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20 août 2008 3 20 /08 /août /2008 07:17

Le Concerto de Croque-monsieurse situe quelques mois plus tard. Le furet est toujours affecté par sa petite taille et décide de revenir à Gutaperka. Il est aidé par un nouveau complice, le rat Evariste, et consulte le Dr Quinquet en lui demandant de guérir. L’application d’une pommade lui permet de retrouver sa grandeur après deux mois de traitement. Le furet obtient ensuite un nouveau couteau et décide allègrement de repartir en chasse.

 Le lendemain du crime, on entend à nouveau les mélodies du violon de Zagabor sur la lande, et Croque-monsieur panique immédiatement.

Le furet et son complice s’enfuient au loin et mangent des pommes comme de simples végétariens pendant quelques semaines. Evariste ne le supporte plus et revient à Gutaperka pour affronter le violoniste. Il l’assomme d’un coup de bâton et lui vole son instrument, puis retourne vers son complice sans s’apercevoir qu’il est suivi par Luminette, la luciole d’hiver. Lorsque Croque-monsieur veut s’emparer de l’instrument, il se retrouve en face d’un mystère surprenant.

 Zabagor arrive également sur place et reprend son violon sans rencontrer de résistance, car le furet est paralysé par la terreur. Croque-monsieur reste déprimé pendant quelques jours, puis son moral s’améliore lorsqu’il rencontre Zakouski, un autre carnivore.

 Un nouvel oiseau, nommé Arthur, fait irruption à Gutaperka. C’est surtout un voleur qui dérobe divers objets à Flouzemaker et Sibylline. Il s’enfuit et rencontre Zabagor qui dort sous un arbre. Il lui dérobe sans hésiter son violon et son chapeau.

Encouragé par Zakouski, Croque-monsieur entame une impressionnante série de meurtres. Il trucide joyeusement un odieux lapin capitaliste, puis c’est au tour d’une famille entière de rongeurs de se retrouver au fond d’une marmite. Zakouski et Evariste rencontrent ensuite Arthur, l’oiseau voleur qu’ils prennent pour le violoniste. Ils l’assomment à coup de gourdin et Croque-monsieur croit avoir enfin vaincu son adversaire.

 Pendant de temps, Zabagor s’inquiète de la perte son violon mais il arrive à retrouver son instrument abandonné grâce à sa luciole. En finissant son repas, Croque-monsieur s’inquiète au sujet du violon et décide de le retrouver. C’est alors qu’il se retrouve face à Zabagor !

Comme dans la première partie, Macherot fait alterner avec malice l’humour noir et la féerie enfantine. Il semble éprouver un malin plaisir à raconter cette succession de crimes, car chaque événement se termine par la description ironique d’une recette de cuisine (le lapin capitaliste est préparé « à la bonne maman » tandis que le pauvre Zagabor est cuisiné au court-bouillon). Cette voracité incessante permet à l’auteur de créer une ambiance morbide, mais elle dynamise surtout le récit car chaque rencontre avec Croque-monsieur crée une tension extrême. Dans une interview donnée au fanzine l’Age d’Or en 1990, Macherot  évoque l’exemple de la nuit du chasseur,le fameux film de Charles Laughton (avec Robert Mitchum) qu’il trouve « effrayant, terrible, mais qui en même temps ne parait pas tellement réel ». Cela pourrait être une façon de voir cette image de Verboten qui est sur le point d’être dévoré, mais pour ma part, je trouve ces ombres tout simplement terrifiantes.

 En contrepartie de cette intrigue sanglante, il y a ces poétiques petites lucioles qui donnent au violon de Zagabor une force invincible. Le récit commence d’ailleurs comme un véritable songe d’hiver, avec la découverte nocturne des lucioles, mais il se transforme ensuite en conte macabre avant de se terminer comme une farce grinçante. Avec ce mélange de naïveté et de férocité, Macherot s’inscrit dans une tradition littéraire enfantine et fantastique que l’on peut rattacher aux Contes des frères Grimm (paternité d’ailleurs revendiquée dans une interview). Il nous fait passer de l’émerveillement à l’horreur, puis de la poésie à l’humour en gardant toujours une grande simplicité de ton. C’est ainsi que j’aime cette scène nocturne qui montre nos personnages en train de suivre les lucioles. Je la trouve pleine de poésie.

