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4 octobre 2008 6 04 /10 /octobre /2008 11:40

Je connais mal les mangas, et il faut reconnaître que j’apprécie peu la lecture de droite à gauche. J’ai longtemps cherché les chefs d’œuvre qui devaient exister dans cet univers riche et mystérieux, et l'exploration a été lente et pénible. J’ai peu d’affinité pour les histoires de robot ou les jeunes motards qui traversent les ruines de Tokyo, mais tout a changé en 1997 lorsque j’ai découvert Ikkyû, le manga dessiné par Hisashi Sakaguchi.

A la fois moine zen, poète et philosophe, Ikkyû a vécu au Japon au 15e siècle. Ce personnage énigmatique, mystique et paillard s’est distingué en critiquant les institutions sociales et religieuses et en établissant une voie originale de réalisation personnelle. Son irrespect de l’autorité l’a rendu populaire et divers récits (les Ikkyubanashi parus au 17e siècle) ont immortalisé le personnage. Ikkyû est reconnu comme un grand calligraphe et il a laissé des peintures, mais son œuvre littéraire (écrite en chinois) reste mal connue au Japon. On peut découvrir ses poèmes sur le Web (mais en anglais) et il existe des traductions françaises de ses œuvres. Son livre le plus important est Nuages fous, un recueil de poésies qu’il avait publié à la fin de sa vie, mais on peut aussi s’intéresser à la Saveur du Zen, suite de koans décryptés par Ikkyû et commentés ensuite par ses disciples.

Malgré certaines incertitudes, la vie d’Ikkyû est assez bien connue. Il a vécu de 1394 à 1481 et serait le fils caché de l’empereur Gokumatsu et d’une concubine (tous les historiens ne semblent pas d’accord sur ce point). Il entre à l’âge de 6 ans dans un monastère zen où il montre tout jeune un très bon esprit critique. Il y suit l’enseignement du bouddhisme Rinzai, apprend le chinois et se révèle doué pour la poésie. A 17 ans, il abandonne le formalisme étroit de cette école pour suivre l’enseignement de Ken.Ô, un maître bouddhiste qui vit dans la pauvreté. A la mort de celui-ci, il devient l’élève de Kasô Sodon, un autre maître du zen dont l’enseignement repose sur le respect d’une discipline sévère et la méditation des « koans ». Il reçoit le nom d’Ikkyû (qui signifie « un repos ») après avoir résolu une de ses énigmes, puis atteint le « satori » (que l’on pourrait traduire par illumination) à l’âge de 26 ans. Il quitte  ensuite les monastères et commence une vie d’errance, en restant proche du petit peuple. Il s’enivre, fornique et prétend mieux respecter ainsi l’esprit originel du zen qu’en se conformant à des conventions religieuses stériles. Il accueille quelques disciples (le premier étant Sôgen), fonde un temple à Sakai en 1432, critique les moines des grands monastères en 1435 puis reconstruit le temple Myoshô-ji en 1456. Il continue à créer des poèmes et des aphorismes, fait de la peinture et devient un propagateur de la « Cérémonie du thé » et de l’art des jardins. A la fin de sa vie, il tombe amoureux de Shinmé, une femme aveugle, puis devient à 80 ans le maître supérieur d’un monastère réputé où il ne vivra jamais.

 Pour reconstruire la biographie de ce personnage étrange, Hisashi Sakaguchi rassemble faits historiques et récits populaires, utilise les écrits d’Ikkyû lui-même, et n’hésite pas à imaginer des anecdotes pendant les périodes peu connues de sa vie. Il compose ainsi un récit de 1200 pages, réparties en 27 chapitres, qui commencent à la naissance et se terminent à la mort du personnage. Plusieurs fils conducteurs apparaissent dans ce livre, mais l’intrigue principale s’attache bien sûr à suivre la quête d’identité accomplie par Ikkyû. C’est ainsi que Sakaguchi introduit son récit en illustrant les frasques de ce moine excentrique qui scandalise la société qui l’entoure. 

