Lundi 6 octobre 1 06 /10 /Oct 07:21

A ce stade, il faut mentionner un autre fil conducteur de l’intrigue, à savoir la rivalité qui oppose Ikkyû et son condisciple Yosô. Sakaguchi diabolise ce moine formaliste et rigide, et le présente comme un raté et un jaloux, incapable d’atteindre l’illumination. Son conformisme permet à Yosô de prendre de l’importance dans la hiérarchie des moines zen, et Ikkyû dénonce cette imposture.

 Alors qu’Ikkyû refuse les honneurs et s’éloigne du pouvoir politique, Yosô renie l’exemple de son maître Kasô et se soumet au système corrompu des 5 monastères. Il accumule les richesses et parvient à obtenir le titre suprême dans la hiérarchie zen. A l’aube de la vieillesse, ces succès le laissent toutefois anxieux et insatisfait et il sombre dans le nihilisme et le désespoir.

Cet affrontement permet à l’auteur de nous faire découvrir l’histoire du bouddhisme japonais. Sakaguchi décrit avec beaucoup de détails la vie de ses animateurs, l’enracinement progressif du zen dans la société japonaise, et ses liens avec le pouvoir politique. Je dois avouer que la découverte de cette religion complexe m’a autant intimidé que fasciné, et il est difficile de tout comprendre sans avoir de solides connaissances de l’histoire du zen.

Sakaguchi nous offre aussi de nombreuses séquences didactiques sur l’histoire du Japon pendant l’ère Muromachi, et c’est le troisième fil conducteur de cette œuvre monumentale. Je ne chercherai pas à résumer ici tous les événements de cette époque trouble marquée par une mise à distance de la Chine, par une scission de l’empire et par une succession de guerres civiles et de révoltes. Au départ, ces vignettes historiques semblent être de simples marques temporelles dans la progression du récit, puis elles prennent progressivement une place prépondérante. Loin de se limiter à quelques explications politiques, Sakaguchi nous raconte finalement un siècle d’histoire japonaise. Ces précisions historiques sont présentées dans un style différent, composé de grandes illustrations réalistes et de longs récitatifs.

Les batailles, les affrontements politiques et la misère du peuple nous sont présentées sans détour, et le dessinateur confronte habilement ce contexte historique mouvementé avec la quête solitaire d’Ikkyû. Il fait revivre avec bonheur la vie du Japon au Moyen-âge, comme par exemple dans cette scène portuaire.

 Mentionnons encore un quatrième thème récurrent dans le récit qui est l’histoire du théâtre Nô. J’avoue ne pas avoir suivi avec beaucoup d’intérêt les rivalités apparues entre les successeurs de Zeami, le grand fondateur de ce genre théâtral, mais ces séquences costumées permettent à l’auteur de changer de regard et de commenter l’époque. La description d’une philosophie propre au théâtre Nô donne au récit une ampleur supplémentaire et la carrière de Zeami semble être un écho de la destinée d’Ikkyû. L’auteur crée par ailleurs un contraste visuel, car il dessine ces séquences théâtrales avec un style plus figé, le masque blanc des acteurs se détachant avec force d’un décor souvent obscur. La référence graphique ne semble pas être le manga mais plutôt le monde des masques peints

 L’auteur entremêle ainsi tous ces thèmes pour créer une histoire complexe et majestueuse. Sakaguchi ne nous raconte pas simplement la destinée d’un héros, mais il reconstitue l’ambiance de toute une époque. Il accumule anecdotes historiques, histoires légendaires et récits imaginaires pour créer un monde aux passions multiples, aux coutumes étranges et à l’énergie conquérante. Cette œuvre polyphonique garde cependant une certaine simplicité grâce à l’émergence d’un personnage central dont la recherche authentique domine les soubresauts d’une société en crise. L’auteur arrive par ailleurs à nous charmer en introduisant des séquences d’humour ou des images poétiques au sein de ces luttes de pouvoir. C’est ainsi qu’aux scènes de bataille succèdent la beauté de séquences champêtres, que le discours allégorique des acteurs du théâtre nô est suivi de discussions triviales entre paysans et qu’aux soucis de carrière des moines bouddhistes s’opposent les exploits amoureux d’Ikkyû. Il en résulte un univers vivant et fascinant, dont les incohérences et les passions nous semblent très humaines.

