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25 août 2008 1 25 /08 /août /2008 06:34

J’aime les belles images, et j’aime donc les dessinateurs qui « donnent à voir ». C’est ainsi qu’en 1983, j’ai été saisi par cette histoire de Barry W. Smith publiée dans le N° 16 d’Epic.

 On parle peu de ce dessinateur en France, bien qu’il soit un auteur majeur du 9e art. D’origine anglaise, il a fait ses débuts chez Marvel où il est devenu rapidement célèbre en adaptant au comic-book le Conan de Robert Howard (1970). J’avoue que cette série, publiée en album grand format par les Humanoïdes associés, puis reprise dans divers fascicules, ne m’a jamais vraiment impressionné. En la revoyant aujourd’hui, j’admet que Barry Smith s’y dégage intelligemment de l’influence de Jack Kirby et qu’il laisse apparaitre un style personnel.

 

En 1971, Barry W. Smith quitte Marvel et le monde des comic books pour fonder une compagnie indépendante, Gorblimey Press. Il y publie diverses illustrations à tirage limité, et développe un style généralement qualifié de « préraphaélite ». C’est avec ce graphisme un peu maniéré que l’artiste confirme durablement sa réputation. Il s’associe en 1975 avec Mike Kaluta, Jeff Jones et Bernie Wrightson pour fonder le Studio, une sorte d’espace commun où ils travaillent ensemble pendant quatre ans.

 Barry W. Smith travaille pendant 10 ans comme graphiste indépendant mais il ne perd pas son intérêt pour les comic books. Il rêve en fait de produire une œuvre qui échappe aux contraintes des grands éditeurs. Après quelques essais avortés, dont une tentative de raconter The real Robin Hood,  il réalise en 1982 un court récit qui concilie ses exigences de qualité graphique et sa passion du récit illustré. C’est The Beguiling, paru en février 1983 dans le magazine Epic, sur lequel je vais m'attarder.

 

Dans un monde médiéval, un jeune chevalier regarde pensivement ses amis s’affronter à l’épée. Il se désintéresse de leurs combats futiles et rumine son obsession.

 Il se promène dans le jardin du château de Caerlyon et y croise des couples d’amoureux. Il se dirige vers un mur recouvert par un massif de roses.

Il contemple ces fleurs, puis il essaie d’en toucher les pétales. Soudain la rose s’anime !

Derrière la fleur surgit une créature qui semble être un serpent, puis une femme apparaît.

S’agit-il d’une femme, d’un ange ou d’une illusion. La silhouette se confond avec le massif de roses dont le chevalier hume les parfums. Il se met à douter et relève la tête,  mais elle est toujours là.

 Elle l’invite à le suivre à travers le mur. Il tend sa main et se rend compte qu’elle traverse les pierres. Il s’engage alors à la suite de l’ange ailé.

Est-ce une magie bienfaisante, ou alors une farce cruelle ? Le chevalier est désormais transformé en statue.

Perdu dans sa rêverie, éternellement beau et immobile dans ce monde enchanté, il a trouvé l’amour éternel.

The Beguiling est une œuvre inhabituelle, aussi bien par son ambition graphique que par la durée de son élaboration. Barry W. Smith a pris une année pour dessiner ces 8 pages qui visent un impossible compromis entre l’art séquentiel et l’illustration. Elles ont été traduites en français et publiées dans un journal dont je n'ai malheureusement pas la référence précise. Elles sont aujourd'hui oubliées et, les croyant introuvables, j’étais très fier de les mettre en ligne, mais voilà qu’en inspectant le site officiel de Barry W. Smith, je constate que l’histoire entière peut être lue sur le Web. Vanité, vanité… mais bien que j’aie le sentiment d’avoir scanné des images pour rien, il faut reconnaitre que certains webmestres ont de bonnes idées.

 

La première chose qui frappe, c’est l’aspect élégant et recherché de la mise en page. Le dessinateur utilise au début trois bandes classiques, mais il y place peu d’illustrations et ne met pas plus de 6 vignettes par planche. Lorsqu’il dessine plus d’images, il le dissimule en fusionnant leurs cadres et cet artifice m’a surpris (je n’en voyais pas l’utilité). Je pense maintenant qu’il veut simplement arrêter le regard du lecteur, et ne pas le laisser parcourir rapidement les vignettes. Barry W. Smith réalise un poème en image, et c’est une suite d’illustrations qu’il faut contempler avant de suivre l’histoire.

Sur la fin du récit, le dessinateur multiplie les longues cases étirées et élégantes, qui prennent parfois toute la hauteur de la page. Il y a là une recherche esthétique que l’on pourrait considérer comme un maniérisme, mais certaines de ses « trouvailles » restent totalement appropriées au climat fantastique qu’il veut créer. Ainsi, les quatre images à décor unique montrant le chevalier traversant le mur (que l’on peu voir un peu plus haut) sont un chef d’œuvre narratif qui n’a rien de gratuit. On pourrait les qualifier de "productives" car elles illustrent de façon ingénieuse un phénomène surnaturel. Elles créent de plus un petit suspense dont la résolution apparaît dans la grande illustration de la page suivante, qui montre la pétrification du chevalier. De même, la dernière page, qui contient trois grandes cases verticales et élancées, a une apparence spectaculaire qui pourrait faire croire à un caprice de dessinateur. Ces trois images illustrent en fait à merveille la lenteur du temps qui passe, et cette statue de pierre progressivement recouverte par la végétation donne au récit une conclusion très noble (mais peut être que certains d'entre vous la trouveront terrifiante).

