Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 août 2008 6 30 /08 /août /2008 11:14

Il y a des bandes dessinées que l’on relit tellement, pendant des années, que cela en devient un mystère. Au début, on relit une histoire pour mieux comprendre son ensemble, et pour savourer les détails du dessin. Il y a ensuite l’envie de retrouver certains gags, ou tout simplement le besoin de confirmer le premier regard et de préciser son jugement. A un stade ultérieur, il y a les histoires que l’on relit plusieurs fois pour la richesse de leur contenu, parce que leur complexité nous laisse espérer de nouvelles découvertes. Et puis, il y a l’œuvre que l’on relit sans arrêt, sans se lasser, des dizaines de fois, bien qu’on en connaisse tous les détails, parce qu’on y trouve quelque chose de plus. A ce stade ultime, on ne lit plus une histoire illustrée mais on contemple une œuvre d’art. L’ouvrage a une sorte de beauté inhérente au Neuvième Art, qui ne se réduit pas à la qualité du texte ou de ses dessins. On le relit « pour le plaisir du medium » en quelque sorte, fasciné les séquences d’images.

 

Certaines créations de Maurice Tillieux appartiennent à cette catégorie, en particulier Gil Jourdan dont les dix premiers albums atteignent une espèce de perfection. Je vais concentrer mes commentaires autour d’une planche de Surboum pour 4 roues, d’abord parce que son contenu me semble exemplaire, mais aussi et surtout parce que le charme des histoires de Tillieux provient de petits détails qu’on ne détecte qu’au moyen d'une lecture rapprochée. C’est une page que je revois souvent, et sa lecture réveille en moi une sorte de bonheur.

Rappelons brièvement le contexte. Gil Jourdan et Libellule enquêtent dans un petit village au milieu de la France, dans la région des Causses. Des gangsters y préparent l’attaque d’un fourgon bancaire, et comme on peut s'y attendre, ce plan minutieusement préparé va échouer lamentablement. Dans cette fameuse page, le chef définit le programme de chacun de ses comparses, et ce moment classique (véritable figure imposée dans un récit de gangsters) permet à Tillieux de révéler tout son talent de narrateur.

 

Regardons d’abord cette planche en entier. Elle a une structure très conventionnelle, avec quatre bandes de hauteur régulière. Les vignettes ont en revanche une largeur variable et nous montrent un groupe de gangsters. Elles s’élargissent ou se resserrent en fonction des personnages qui parlent, et le dessinateur ne recherche aucune sophistication.

« Ils étaient quatre dans un baraquement de la Sofrex », une phrase toute simple qui introduit un plan général. L’œil du spectateur est placé au fonds de la pièce et il y reste pendant toute la scène.  Les bandits sont assis autour d’une table, et le chef de bande se tient debout. Un personnage (le « prof ») est en bras de chemise et il a gardé son chapeau, alors que celui qui lui fait face (le «catcheur ») est habillé d’une salopette. On est dans un milieu rustique et chaque bandit est bien individualisé. Tillieux aime dessiner des « trognes » qui restent ensuite bien reconnaissables.

Tillieux maitrise avec finesse la représentation d’un décor. Il sait qu’une narration efficace ne nécessite pas de redessiner à chaque case les éléments du fonds de la pièce, car l’œil se souvient de ce qui a été montré (et peut le recréer mentalement dans les images suivantes). Dans cette vignette, le dessinateur détaille avec précision les papiers, les bouteilles et le matériel qui s’empile sur les rayonnages, de même que le tuyau au fond de la pièce. Il ne les montrera plus par la suite.

 Le cadre se resserre sur le chef qui continue à parler. On remarque son visage dur, ses yeux plissés, son maintien arrogant et son sourire satisfait, tandis que son discours a relativement peu d’intérêt. C’est une case intermédiaire qui ne semble pas apporter grand-chose, et on remarque la mine ahurie du catcheur qui reste silencieux. On attend qu’il se passe quelque chose mais Tillieux alourdit cette atmosphère, en prenant son temps.

 La vignette suivante se focalise sur le schéma et la main du chef, et elle ne semble pas avoir d’autre utilité que de varier les plans. Pour une fois, on ne voit aucun visage, et l’attention se fixe sur les explications techniques. L’information apportée par le dessin est insignifiante, mais elle donne un semblant de sérieux à cette page. Il s’agit encore d’une case de transition mais ce temps mort va permettre à Tillieux de jouer sur les contrastes. Il n’y a pas encore d’humour dans cette scène qui respecte à ce stade les standards du genre policier.