 Je ne suis pas croyant, mais je reste intrigué par cet état d’illumination que décrivent les mystiques, et qui correspond au satori atteint par Ikkyû. Dans son livre sur la Philosophie éternelle, Aldous Huxley a longuement commenté diverses expériences équivalentes, proches de la béatitude chrétienne, et que l’on retrouve dans toutes les traditions religieuses. Les bienheureux qui atteignent cet état tiennent des propos énigmatiques, et les textes d’Ikkyû présentent le même mystère. Ses poèmes parlent à notre inconscient, et leur force est égale à celle des plus grands mystiques.

 Cette philosophia perennis est souvent associée à une notion de sainteté, mais la vie d’Ikkyû dément avec malice cette illusion. Sans chercher à donner la moindre explication, Sakaguchi expose des faits, des anecdotes ou des propos subtils et cette absence de cadre théorique renforce leur séduisant mystère.

Pour Ikkyû, le satori n’est pas un état mais une recherche dynamique. Cette quête passe par la pratique de la méditation, mais aussi par une attention au quotidien et une simplicité qui lui autorise un humour parfois caustique ou un comportement grossier. Cette constatation m’a rappelé une anecdote rapportée par Lanza del Vasto dans son livre du Pèlerinage aux sources. Cet écrivain y relate sa rencontre aux Indes avec le fameux Maharshi Ramana, qualifié de « bienheureux » et considéré comme « celui qui sait ».

Lanza del Vasto observe avec un certain dépit ce vieillard chenu et silencieux, dont le « visage débonnaire et vacant » semble incapable de produire une parole intéressante. Il décrit ensuite de façon caustique la servilité de ses disciples et cette description est étonnante : « l’encens fume et les prosternations se succèdent. Le Bienheureux ne voit rien de tout cela. Le Bienheureux chasse une mouche du bout de son nez. Parfois il fouille une boîte et il en tire une feuille, il mâche le bétel et la noix muscade : Dieu mâche le bétel et la noix muscade.  Parfois il lit le journal, alors Dieu lit le journal. Parfois il ouvre toute grande la bouche et il rote. Dieu rote. »

 

On retrouve chez Ikkyû la même innocence, la même naïveté pragmatique en face du monde. Il savoure l’existence, regarde le ciel, affronte la pauvreté avec le sourire et recherche la vie partout où elle se trouve. Lorsqu’il se retrouve face à Yosô, il renonce à opposer des arguments théologiques au discours arrogant de son rival, et garde un sourire ébahi et des yeux illuminés. Et puis …

  … en plein débat, il pète avec une joyeuse insouciance et cela ne lui fait pas perdre sa contenance.

Dieu pète !

 

Le dessin de ce livre rassemble différents styles et Sakaguchi alterne les genres avec maîtrise, avec le souci de rester adapté à son sujet. La trame principale reprend les standards du manga de Tezuka, dont Sakaguchi a été l’élève, mais il y a une certaine dureté dans la représentation des visages qui ne ressemble pas à Tezuka, et qui me parait plus proche de la manière d’Otomo. Les décors sont souvent à peine esquissés, mais certaines images sont plus élaborées. Parfois, on découvre de grandes illustrations en pleine page qui évoquent certains artistes de l’estampe japonaise comme Hokusai.  

Sakaguchi introduit souvent peu de décors dans ses vignettes, mais cette nudité alterne avec d’autres images au décor fouillé et réaliste. Ces illustrations reconstituent alors avec précision les façades des temples zen ou certains quartiers historiques de Kyoto à l’époque médiévale. Ces contrastes de style permettent de garder à chaque page autant de variété que d’équilibre.

Au delà du dessin des personnages ou des décors, Sakaguchi excelle dans la représentation des combats ou des scènes de foules, et parfois ces grandes vignettes occupent toute la page. Il reconstitue également des scènes de combat, peu fréquentes mais qui surprennent par leur violence au milieu de cette histoire au rythme assez paisible.

  La mise en page est généralement assez simple, avec des suites de trois à six cases bien délimitées et dont l'ordre chronologique est évident. Le dessinateur sait toutefois dépasser ce schéma en utilisant de grandes illustrations en pleine page, ou en introduisant certaines vignettes non cadrées, suggestives d’émotion, qui induisent un temps d’arrêt dans la lecture.

Toute l’œuvre frappe ainsi par ce graphisme maîtrisé et sans effet inutile. Sakaguchi sait créer de belles images, mais il se contente souvent d’illustrer sagement cette biographie, en recherchant la plus grande vérité d’expression. Le style qu’il emploie est toujours approprié à leur sujet, et l’auteur varie avec justesse le rythme de même que les ambiances du récit.

