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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 07:37

J’aime lire différents styles de bande dessinée. J’apprécie tout autant les grands classiques que les productions commerciales, les vieilles BD éducatives, les comics strips au charme suranné, les récits d’art et d’essai, et même les œuvres maudites, oubliées ou jamais publiées. Et puis, il y a maintenant la bande dessinée pour adulte, d’apparition récente mais qui compte déjà plusieurs chefs d’œuvre irréfutables tels que Maus, l’Ascension du Haut-Mal, Jimmy Corrigan, Palestine une nation occupée, et Daddy’s Girl.

 Daddy’s Girl est une livre rare, un véritable brûlot qui raconte une douloureuse histoire d’inceste. L’album comporte quinze récits de longueur variable (de une à dix pages) qui ont une source autobiographique. Ils décrivent l’adolescence de Lily au sein d’une famille américaine pendant les années 1960 et ce personnage semble être un double de l’auteur. Initialement publiés entre 1992 et 1993 dans divers journaux, ils ont été rassemblés en album par Fantagraphic en 1996. Leur traduction française a été faite en 1999 par l’Association, et je vais brièvement présenter le premier récit, intitulé Visiteurs dans la nuit, qui domine tout le livre.

 Lily et Pearl, les deux filles de la famille Meier, sont couchées dans leur chambre. Lily est en train de lire mais sa sœur cadette lui demande d’éteindre la lumière. Elle finit par le faire à contre cœur, car elle appréhende ce qui va se passer.

 Le strip suivant est insupportable, et il est d’ailleurs impossible de montrer cela sur le Web. Debbie Drechsler nous montre sans détour la jeune fille obligée de subir une fellation.

Lily descend ensuite dans la cuisine où elle se gave de cookies, jusqu'à en être malade, afin de ne plus sentir le « goût de papa », puis elle remonte dans sa chambre.

 Le lendemain, Lily a mal au ventre, mais sa mère ne veut rien entendre.

Une fois à l’école, Lily se met à vomir dans la salle de classe. Sa maîtresse l’amène aux toilettes, avant que sa mère vienne la rechercher.

 Il est difficile de contrôler une réaction de colère et de révolte en lisant cette histoire étouffante. La découverte de ces images a d’ailleurs provoqué des réactions contrastées (d’admiration autant que de haine) chez les premiers lecteurs du New York Press. Ce récit a une telle force, et il exprime une telle souffrance, que sa lecture devient intolérable. Ces sentiments d’indignation et de dégoût pourraient inciter à rejeter ce livre plutôt que de le comprendre. Il faut en fait l’apprécier pour ce qu’il veut être, à savoir une œuvre d’art.

 

La force de cette œuvre s’explique d’abord d’un vigoureux travail sur le dessin. Debbie Drechsler était une illustratrice reconnue dans son métier avant de faire de la bande dessinée. On peut d’ailleurs découvrir certains de ses travaux sur son site Web, et son style se révèle surprenant. L’aspect léger et coloré de ces images contraste de façon frappante avec la noirceur de Daddy’s Girl.

 Les lecteurs de bandes dessinées savent bien que l’important, ce n’est pas de faire du beau dessin, mais c’est surtout de « dessiner juste ». Les œuvres qui s’écartent de certaines traditions « bédéphiliques » (telles que les comics-book ou la ligne claire) restent toutefois susceptibles de créer une certaine confusion. Le dessin de Debbie Drechsler a ainsi suscité des critiques mitigées sur le Web mais pour ma part, je pense que ce travail graphique est une réussite majeure, parce qu’il est approprié à son sujet. Essayons de détailler cette idée avec des exemples.

 

La première caractéristique de ces planches, c’est leur densité. La mise en page parait simple, mais les vignettes sont serrées les unes contre les autres, et l’œil peine à les séparer. De plus, chaque image est surchargée de hachures ou d’éléments décoratifs qui sont cernés d’un trait noir large et appuyé. Prenons par exemple cette planche tirée d’un autre récit, La grande nouvelle. Elle montre Lily qui souffre de la perspective d’un nouveau déménagement et de l’obligation de quitter son petit ami.