Le chef continue ses explications sur un ton triomphal, et le catcheur laisse éclater son admiration. « Ca, c’est goupillé ! ». Cette réplique semble au départ banale, mais Tillieux va la transformer en gag.

 Le monologue se transforme alors en dialogue. Le catcheur prend de l’assurance et commente chaque explication avec une mine ébahie. Je trouve ce « ça c’est mon boulot » d’une drôlerie irrésistible. Comme le déclarait autrefois Goscinny, les imbéciles sont précieux dans une histoire, puisque ce sont eux qui nous permettent de rire.

« Lui ! ». Cette vignette est importante dans cette séquence, car cette réplique porteuse de mystère fait basculer l’équilibre des forces. Le catcheur prend la vedette et le comique devient prédominant. Par ailleurs, que désigne son doigt ?  Durant mon adolescence, je croyais que la main de cet ahuri nous indique son chef et qu’il tourne son regard vers le « public », comme le ferait un comédien de théâtre. Je riais de ce « lui » admiratif, de ce commentaire béat du personnage devant un discours auquel il n’a peut être rien compris. Plus tard, j’ai pensé en revoyant cette image que le catcheur désigne tout simplement le comparse qui va prendre la parole à la case suivante. Cette interprétation est moins drôle, mais redoutablement logique. Toutefois, le geste de cette main est ambigu, et je pense qu’on peut l’interpréter de différentes manières. On pourrait aussi penser, par exemple, que le doigt du catcheur se tourne vers le lecteur !

 Petit aparté : ce « lui » est un gag qui m’a accompagné pendant une bonne partie de ma jeunesse. Je me rappelle en avoir parlé avec mon frère, et c’était un petit moment de bonheur. Parfois, il nous arrivait parfois d’écarquiller les yeux, de pointer quelqu’un du doigt, et de s’exclamer « lui ». Cela nous semblait toujours drôle.

 

Toni « le martiniquais » prend la parole, et le ton redevient sérieux. Son visage est dur et il parle la cigarette au bec.  Il est de ceux à qui on ne la fait pas et l’ambiance change. Sa question fuse, et la tension monte, même si le chef ne se départit pas de son sourire satisfait. A relever que le catcheur est déplacé derrière Toni, alors qu’il était devant lui (et à sa gauche) dans les autres images. Cette petite contradiction (qui pourrait stimuler les pinailleurs) signale surtout une vraie mise en scène. L’humour s’efface momentanément derrière l’histoire policière et le propos technique.

La nouvelle image semble répéter la précédente. Elle n’apporte rien de nouveau, car Toni questionne et le chef répond. Ils semblent se toiser, alors que le décor s’efface. C’est peut être une image inutile, mais Tillieux y intensifie son ambiance et le caractère des gangsters. Je pense que la plupart des scénaristes actuels abandonneraient cette case de transition. 

Retour à un plan général sur les quatre protagonistes, et le discours du « prof » qui donne une dernière explication. Un petit élément de décor réapparait à côté de ce dernier, mais il n’y a plus de fenêtre ni de tuyau. On sait qu’ils sont là, et seule une boite de conserve (ouverte) nous rappelle que tout se passe dans un baraquement. C’est alors que Catcheur reprend la vedette.

Tillieux a le sens de la formule, et il y en a toujours deux ou trois dont on se souvient dans chaque album. Son « ça s’est goupillé » est une des trouvailles majeures de Surboum pour 4 roues. Dans un premier temps, elle conclut de façon ingénieuse (et malicieuse) aussi bien la scène que la planche.

  Cette sentence est réutilisée avec de petites modification dans la séquence suivante, qui montre l’attaque du fourgon bancaire. En fait, le véhicule est vide, et les gangsters se rendent compte qu’on leur a tendu un piège. Ils s’enfuient en voiture et l’histoire se transforme en farce.

 Puis en dernière page, lorsque tous les gangsters sont arrêtés, on entend une dernière fois cette réplique du catcheur. C’est à chaque fois plus drôle et Tillieux démontre son génie du gag.

 Surboum pour 4 roues paraissait à raison d’une page par semaine dans le journal Spirou, et toute l’histoire est rythmée par ce découpage hebdomadaire. Chaque fin de planche devait trouver une conclusion partielle. Le plus souvent, le scénariste introduisait un imprévu, une exclamation ou un suspense, afin d’inciter l’achat du journal suivant. Tillieux utilise aussi ce procédé, mais avec parcimonie et plutôt que de jouer avec l’attente du lecteur, il aime terminer ses pages avec malice par un bon mot, ou en créant une petite conclusion intermédiaire. Dans cette planche, la réplique du catcheur est à la fois un gag et une habile fin du dialogue. On peut quitter la dernière image (et attendre la suite pendant une semaine) sans ressentir de frustration.