Comment devient-on cet ivrogne désinhibé et provocateur, qui semble déshonorer le bouddhisme zen ? Tout commence avec l’arrivée d’Ikkyû dans son premier monastère, lorsqu’il n’est qu’un enfant fragile et affamé. Il subi des sévices corporels (et mêmes des actes pédophiles) et semble écrasé par une discipline inhumaine. Le dessinateur nous présente quelques scènes très fortes de maltraitance.

Ikkyû ne garde toutefois pas longtemps cette posture de victime. Bien que très jeune, il se montre capable de désamorcer l’autorité des supérieurs et utilise avec astuce sa logique et son esprit de répartie. Sakaguchi reprend certaines anecdotes issues des Ikkyubanashi et elles illustrent de façon savoureuse le charisme du personnage.

Devenu adolescent, Ikkyû quitte le monastère pour aller suivre l’enseignement de Ken.ô, et ce choix se révèle capital dans son existence. Ken.ô est un maître marginal du zen, et on ne sait pas vraiment ce qu’il a enseigné à Ikkyû. De façon habile, Sakaguchi nous présente un vieux moine d’aspect négligé, aux propos énigmatiques, qui se comporte de façon rustique et ne semble pas donner d’enseignement. 

Ikkyû exécute les taches ménagères et s’interroge. Ken.ô lui interdit de se livrer au zazen (la méditation) et répond aux questions de son élève par d’autres interrogations. Ce maître est une énigme vivante, et  meurt quatre ans après sans lui donner d’explication. Ikkyû est désespéré et se jette dans la rivière pour mettre fin à ses jours, avant de se résigner à vivre.

Il cherche alors un nouveau maître et choisit Kasô Sôdon. Ce dernier est adepte de la discipline zen la plus stricte et refuse toute corruption, toute richesse matérielle et tout lien avec le pouvoir politique.

La vie est très dure pour les élèves de Kasô qui ne mangent pas tous les jours. Ils doivent accomplir un travail répétitif  en mélangeant des herbes, mais cette activité leur permet de méditer certains koans. A l’âge de 25 ans, Ikkyû franchit une première étape en résolvant l’énigme des trois bâtons.

 Un an plus tard, Ikkyû parvient à l’état de « satori ». En méditant sur une barque, il entend le cri d’une corneille et son esprit est happé par le monde qui l’environne. Sakaguchi illustre cet événement avec une grande simplicité.

Relevons au passage le changement de mise en page qu’adopte le dessinateur pour présenter cet événement. Il abandonne les successions chronologiques de cases et dessine de grandes illustrations « hors cadre », qui touchent les bords de la page. Cet effet de style est souvent utilisé de façon gratuite par certains dessinateurs contemporains (pour donner une impression de virtuosité), mais Sakaguchi l’utilise de façon suggestive.  Il symbolise ainsi l’arrêt du temps et l’explosion intérieure ressentie par son personnage.

 

Kasô le désigne comme son successeur mais Ikkyû refuse de faire une carrière religieuse. Il reste encore quelques années au monastère pour s’occuper de son maître malade, mais s’éloigne des pratiques rituelles. Il reste proche de la nature, raille le formalisme stérile des bonzes et manifeste ses premières excentricités, par exemple en se rendant en haillons à une grande cérémonie commémorative.

 Ce comportement d’Ikkyû reste conforme avec les idées de certains maîtres zen. Rinzai par exemple recommandait une certaine méfiance envers les rituels sacrés, et préconisait la recherche de l’éveil à travers l’accomplissement de petites taches quotidiennes.

Ikkyû pousse à l’extrême cette philosophie en adoptant un comportement libre de toute obligation protocolaire. Il recherche le plaisir de chaque instant et mène une vie vagabonde et scandaleuse, sans se préoccuper des conventions ou de la hiérarchie religieuse. Il dédaigne les préceptes monacaux (comme l’interdiction de manger la viande) et ne dissimule pas les relations sexuelles qu’il entretient avec certaines femmes.

