monsieur explique alors aux frères Tranchelard l’origine de sa terreur. Une année auparavant, il a
rencontré un violoniste réputé nommé Zagabor, dont il détestait la musique. Il l’a tué d’un coup de couteau et l’a dévoré, mais le squelette de
cet oiseau est venu hanter ses rêves pendant la nuit suivante. Le lendemain, son violon avait disparu, le même violon que le squelette réincarné musicien venait de jouer en face de lui. Pendant
ce temps, Zabagor explique comment il est devenu possesseur de cet instrument.
Certains mystères paraissant dès lors éclaircis, le récit se concentre sur l’affrontement de Croque-monsieur
avec Zabagor. Dans un premier temps, le furet poursuit sa recherche de viande fraiche et capture Flouzemaker à l’intérieur de son domicile. Il le met dans une marmite pour en faire son repas,
mais il se dispute avec ses complices sur la meilleure manière de le cuisiner.
Un des frères mord le furet pendant la bagarre, et celui-ci se venge en tuant les deux Tranchelards.
Flouzemaker en profite pour s’échapper, et Croque-monsieur se console en mangeant ses deux complices.
Flouzemaker alerte Veboten qui part enquêter sur place. Le hérisson est à son tour capturé par Croque-monsieur qui ne le tue pas immédiatement, car il a « trop bien mangé ». Plus loin dans la forêt, les lucioles annoncent leur départ. Une d’elles va toutefois rester avec Zabagor afin de préserver la magie du violon et de protéger les habitants de la lande.
Zabagor et ses nouveaux amis partent se promener dans la nuit, et parviennent vers l’arbre où est attaché Verboten. En revoyant le musicien, Croque-monsieur s’empare de couteau, mais il se met à rapetisser et s’enfuit sous l’emprise de la terreur.
Remarquons au passage que ce récit assez court (24 pages) n’est pas simple à résumer. Macherot crée de
singuliers personnages et déploie des phénomènes surnaturels tout en y ajoutant des explications fantaisistes. L’histoire commence de façon féérique avant de se transformer
en farce macabre, et le deuxième récit de l’album va prolonger cette manière.
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