 

A quoi tient finalement le charme de cette page ? Il est vrai qu’on y retrouve les ingrédients que Tillieux a toujours utilisés, comme la création d’une atmosphère à la fois réaliste et étrange, reposant sur des personnages typés, des décors simples mais suggestifs, et des dialogues rythmés. Il y a ces saillies d’humour, sous la forme de bons mots, de situations comiques ou d’affrontements de caractères, qui dynamitent à intervalles réguliers le déroulement d’une enquête initialement banale. Il y a aussi ce plaisir de découvrir l’apparente parodie d’une séquence policière mille fois racontée. Mais tout cela est-il suffisant pour la relire aussi souvent ?

 

Il y a je crois un vrai mystère dans ces récits que l’on n’a jamais fini de redécouvrir. Les critiques ont souvent insisté sur le cocktail d’humour et de mystère, et aussi sur les scènes de « casse » que Tillieux se plaisait à dessiner. C’est vrai qu’on en trouve beaucoup, en particulier dans Surboum pour 4 roues, mais j’y vois plutôt une sorte de jeu ironique avec la matière. Il y a parfois des histoires de poursuite, mais Gil Jourdan n’est pas une série qui repose sur l’action ou le spectaculaire. Comme l’illustre cette fameuse planche, la plupart des récits sont racontés sur un rythme tranquille, sans utilisation de suspense, avec des images pauvres de décor (ce qui ne les empêche pas d’être suggestives) qui illustrent simplement les dialogues des personnages. Tillieux rajoute par ailleurs des images qui ne semblent pas avoir d’utilité précise, pour prolonger l’ambiance. Ces vignettes ralentissent l’action, intensifient le banal, et nous emmènent vers des chemins de traverse. Il se concentre sur des détails (comme le plan dessiné par le chef des gangsters) qui ne semblent pas avoir d’intérêt scénaristique ou esthétique et, paradoxalement, il capte ainsi notre attention. Il nous plonge au milieu de petits événements quotidiens, mais ceux-ci apparaissent décalés, parfois insolites, ou même amusants. Il invente une réalité chimérique, mais son charme nous donne envie de croire à son existence. Il multiplie les explications sur les actes de ses personnages mais l’univers qui en résulte garde une épaisseur énigmatique. Plus on relit ses pages (qui ne sont pas toutes réussies, loin de là), et plus on se laisse hypnotiser par ce faux réel, cette stylisation de la France profonde et cet amour des petites gens et du quotidien.

 

La banalité voulue de cette planche me semble donc exemplaire des albums de Gil Jourdan. On y retrouve ce faux rythme et cette épaisseur des personnages, de même que ce réalisme caricatural et cet humour mélangé à un ton sérieux qui représentent la quintessence de l’art de Tillieux. Avec son introduction lapidaire et sa conclusion ironique, cette planche m’apparaît absolument parfaite.


Depuis quarante ans, j'ai toujours du plaisir à la contempler.
 

Merci monsieur Tillieux.

 

Ca c’est goupillé !

Partager cet article

Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article

commentaires

Raymond 08/09/2008 17:07

Hobopok : tu ne casses pas l'ambiance. On peut vraiment comprendre l'image de différentes façons. Pour ma part, je pense actuellement que la main est celle du catcheur, et qu'il désigne Tony le martiniquais avant que celui-ci ne prenne la parole. Cependant, la façon dont j'ai compris l'image pendant mon enfance n'est pas totalement idiote.
Le débat reste ouvert ! Tout le monde peut s'exprimer :-)

Boyington : merci de tes commentaires !
Je n'ai pas trouvé exactement comment répondre à ta pertinente remarque. Y a t-il une antériorité de la BD sur le cinéma par rapport aux effets de la séquence d'images. Je sais que Toeppfer a découvert beaucoup de choses, mais il me semble que cette attention aux cadrages et aux effets visuels est survenue assez tard dans la BD. En 1929, Hergé lui-même se référait au cinéma en dessinant Totor. D'un autre côté, Christophe faisait déjà avant 1900 d'excellents gags sur les cadrages possibles de l'image, donc ... il y a une incertitude.
Il faudrait faire une thèse universitaire (ou alors écrire un bouquin) sur le sujet ;-)

Hobopok 08/09/2008 15:12

Alors là, je voudrais pas casser l'ambiance, mais il me semble que la main qu'on aperçoit dans la case "lui" est en fait celle du Martiniquais en amorce premier plan. Comme si la caméra dézzomait pour révéler le propriétaire de cette main qui vient de se tendre. Donc le catcheur déigne par "lui" le Martiniquais qui s'apprête à poser une question et se signale par un doit pointé.