 Sakaguchi ne présente pas Ikkyû comme un libertin, mais plutôt comme un homme amoureux qui essaie de faire face à ses sentiments. Nous le voyons d’abord rencontrer une femme qu’il aime sans espoir, puis il reporte cet amour envers des prostituées qu’il fréquente sans aucun remord. Plutôt que de refouler sentiments, peurs et désirs, Ikkyû accepte sa nature humaine et recherche la vérité de l’instant. Sakaguchi l’illustre par quelques séquences très sensuelles, mais il imagine aussi des rencontres pleines d’humanité et de poésie.

                                                             suite

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 07/10/2008 08:46

- L'arbre au soleil, je l'ai vu à la bibliothèque de Lausanne. Il doit faire au moins 8 tomes, il me semble, mais c'est sûrement intéressant. A voir !
- Bouddha, celui-là je l'ai lu. C'est un petit chef d'oeuvre. On y retrouve l'ampleur et la ferveur qu'il y a dans Ikkyû.
- J'ai sinon entendu parler de Phénix, souvent considéré comme le chef d'oeuvre du maître. A lire une fois

Merci pour toutes ce suggestions :-)

david t 06/10/2008 19:02

barbara c'est pas mal, c'est du tezuka bien tordu, en 2 tomes. mais ce n'est pas très «accessible» (et à bien y penser il n'y a pas grand chose d'immédiatement «accessible» chez tezuka alors...).

sinon il y a l'arbre au soleil (toujours de tezuka) qui de mémoire lorgne un peu du côté de cet ikkyû (bouddhisme, moyen-âge japonais...). l'histoire des 3 adolf est bien aussi.

et on n'a pas encore parlé de phénix ni de bouddha! les deux chef-d'oeuvres du maître selon plusieurs... (pour phénix, ce qui est bien c'est que chaque tome ou presque est indépendant, on peut donc sans frustration acquérir les volumes progressivement.)

avec tezuka il faut accepter de se laisser mener en bateau, sinon on décroche facilement parce que c'est parfois assez «hénaurme». autrement, pour l'abondance des thèmes, l'ampleur imaginaire et toutes ces choses qui font les bonnes lectures, il faut en effet lire tezuka.

Raymond 06/10/2008 15:09

- Dragon Head : j'ai regardé sur Wikipédia et il semble que ce soit surtout un thriller.
Je note qu'il fait 10 volumes et ... cela fait beaucoup de livres à acheter (ou échanger). En plus il faut du temps pour lire tout cela.
- Monster : aussi un thriller, dans le fonds. Il a l'air intéressant, mais il fait 18 volumes. Gloups ! (excusez-moi)
- MW : ça, j'ai retenu. Seulement 3 volumes (une paille) et puis c'est du Tezuka :-)
- Ayako : pourquoi "hormis le 3ème tome". Je trouve que la conclusion est grandiose. Elle m'a fait penser aux "Rapaces" de Von Stroheim
- Blame : encore un truc dont j'ai jamais entendu parler. Un manga de SF en 10 tomes. Je met ça dans un coin de ma mémoire ;-)
-Barbara : encore du Tezuka. Il est vraiment bien ?

Sinon, c'est vrai que ces petites fenêtres sont embêtantes à relire. Je pardonnerai sans arrière pensée toutes vos coquilles :-)

Totoche 06/10/2008 12:45

Li-An >>>
Si Tanigushi "te fait peur", je te conseille de commencer peut-être par "L'Homme qui marche", ""plus rapide à lire"" car en "one shot" et muet (avant la nouvelle édition, du moins), très beau, très pur, très contemplatif (lointain cousin de "Tintin au Tibet" peut-être). Il est possible de faire de la pure poésie en bande dessinée.