 Cette histoire macabre reste d’une grande légèreté grâce à la simplicité du ton de l’auteur et surtout de son humour permanent. Macherot multiplie les gags en racontant cette suite de meurtres, et il fait un grand usage de l’ellipse (en ajoutant un commentaire narquois) afin d’éviter toute surenchère graphique (l’assassinat du faisan que l’on voit au début de ce billet l’illustre de belle manière). Par ailleurs, il n’hésite pas à faire intervenir des personnages spectateurs pour créer un effet de distanciation, telle cette grenouille qui contemple au loin le festin carnassier en déclarant que, décidément, « ils ne font que bouffer, ceux-là ! ».

Quelques pages plus loin, Macherot réutilise le même gag, et c’est un exemple de l'humour de répétition qui imprègne le récit. Il dessine aussi de petites grenouilles en bas de page qui prennent à témoin le lecteur, comme par exemple cette vignette qui montre l’oiseau voleur assommé par les rats carnivores. Cet usage de l’autodérision, qui ressemble à la manière de Gotlib, est plutôt rare dans l’œuvre de Macherot, mais elle est révélatrice de la jubilation qu’il a dû éprouver en contant cette histoire.

 Cette dérision s’exerce finalement surtout envers les méchants qui finissent par être ridicules. C’est ainsi que Croque-monsieur finit par agacer même ses complices, et leurs pensées commentent avec malice le comportement du furet. Les méchants finissent par perdre leur puissance maléfique et la morale est finalement sauve (n’oublions pas que cette histoire est parue dans un journal pour enfants).

 Le dessin de Macherot présente également une évolution de style par rapport à sa période classique. La mise en page utilise souvent quatre bandes de dimension régulière, mais le nombre de vignettes baisse car il n’y a plus qu’une ou deux images par strip. Cette diminution de la densité en illustration permet toutefois à certaines scènes d’acquérir plus de force. Par ailleurs, on peut remarquer que les personnages occupent une place plus grande à l’intérieur des cases, tandis que le décor a tendance à se simplifier. Le dessinateur se préoccupe davantage de préciser les actions ou les caractères des protagonistes que de célébrer le charme bucolique du monde animalier. Cette transformation du dessin est bien visible lorsque l’on compare deux vignettes équivalentes tirées du violon de Zagabor  et de Sibylline et la betterave, qui présentent à chaque fois Sibylline et Taboum face à un corbeau.

 Ajoutons encore une remarque sur la couleur, qui est réalisée par le studio Vittorio sur des indications du dessinateur. On ne retrouve évidemment pas les teintes franches qui caractérisaient les albums du Lombard, mais Macherot maîtrise bien toutefois ce problème. Il décrit ainsi sa méthode classique dans une ancienne interview données à Falatoff : « ce que je recherchais, ce sont des harmonies chromatiques, pour cela il fallait de grandes masses de couleurs, sans trop de détails, afin d’obtenir une belle herbe par exemple. Tout était calculé, jusqu’à la tache blanche du phylactère, jusqu’au petit nuage rose qui viendra rompre le bleu du ciel ». Dans le violon de Zagabor, il choisit une palette plus grinçante pour obtenir des contrastes dramatiques plutôt qu’un effet harmonique. Les couleurs tendres sont remplacées par des teintes sombres, et le ciel se colore d’un bleu verdâtre tandis que l’herbe se teinte de nuances métalliques. Il faut toutefois relever de nettes différences entre les couleurs du journal Spirou (où le ciel est sombre et verdâtre) et celles de l'album (où le ciel nocturne présente un bleu assez pur et plus clair). Vous pouvez le vérifier dans cette chronique car quelques images proviennent du journal (par exemple la scène des lucioles un peu plus haut), mais ces couleurs restent tout de même agressives dans l'album. Elles contribuent à l'ambiance voulue par Macherot et dans les dernières pages, Gutaperka devient un inquiétant univers violacé où la face jaunâtre de Croque-monsieur s’identifie à la cruauté.