 Le regard se perd dans cette profusion obscure. Il semble y en avoir trop de noir mais il faut se méfier de nos habitudes (cela me rappelle d’ailleurs une critique idiote de l’empereur Joseph II qui trouvait que la musique de Mozart contenait beaucoup trop de notes). L’herbe, les arbres ou le sol sont tracés de marques épaisses qui assombrissent les cases, et les personnages se distinguent difficilement du décor. Il y a bien sûr le texte, plus facile à déchiffrer (et seul repère rassurant) mais l’image reste essentielle. Pour la décoder, il faut aller voir certaines vignettes de plus près.

 En contemplant ces images, je suis frappé par leur déséquilibre. Non seulement les personnages sont regardés avec une vue plongeante, mais le sol semble déformé et il s’incline de façon incompréhensible. Lily se sent glisser dans un monde qui a perdu son sens et l’image illustre ses sentiments avec efficacité. Par ailleurs, dans la deuxième vignette, le sol du magasin est décoré de motifs géométriques envahissants (qui pourraient correspondre à un parquet) et cela produit un effet de masse qui engloutit les autres détails. Pour échapper à ce décor sophistiqué, il faut agrandir encore (impitoyablement) le dessin autour de la jeune fille, pour mieux en comprendre les détails.

 Les formes se simplifient et deviennent même gracieuses. L’image est toujours dominée par le noir mais elle redevient évidente, avec ces sucreries qui s’accumulent sur le comptoir à côté d’une serviette. Une fois épuré de son décor, ce fragment de dessin trouve une apparence paisible, et on y découvre un lien de parenté avec d’autres illustrations de Debbie Drechsler.

 Une autre caractéristique de ces images, c’est qu’on y trouve une savante désorganisation de l’espace. La dessinatrice semble ignorer les règles de la perspective, et ses décors n’ont pas de profondeur. Regardons par exemple deux autres vignettes tirés de La grande nouvelle (planche 1).

 Ces images sont facilement lisibles, mais les volumes sont aplatis. Habitué à la photographie, notre œil a de la peine à les trouver jolies. Debbie Drechsler explique ses préférences dans une interview que l’on peut lire sur Du9. Elle déclare paradoxalement que « en tant que dessinatrice, j’ai tendance à tomber dans le piège du rendu réaliste », en ajoutant qu’elle doit « lutter contre ce penchant » et que si elle ne le fait pas, son travail devient ennuyeux. Ecoutons-la encore : « j’aime jouer avec une approche qui consiste à voir jusqu’où je peux réarranger les lois de la physique, sans que leur réalisme ou leur justesse n’en pâtisse ». Il y a donc une recherche esthétique, et celle-ci n'est pas gratuite. Même si Debbie Drechsler ne le précise pas, je pense que ce graphisme dérangeant correspond à un choix narratif. Il y a une intention de ne pas faire joli et d’éviter toute banalité rassurante. L’absence d’un rendu correct des volumes, de même que l’aspect surchargé des dessins lui permet de déformer le réel, et son univers prend une apparence sombre et tourmentée. La dessinatrice cherche à bousculer le lecteur, dont le malaise en face de ces images devient un miroir de la tourmente éprouvée par le personnage principal. Daddy’s Girl raconte les souffrances intérieures d’une petite fille, et le graphisme nous le rappelle constamment, même lorsque le récit concerne un événement anodin.

 

A ce stade, il devient intéressant de comparer Daddy’s Girl avec une œuvre équivalente comme l’Histoire d’un vilain petit rat. Dans ce « graphic novel », Bryan Talbot raconte la fuite émouvante d’une jeune fille désespérée à travers l’Angleterre. Elle parvient dans le Lake District, et dans ce décor verdoyant et paisible, on contemple, sans vraiment les comprendre, son désespoir et ses accès de colère. C’est un joli récit, presque documentaire, peut être un peu trop paisible par rapport à son sujet qui concerne aussi une enfance abusée.

Contrairement à Bryan Talbot, Debbie Drechsler nous plonge d’emblée dans un monde torturé. Elle nous montre de façon explicite l’abus sexuel et illustre cette histoire d’un dessin savamment surchargé. L’inceste, c’est d’abord une souffrance, et ce récit nous rappelle que les véritables enfers sont psychologiques. Ivan Denissovitch peut vivre dans le Goulag avec l’impression intermittente d’avoir été heureux, mais Lily doit survivre au milieu d’un enfer intérieur, et Debbie Drechsler nous raconte de façon terrifiante ses cauchemars.