Tanigushi est l'auteur qui m'a le plus marqué ces dernières années, avec Chris Ware : et tu sais pourtant que c'est un passionné de BD FB qui écrit ces lignes ...
On ne voit plus les BD de la même manière après avoir lu Tanigushi ou Tezuka.
Quand tu compares les histoires de Tezuka avec ce qui se faisait à notre époque en Europe : c'est tout simplement ÉNORME. Bien sûr, cela a un peu vieilli, mais la narration, les cadrages, la mise en page avec peu de moyen (pas de couleur, trames, travail en studio) , les thèmes abordés (critique de la politique japonaise notamment pendant la guerre, américaine, de la société, sexe, inceste, reliquat société japonaise médiévale, antisémitisme, christianisme, bouddhisme ...) sont certainement aussi instructifs qu'un pavé de Scott Mc Cloud, je pense.

Il FAUT lire (comme dirait Vasco :-) ) Tanigushi et Tezuka

(Barbara est pas mal aussi, mais j'ai préféré le poignant Ayako (hormis peut-être le 3e tome). MW n'est pas très connu, il se lit rapidement pour pas cher (3 petits tomes) : c'est une des BD les plus noires que j'ai lues, je ne revenais pas de l'audace de Tezuka à chaque chapitre (peut-être les Japonais ont-ils eu moins de problème avec la censure que Tillieux ou Hergé chez nous ??? Je ne sais pas ...).

J'aime bien piocher dans diverses séries, "pour voir" ce qui se fait "d'autre", mais ne vais jamais que rarement au bout car elles sont trop longues (il faudarait les prendre à la bibliothèque ou les échanger avec les copains dans la cour de récré ...)

De mémoire, j'ai pris des baffes avec les premiers tomes de :
"Dragon Head" (Mochizuki) : (quelle ambiance oppressive, glauque, on sent la chaleur, l'humidité en lisant l'histoire : on en sort claustrophobe ! La 1e BD où je vois l'héroïne avoir ses règles, témoignat du temps qui passe ...)

"Blame" de Tutsomu Nihei : A côté les cités-puits de Moebius sont de la rigolade !

"Monster" de Urasawa : palpitant, dur de décrocher, comment un japonais a t t il eu l'idée de raconter cette histoire qui débute dans l'ancienne RDA ? . Ça donne une idée de ce que devaient être les feuilletons dans les journaux au 19e s.

J'ai été bluffé par l'attention apportée à la ""psychologie"" des personnages de "Monster" (et que dire des romans de Tanigushi ...) sans que ce soit "chiant", sans que cela ne nuise à l'action. Au contraire, cela renforce le suspense.
On me dira que c'est facile grâce à la longueur de ces séries ... Pourtant, les séries-fleuves ne manquent pas non plus en occiden, des Tuniques Bleues à Spiderman.
...
Bon, je ne prétends pas avoir tout lu non plus ...
C'est vrai aussi que des auteurs comme Cosey ou Derib n'ont pas attendu Trondheim, Sfar ni les Mangas pour approfondir leurs personnages.

Un autre aspect des choses : les Japonais nous prouvent une fois de plus que le travail en studio n'empêche pas de faire des histoires efficace, créatives, innovant, pas forcément fades ni impersonnelles. (bon, on le savait depuis Tintin).
(super chiant cette petite fenêtre pour se relire, on serait mieux autour d'une bonne table ...)

Raymond 05/10/2008 19:56

- Amer Béton, mais bien sûr ! Mon fils a depuis longtemps ces 3 albums. Il faut l'avouer, j'avais franchement rechigné à défricher ce volumineux pavé publié en sens japonais (j'aime pas lire de doite à gauche ... j'ai un peu honte... j'ai de la peine à m'en débarrasser).
- Sinon, tous les autres albums de Matsumoto, bien sûr. Je ne connais pas Number 5 et Ping Pong. A voir ...
- "20th Century Boys" : jamais entendu parler. Cela résonne très rock n'roll. Il va falloir que je me documente :-)
En tout cas, merci de vos conseils !