Avec ce récit, Barry Smith atteint l’apogée de ce que l’on peut appeler sa période « préraphaélite ». Il recherche en effet une pureté artistique du dessin, en illustrant un texte poétique, sur un thème médiéval, et en utilisant des couleurs intenses. Il crée des silhouettes minces et pâles, à la mimique alanguie, qui rappellent souvent certaines toiles de Dante Gabriel Rossetti. Chaque vignette devient un petit tableau dans lequel les personnages semblent garder la pose, avec leur maintien hiératique, leur gestuelle élégante (on peut admirer le travail du dessinateur sur les mains), et leur regard romantique (les yeux dirigés bien sûr vers le bas). L’auteur réalise enfin un exceptionnel travail sur la couleur,  et c‘est d’ailleurs cette originalité qui m’avait fasciné en 1983. On peut trouver sur le site officiel de Barry W. Smith quelques explications sur la méthode qu’il utilisait pour diriger le travail de l’imprimeur et pour obtenir des nuances et des effets totalement nouveaux pour son époque.

Le texte, rédigé dans un vieil anglais classique, n’est pas vraiment nécessaire pour comprendre cette histoire, mais il complète de façon juste cette ambiance féerique. Barry W. Smith explique qu’il voulait initialement retrouver le rythme d’un poème de Swinburne. Il avoue également que cette histoire a été dessinée pendant une période de rupture sentimentale, événement qui a bien sûr influencé l’orientation pessimiste du récit. L’auteur estime d’ailleurs que derrière une apparence angélique, cette femme de rêve pourrait finalement être la fameuse Méduse. L’amour idéal du chevalier serait alors une illusion, et sa pétrification deviendrait une farce tragique. J’ai de la peine à accepter cette interprétation, car la magie du dessin et l’ambition poétique du texte me paraissent contredire cette interprétation pessimiste. Cette chanson médiévale célèbre la quête d’un idéal d’absolu et, contrairement à Barry W. Smith, je crois que le jeune chevalier trouve une forme insolite d’amour éternel.

 

En essayant d’introduire les contraintes de l’illustration dans un récit de bandes dessinées, Barry W. Smith  a probablement réalisé son chef d’œuvre. Ce véritable marathon graphique lui a toutefois enlevé l’envie de refaire un travail semblable. En 1984, le dessinateur retourne vers les super-héros et vers Marvel où il dessine  Machine Man, reprise d’un vieux personnage de Jack Kirby. En 1987 parait Weapon X, une histoire de Wolverine dont il réalise entièrement le scénario, les crayonnés, l’encrage et les couleurs. Son dessin devient alors plus acéré, en utilisant des contours griffés et un découpage dynamique qui parait suivre l’exemple de Frank Miller.  La planche que vous pouvez voir ci-dessous illustre l'important changement de style depuis The Beguiling.

 Barry W. Smith quitte ensuite Marvel et change plusieurs fois d’éditeur. Il est engagé en 1991 chez Valiant où il crée entre autres  Archer &Armstrong, au style beaucoup plus classique et qui reste à ma connaissance inédit en français.

Cette série rencontre un grand succès mais le dessinateur quitte deux ans après cette entreprise à la politique éditoriale capricieuse. En 1993, il crée Rune, une histoire de vampire pour Malibu Comics, dont les 6 numéros ne rencontrent que peu de succès. En 1995, il se tourne vers Dark Horse Comics pour créer Barry Windsor Smith Storyteller,  un élégant comic book dans un inhabituel format géant. Trois séries,  à savoir Paradoxman, Young Gods et The Free Boosters y paraissent pendant neufs numéros. Je me rappelle d’avoir découvert quelques exemplaires de cette revue lors d’un voyage aux USA en 1996, et aujourd’hui encore, je me mords les doigts de ne pas les avoir achetés.

Depuis les années 2000, Barry W. Smith édite de temps en temps un album chez Fantagraphic, avec parfois de la BD (Adastra in Africa) ou des « art books » de la série Opus. Il est parvenu au rang de vieux maître et n’a plus rien à prouver, mais il n’a pas avoir renoncé à faire des comics. Il serait en négociation avec Marvel pour publier un nouveau « graphic novel ».