 Ce livre raconte une enfance abusée, mais la majorité de ses récits évite de le répéter de façon explicite. Comme la plupart des enfants, Lily possède de remarquables facultés de résilience. Elle va à l’école, se fait des amies et fréquente des garçons. Dans Claudia, l’héroïne se promène avec son amie dans la forêt. Si la végétation reste sombre et épaisse, le récit prend un ton léger et bucolique. Il devient un moment de respiration au milieu de cette histoire étouffante, et certaines cases prennent l’aspect de petits tableaux.

L’auteur varie avec intelligence le sujet de ses récits, mais c’est pour mieux nous montrer les conséquences de l’inceste sur la vie sociale et sentimentale. Dans La mort de l’hiver, Lily constate qu’elle est enceinte et doit se faire avorter. Cette histoire ne nous épargne aucun détail sordide, mais elle est illustrée par de magnifiques effets de bleu, et elle se termine par une promenade nocturne en plein hiver qui atteint une grande émotion poétique.

 La dureté des situations et la précision des détails donnent à ce récit l’allure d’une simple confession. Debbie Drechsler corrige toutefois cette idée, et dans son interview (déjà cité) elle affirme qu'il s'agit d'une œuvre de fiction. Elle explique avoir « repris des éléments qui s’étaient réellement passés » et d’avoir « construit et façonné à partir d’eux des histoires qui fonctionnaient mieux que la vérité brute ne l’aurait fait ». Il fallait que les personnages soient fictionnels pour qu’elle puisse raconter son enfance, mais son travail garde tout son authenticité.

 

Il existe peu d’études sur l’œuvre de Debbie Drechsler, et il faut rendre hommage au site Xeroxed qui a mis en ligne un remarquable dossier (dont l’interview qui a été reprise ensuite par Du9). Le Comics Journal (N° 249) a publié un entretien détaillé dont un extrait peut être lu sur le Web, et il existe également une interview faite par Reality. Le site personnel de l’auteur contient peu d’informations, mais il permet de découvrir la variété de son travail d’illustratrice.

 

Après avoir terminé Daddy’s Girl, Debbie Drechsler a raconté la suite de l’adolescence de Lily et Pearl dans Summer of Love. Cet étrange album se caractérise par l'utilisation d'une inhabituelle bichromie (vert et brun) et il présente un ton moins dramatique. Contrairement à ce que le titre pourrait suggérer, il n’a rien de nostalgique et la dessinatrice décrit avec dureté (mais aussi avec finesse) les échecs amoureux et les difficultés relationnelles des deux adolescentes. Ce deuxième livre pourrait bien être le dernier, car la dessinatrice est depuis retournée à son métier d’illustratrice. De son propre aveu, elle n’a plus rien à raconter sur cette famille, et elle se sent apaisée.

 

Ainsi, Daddy’s Girl est un récit essentiellement autobiographique qui extériorise avec violence une certaine souffrance. Toutefois, loin d’être un simple jaillissement spontané, ce livre apparaît comme une œuvre mûrie, composée de façon réfléchie, arrangée comme une fiction, et enluminée par un graphisme minutieux. Telle une artiste, Debbie Drechsler a repris de vieux souvenirs presque oubliés pour reconstituer cette histoire impitoyable. Elle vit maintenant apaisée en Californie et nous laisse ce livre dérangeant et salutaire qui amène la BD à la hauteur du grand art.

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 31/12/2009 17:17


Merci pour le lien.


Céline 31/12/2009 12:49


Bonjour,
Je me suis permise de faire un lien vers votre article sur Daddys' girl à partir de mon site qui n'est pas un site sur la Bd mais sur mon travail photographique. Comme je voulais parler de quelques
BD qui m'ont marquée j'y évoque Debbie Drechsler.
Ca se passe ici : http://www.ninachani.net/bandeDessinee.html
Les pages vont s'étoffer peu à peu.


Raymond 12/09/2008 16:25

Effectivement, il y a une bonne chronique sur Du9, à cet adresse :
http://www.du9.org/Daddy-s-Girl?var_recherche=debbie%20drechsler
Merci pour cette précision, et désolé de ne pas l'avoir remarqué.

Xavier Guilbert 12/09/2008 12:21

Pour répondre à Li-An, du9 a chroniqué ce titre il y a dix ans, et ça donnait ça.

Totoche 08/09/2008 21:23

Prends ton temps pour le rédiger.
Ce qui est bien ici, c'est qu'on privilégie la qualité à la quantité.
Cela devrait servir d'exemple à certains.
...
Tiens, voilà que j'ai des acouphènes à présent ...
:-)