Ou bien ?

Boyington 02/09/2008 23:57

Formidable analyse,Raymond. J'ai aussi tout de suite pensé au cinoche à la relecture de cette planche. Si je ne fais pas erreur, contrairement à ce qu'on pense souvent, c'est bien la BD qui a amené le cinéma aux cadrages et points de vue particuliers (plans, plongées, etc.) et non l'inverse, non? Donc encore un bravo à Tillieux, entre autres. Sinon, je suis aussi des inconditionnels qui ont lu, relu, et reliront x fois les albums de Gil Jourdan, avec un plaisir presqu'intact à chaque fois. Tu ne parles pas du mouvement dans son oeuvre. Je me souviens qu'étant gamin je craquais à donf pour les scènes de camions et d'avions, motos, etc. dans les courses pousuites qui se terminaient souvent en crashs dignes des plus violents films amerlocks.
Après, je suis d'accord avec toi pour l'humour à deux balles, qui ne sort en fait que de la bouche de personnages adéquats, tels Libellule. Peut-être une façon de ne pas se prendre lui-même au sérieux, tout en se justifiant: "oui, mais c'est un tel qui le dit..." En tout cas, moi ça ne m'a jamais gêné, et je trouve que ça s'intègre toujours aux histoires sans problème. Voilà, je passerai encore de nombreuses années à relire Jourdan, sans m'en lasser, ce qui est quand même rare quand on relit je crois.

Raymond 01/09/2008 10:08

Merci Jean-Marc. J'espère être arrivé à faire comprendre pourquoi Tillieux est une lecture de chevet :-)

Ta référence à Michel Audiard et aux Tontons flingueurs me semble bien vue, Totoche. Tillieux et Audiard décrivent bien les mêmes gens, mais il me semble tout de même que les répliques d'Audiard sont d'un autre calibre, avec son utilisation presque littéraire de l'argot. Tilieux emploie un langage simple, par contre, on retrouve la même ironie.
Quant aux jeux de mots à deux balles, Tillieux joue volontairement là-dessus, avec élégance, surtout quand ils sont proférés par Libellule. C'est la source d'un humour au deuxième degré (avec les réactions de Queue de Cerise), un peu semblable à celui de Gotlib. Cela devient plus un humour de caractère qu'un humour verbal. J'adore retrouver ces séquences.
Voilà ! Ce sont quelques réflexions d'un autre "Tillieux-dépendant" ;-)

Totoche 31/08/2008 22:48

J'ai repensé à cette planche toute la journée, et ce soir j'ai eu une illumination !
Je rallume donc l'ordi pour t'en faire part :

Cette séquence me fait en fait irrésistiblement penser à celle, mythique, de la cuisine dans "Les Tontons flingueurs" : huis-clos, pas d'action, dialogues burlesques, dégoupillage du suspense, longue séquence de bla-bla "à priori" inutile, mais en fait culte (et donc paradoxalement indispensable) et hilarante.

Tillieux aurait-il pompé Audiard et Lautner ???
Réponse : non ! "Surboum" ayant été publié en 1961 dans Spirou alors que "Les Tonontons" ne date que de 1963 : ouf ! L'honneur de la BD est sauf !

Je ne suis pas d'accord avec vous (évidemment :-) ) pour cette histoire de jeux de mots à 2 balles : Au contraire ; vous oubliez que ces histoires s'adressaient à des mômes en culottes courtes qui ne connaissaient pas encore le second degré ! Tillieux avait aussi l'intelligence de mettre les petits lecteurs de son côté ! La preuve, on le lit encore après toutes ces années !
Trop fort le Maurice !
Évidemment, celui qui découvre Tillieux à 40 berges risque fort d'être déçu !

Je pense que c'est comme pour "Spirou et Fantasio" ou "Tintin et Milou" : il faut avoir baigné un minimum dedans quand on était gamin, sinon il est difficile d'accrocher à l'âge adulte pour ces récits plutôts "premiers degré" (quoi que).
(Avant qu'on me dise que ce sont des idées reçues, je précise que je m'appuie sur le témoignage d'amis.)

Pour ma part, j'avoue que j'ai découvert Gil Jourdan avec "Carats en Vrac", et que, pendant un bon moment, j'ai préféré les épisodes dessinés par Gos !!!
...
Hem !
...
Voilà, voilà, voilà ...
(On se croirait à ne réunion des alcooliques anonymes :-))) )
Je vous préviens, le premier qui ébruite cette sale histoire aura affaire à moi ! :-)))