 

The Beguiling est finalement une expérience unique dans le monde de la bande dessinée, aussi bien par l’ampleur de son ambition que par l’originalité de son résultat. Depuis, bien sûr, les récits d’heroic fantasy ont évolué vers une mise en page plus baroque (avec surtout une fréquente surabondance d’effets gratuits) alors que l’impression des couleurs s’est améliorée de façon spectaculaire. Ce changement de paysage pourrait faire apparaitre ce récit un peu plus banal qu’il ne l’était autrefois, mais il reste issu d'une démarche exemplaire. A l'instar de certains critiques comme Benoit Peeters, je crois que le Neuvième Art se nourit d'une tension perpétuelle entre le tableau et le récit. Beaucoup de voies ont déjà été tracées, qu'elles soient strictement narrative (Hergé), humoristique (Franquin), parodique (Gotlib), académique (Jacobs), illustrative (Hal Foster), poétique (Herriman), synoptique (Schultz), décalée (Swarte, Chaland), visionnaire (McCay), lyrique (Druillet), déconstructive (Blutch), psychédélique (Robert Crumb, Rick Griffin), ou enfin simplement commerciale (en reprenant des recettes éprouvées). La voie artistique recherchée par Barry W. Smith me semble passionnante, même si elle est étroite et que le risque est grand d'aboutir  à une impasse. 

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Published by Raymond
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commentaires

(Clovis Simard,phD) 07/03/2012 22:50

Blog(fermaton.over-blog.com).No.20- THÉORÈME DE JEAN.
L'AMOUR ET ENCHANTEMENT ?

fermaton.over-blog.com (Clovis Simard,phD) 18/11/2011 12:14

Blog(fermaton.over-blog.com).No.20- THÉORÈME DE JEAN.
L'AMOUR ET ENCHANTEMENT ?

Raymond 07/10/2008 18:47

J'ai acheté Epic en anglais à l'époque, et le contenu est sensiblement le même que celui de la traduction française. J'avais alors été impressionné par Metamorphosis Odyssey de Jim Starlin. Âujourd'hui, je trouve que cela a vieilli.
Je ne suis pas un grand lecteur de Conan, mais je possède un des albums Humano, trouvé une fois en occase (pas les Clous Rouges, mais l'autre). J'ai quelques "Spécial USA" dans mon grenier et il faut que j'aille y fouiner une fois. Les rééditions faites par Soleil ne m'attirent pas plus que ça. Je sais que les Conan de BWS ont été repris dans dîvers fascicules, souvent vendus à vil prix, mais je vais plutôt rechercher Weapon X qui parait plus intéressant ;-)

Merci pour tes suggestions !

Jeanraime 07/10/2008 10:09

Je suis décidément un mauvais bougre. Tu parlais non de "epic" mais de "Opus" (Fantagraphics Books, 1999-2000).
C'est effectivement la seule publication récente qui montre ce qu'il a fait de plus beau, nottament ses illustrations et portfolios des années 70, quand il gérait son travail avec "The Gorblimey Press". 4 volumes étaient prévus, il semble qu'il n'y en ai eu que 2. Il parait aussi que les livres compilaient une série sous forme de magazines dont j'ai ouï dire sans en avoir jamais vu. Peut être sont ils plus complet. Mais le trés bon y côtoies le moins bon, et ses comics y sont peu représentés. Ces volumes étaient trés cher à l'époque; 45 dollars en moyenne.
Après avoir pris l'habitude de me relire il me faut prendre l'habitude de mieux lire les autres.
Si tu arrives à le trouver je te recommande aussi "The Studio", éditeur : "Dragon's Dream", 1979.
Le must bien sur serait de trouver les portfolios et autres poster d'époque
- "The Four Ages"
- "The Enchantment"
- "Scotland", et bien d'autres, mais là c'est une autre affaire.

Jeanraime 07/10/2008 09:42

Désolé de te décevoir mais c'est la seule bd de BWS dans la série. Ce magazine epic chez Artima/Arédit a compté au moins 8 numéros. On y trouve "L'Odyssée de la métomorphose" de Jim Starlin, "Siegfried" et "Elric" de P. Craig Russel, "Marada" de John Bolton (reprise en album par Delcourt il y a longtemps), Arthur Suydam, Basil Wolverton (trés peu connu en France celui là, bien à tort), Vaughn Bode (qui fit grand bruit à l'époque, mort prématurément), Charles Veiss, John Buscema, John Byrne et d'autres...
Pour trouver du BWS dans d'autres magazines français il faut "L'écho des savanes spécial USA" n°s 8 et 9 (1978 !), avec les histoires de Conan que BWS avait déssiné pour "Strange Tales", actuellement reprises en album dans une nouvelle série "Conan", cours chez ton libraire. Ceci dit ces histoires sont mieux imprimées dans ces magazines que dans ces dernières publications.
La série complète de Conan à été publiée chez Soleil, il s'agit de la mise en place du style de BWS, mais les couleurs ont été refaites... Peut être peux-tu encore les commander en import dans des boutiques spécialisées avec "The essntial Conan" volume 1, Marvel. Les bandes y sont en noir et blanc, ce qui permet de mieux epprécier le dessin. Le dernier épisode régulier qu'il ait déssiné : "The Song of Red Sonja" a été publié en couleur (de BWS lui même) dans un numéro de Conan chez Semic, qui avait repris Lug, il y a une quinzaine d'années.
Pour "Les Clous Rouges" la meilleure édition française est celle des Humanoïdes Associés, 1976. Mais tu peux aussi le trouver dans les albums dont je t'ai parlé plus haut.
Voila, je ne rentre pas plus dans le détail !
Bonnes recherches.