 

Je sais peu de choses sur Hisashi Sakaguchi qui est décédé assez jeune, et il n’y a que peu de renseignements sur le Web à son sujet. Cet artiste a d’abord travaillé dans les studios de dessin animé de Tezuka, puis il a commencé une carrière personnelle dans les années 1970. Il accède à la notoriété en 1984 avec Ishi no Hana (Fleur de Pierre), une œuvre de 1400 pages qui raconte l’histoire d’un village serbe pendant la dernière guerre, et la traduction française (chez Vent d’Ouest) de cette histoire est malheureusement restée inachevée. Il dessine ensuite Version, un manga de science-fiction, qui a été traduit par Glénat, avant de créer Ikkyû de 1993 à 1995. Il est décédé peu après avoir terminé cette œuvre, et a été primé à titre posthume.

 

Ikkyû a été publié à deux reprises. Glénat l’a édité intégralement en 4 tomes de 1996 à 1997, au format d’un manga mais en gardant le sens de lecture occidental (ce qui est bien agréable pour les non initiés). Cette édition est malheureusement épuisée, et une réédition en grand format (et en 6 tomes) a été faite par Vents d’Ouest entre 2003 et 2006. Cette publication au format européen est moins heureuse car l’agrandissement épaissit les détails du dessin de Sakaguchi et les trames y perdent leur délicatesse. Malheureusement, c’est aujourd’hui la seule édition disponible.

 

Voilà ! Je ne peux que vous conseiller de lire et de relire cette œuvre d’une grande richesse, qui dépasse le niveau d’un simple divertissement et qui délivre un message d’un grand humanisme. L’auteur y exploite de façon adulte les possibilités du roman graphique et on ne ressort pas indifférent de la découverte de ces pages tour à tour didactiques, provocantes, poétiques ou énigmatiques. Ikkyû est un personnage fraternel et mystérieux que l’on n’oublie pas.

Par Raymond
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Commentaires

Non, la suite de "Version" n'a pas été traduite par Glénat, ni un autre éditeur, ce qui est surprenant quand on voit la concurrence acharnée dans ce domaine.
Commentaire n°1 posté par Totoche le 06/10/2008 à 14h01
Il y a donc beaucoup de traductions inachevées chez cet auteur. Dommage, car ce qu'il crée me semble fait pour tous les publics. Ses hsitoires sont assez simple mais il garde un ton très adulte. As-tu aimé le début de version ?
Commentaire n°2 posté par Raymond le 06/10/2008 à 15h15
j'aime beaucoup le dessin de sakagushi, c'est rond, clair et bien composé, tout en se plaçant dans la tradition manga (au contraire de certains auteurs modernes comme tanigushi ou matsumoto au style «européanisé», et ce n'est évidemment pas une critique). ici le dessin conserve son exotisme et fait preuve d'un grand raffinement. du beau travail qui fait voyager.
Commentaire n°3 posté par david t le 06/10/2008 à 19h07
C'est vrai que le dessin de Sakaguchi reste toujours équilibré. Il n'y a pas ces excès (déformation de visages, images de caricature) que l'on trouve chez d'autres auteurs. Il mélange les styles (comme au fond tous les mangakas) mais l'ensemble reste toujours harmonique. Sinon, il n'est pas facile (pour quelqu'un comme moi qui n'est pas connaisseur) de repérer un style propre parmi ces dessinateurs japonais, qui ont plus ou moins tous subi l'influence de Tezuka.
Commentaire n°4 posté par Raymond le 07/10/2008 à 08h52
Honnêtement, je l'ai lu à sa sortie , en 1996 et ne l'ai pas réouvert depuis : autant dire que je ne peux pas te donner un avis objectif. Je n'en ai pas un souvenir impérissable, ni exécrable .... Te voilà bien avancé. Il y a une petite notice intéressante (comme d'habitude) sur la V.O chez du9 : http://www.du9.org/Version
Commentaire n°5 posté par Totoche le 08/10/2008 à 10h15
J'a apprend que l'histoire entière fait 800 pages. Glénat a dû en traduire une centaine et il est difficile dans ce cas d'avoir une opinion. Je relève que Du9 fait sa critique sur l'album japonais. Est-ce du masochisme ?
Commentaire n°6 posté par Raymond le 08/10/2008 à 18h14
Merci pour cet article sur ce manga sur la vie d'Ikkyu, c'est vrai que c'est un travail d'une richesse formidable...il fait partie de mon top 5 des livres que j'aurai choisi pour aller sur une île ;)
Commentaire n°7 posté par julien le 19/06/2010 à 17h21
Je peux le comprendre, car cette histoire est d'une richesse extraordinaire. Dommage qu'il y ait si peu de traductions des autres oeuvres de l'auteur.
Commentaire n°8 posté par Raymond le 19/06/2010 à 17h54
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