Vous avez maintenant compris, j’espère, que le violon de Zagabor est un petit chef d’œuvre qui mérite d’être redécouvert.  Macherot a cependant réalisé de nombreux albums de cette veine, et c’est la caractéristique de cette« troisième époque » qui est évoquée dans mon introduction. Elle est non seulement méconnue, mais également difficile à comprendre car les inventions fantastiques s’y succèdent de façon surprenante alors que les nouveaux personnages paraissent de plus en plus irréels. C’est ainsi qu’après Zagabor, Macherot dessine le Kulgude dont les vedettes sont une sorcière, la méchante Zulma, Trougnou, un professeur plutôt gaffeur, et le Kulgude, étrange serpent à tête de clown, et ces trois personnages entreprennent une transmutation alchimique qui devient une farce tragique. La nuit fantastique, qui lui succède, prolonge l'exploration de ce curieux monde parallèle, et la terreur ne provient plus des carnivores agressifs (qui deviennent ridicules) mais plutôt d’inquiétants fantômes tels que le Troubadoule. Macherot semble ainsi débrider son imagination et certains récits, tels que Sibylline et Tanauzère, peuvent rendre perplexe par leur mélange de complexité et de malice. Il me faut à ce stade mentionner l'excellente chronique de David Turgeon qui considère cette succession de contes cauchemardesques comme un vaste ensemble (plus de 300 pages) qu'il intitule « le grand récit fantastique ». Il me semble juste d’admettre cette suite d’intrigues surnaturelles comme une œuvre en elle même, car les personnages se transforment et les péripéties s’imbriquent si étroitement  que certains épisodes deviennent incompréhensibles avec une lecture partielle. Il faudrait éditer cette saga en un seul volume pour que le lecteur en comprenne tous les événements. Pour l’instant, ces récits sont difficilement accessibles mais David Turgeon vient de faire un bon résumé sur son site, et cela pourra aider les amateurs désappointés par leur collection incomplète.

 

Il existe plusieurs études sur l’œuvre de Raymond Macherot, mais elles font peu de commentaires sur cette partie « souterraine » de sa production. Dans la monographie publiée par Mosquito en 1998, Jean-François Chevalier discute brièvement le violon de Zagabor et le Buffet hanté, en décrétant que « le fantastique est foncièrement d’ordre esthétique et lié à la nature ».  Il passe sous silence les derniers épisodes inédits et semble minimiser l’importance de ce « dernier opus fantastique ».

 Dans sa monographie publiée en 2002 chez l’Age d’Or, Edouard François détaille un peu plus les derniers récits de Sibylline. Il déplore l’évolution ironique de la série ou la décadence des personnages principaux et se place en nostalgique de la période classique de Macherot. En commentant le violon de Zagabor, il constate avec regret « ce monde de férocité, de crimes, de terreur, avec encore des ciels nocturnes, des nuages noirs, sans compter la neige qui n’arrange rien ».  Il n'y a en effet plus d'épopée ni de héros, et le commentateur semble perdu dans cet univers dominé par l'humour noir. Cette déception n'est pas unique et correspond, je pense,  à l’opinion actuelle de nombreux critiques.

 Un important travail reste donc à faire pour rendre justice à cette dernière partie de la carrière de Macherot. Travail critique, bien sûr, pour corriger quelques idées préconçues, mais surtout travail éditorial pour remettre ces histoires à la disposition du grand public. A ce sujet, les petits albums de 30 pages publiés par les éditions Flouzemaker ne me semblent pas suivre la formule idéale. A une époque où les intégrales se multiplient, parfois avec beaucoup d’intelligence (ainsi la récente réédition de Johan et Pirlouit), pourquoi ne pas publier une intégrale chronologique des récits de Sibylline ? Ceci permettrait non seulement de retrouver les histoires oubliées de la période dépressive, mais aussi (et surtout) de regrouper intelligemment les derniers épisodes de ce« grand récit fantastique » qui est un des joyaux oubliés de la BD franco-belge.

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Published by Raymond
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Raymond 24/11/2009 09:11


Mais, de rien. J'ai du plaisir à faire redécouvrir certaines histoires injustement oubliées.


mutuelle jeune 19/11/2009 10:06


merci pour cette article


Raymond 17/09/2008 19:28

C'est vrai que le personnage de Pantoufle est amusant, et qu'il joue un rôle important dans "Sibylline et la Betterave". Il n'a eu droit qu'à deux ou trois courtes histoires, et on pourrait sans difficulté les ajouter à une intégrale de Sibylline.
Mais le plus important, à mon avis, serait de rééditer les histoires de "la Betterave" dans le bon ordre ! Je ne comprend pas que Dupuis n'aie jamais corrigé l'absurdité chronologique que l'on trouve dans le premier album.
Merci pour ton message :-)

pavie 17/09/2008 12:20

Je serai tout à fait d'accord pour des intégrales de Sybilline en y ajoutant le personnage de Pantoufle le chat des premières histoires de Sybilline, une histoire à suivre le concernant est parue dans Spirou dans le milieu des années soixante,il y a eu quelques histoires complètes après

Li-An 24/08/2008 21:42

Pour ce qui est de la différence de qualité, le papier joue beaucoup. Le papier du magine était brillant et celui des albums mats.