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18 octobre 2008 6 18 /10 /octobre /2008 11:13

La première bande est introduite par une affiche de couleur abricot et au titre flamboyant. Elle contient deux dessins où le « garçon le plus intelligent du monde » semble en bien mauvaise posture. Qu’il soit prisonnier des flammes ou qu’il s’envole au dessus des nuages, Jimmy semble balloté par des forces qu’il maîtrise mal. Tout au long du livre, cet éloge à l’intelligence du personnage principal ne trouve par ailleurs aucune explication précise .

 Segmentée par des lignes verticales et horizontales de couleur beige, l’image semble aplatie et proche de l’abstraction. On devine facilement qu’il s’agit d’une fenêtre, et le regard reste attiré par le bleu du ciel qui occupe le centre de la vignette. Le téléphone est immédiatement reconnaissable, et une onomatopée nous indique qu’il est en train de sonner.

La taille des cases se réduit et l’image devient séquentielle. La multiplication des vignettes prolonge la lecture, et ce ralentissement focalise le récit sur une conversation banale. Jimmy Corrigan est d’abord au premier plan, puis son visage disparaît de la case suivante tandis qu’un phylactère nous indique que la conversation se poursuit. Il ne semble pas y avoir grand-chose à apprendre, car Jimmy parle à sa mère en gardant une expression étonnée.

 La dernière image du strip conclut l’entretien téléphonique. Le centre de la case reste occupé par le ciel d’un bleu céruléen et notre regard reste attiré par cette couleur rassurante. Jimmy Corrigan est placé dans le coin inférieur de l’image et il tourne le dos au lecteur. Il remercie sa mère à qui il semble incapable de refuser quoique ce soit.

 La deuxième séquence n’est plus un strip et se présente comme un rectangle découpé en quatre vignettes.  Jimmy Corrigan se promène dans la rue d’une ville dont les décors sont représentés de façon simplifiée. Son passage réveille la dérision de ses concitoyens mais il ignore leurs remarques. Il a emporté une veste et un bonnet pour ne pas prendre froid à l’intérieur de l’épicerie et toute la séquence est structurée comme un gag. Nous apprenons en passant que Jimmy a un caractère pusillanime.

La troisième séquence narrative est dominée par la teinte jaunâtre des murs de l’hôpital.  Jimmy y donne quelques informations au sujet de sa mère, mais il se heurte à une certaine stupidité de la réceptionniste. Il garde un visage craintif et résigné, et ressemble à « Monsieur Tout-le-monde ». Cette scène n’est à nouveau qu’un simple gag et on ne sait toujours rien de Jimmy, hormis qu’il est timide et incompris de ses semblables.

Regroupées en une seule page, ces trois scènes proposent un ensemble coloré chatoyant, mais l’assemblage implique une lecture en suivant un trajet complexe. Les teintes bleues ou violacées du ciel y contrastent avec le jaune délavé de l’hôpital et l’orange des bannières. La présence des trois titres indique que les épisodes étaient au départ séparés, et leur rassemblement semble obéir à une logique thématique, sans préoccupation d'ordre chronologique. Plutôt que d’introduire son héros de façon classique, l’auteur adopte un regard d’entomologiste et accumule des observations apparemment prises au hasard, On retient de cette page que Jimmy est un personnage effacé, dominé par sa mère et incapable de s’affirmer en société.

Cette première planche est emblématique car elle annonce le style du récit tout entier. Derrière ses qualités esthétiques, l’accumulation d’anecdotes peu spectaculaires et l’absence d’un texte explicatif contraint le lecteur à un effort de décodage. Il faut interpréter les images et la personnalité de Jimmy Corrigan garde donc son mystère. Par un étrange paradoxe, le dessin précis des vignettes accentue l’abstraction qui entoure le personnage. Peut être que la suite de l’intrigue nous apportera quelques réponses.

 

La deuxième page se compose à nouveau de trois séquences distinctes. Leur disposition en bandes horizontales respecte cette fois le sens conventionnel de lecture, mais on est frappé par la savante asymétrie de leurs dimensions. A l’extrême minceur de la première bande (divisée en 10 cases) s’oppose la grande taille des trois vignettes inférieures que l’artiste orne de couleurs plus douces.

 Le premier strip nous montre Jimmy qui prend quelques photos. La banalité de cette vie semble soulignée par la petite taille des images.

La deuxième séquence nous remontre Jimmy au téléphone. Il parle cette fois-ci à Peggy, sa collègue de travail dont il semble amoureux, et il échoue lamentablement à obtenir un rendez-vous.

La troisième scène est muette. Elle montre la neige qui tombe sur des maisons sans charme, dans une cité vide et baignée d’une lumière olivâtre. Ce tableau correspond au paysage que voit Jimmy Corrigan depuis sa fenêtre, et il va revenir périodiquement au cours du récit. Il symbolise les pensées et la solitude du personnage.

Qu’apprend-on de nouveau sur le personnage avec cette deuxième planche ? Il n’y a en fait aucune information spectaculaire! Il fait de la photo, téléphone, et vit dans la solitude. L’auteur accumule les observations insignifiantes et ne semble marquer aucune empathie pour Jimmy Corrigan.

 

La troisième page est muette et parait encore plus énigmatique. Jimmy prend un avion qui survole quelques maisons pendant son décollage. L’auteur ne nous explique pas où il part, et la page suivante passe sans transition à un autre moment de vie. A défaut de la comprendre, le lecteur note l’agencement gracieux de cette planche. La symétrie de ses vignettes et de ses couleurs semble être la préoccupation principale de l’auteur.

 Les pages suivantes prolongent le mystère tandis le récit devient plus complexe. On découvre le début d’une journée ordinaire pendant laquelle Jimmy se rend à son travail, puis il reçoit une lettre étrange. Son père, qu’il n’a pas vu depuis sa petite enfance, l’invite chez lui pour faire connaissance. Jimmy s’interroge, regarde par la fenêtre, découvre un homme déguisé en Superman sur le toit d’un immeuble, puis constate que celui-ci se jette dans le vide. Troublé par ce suicide, il rentre chez lui, téléphone à sa mère, puis se perd dans un rêve où il s’imagine être un homme de fer. Le récit change alors insidieusement d’époque et on découvre un deuxième enfant qui est James Corrigan, le grand-père de Jimmy. Il vit à la campagne et supporte la tyrannie de son père William (l’arrière grand-père de Jimmy). L’intrigue devient confuse mais par miracle, on retrouve ensuite Jimmy Corrigan qui voyage toujours dans l’avion. Il s’est perdu dans des rêveries avant de s’endormir, et il se fait maintenant réveiller par l’hôtesse de l’air.

Ce résumé montre jusqu'à quel point l’intrigue n'est pas linéaire. En première lecture, il est d’ailleurs préférable d’avancer rapidement en survolant les intrigues parallèles, les séquences oniriques ou les digressions historiques afin de garder le fil de l’histoire principale. A la 88e  page, Chris Ware semble avoir pitié du lecteur et propose un bref résumé des événements racontés jusque-là. Je vous laisse découvrir ces deux pages ci-dessous (les images sont cliquables). Au départ, cela pourrait paraitre simple.

 La deuxième partie du résumé dévoile cependant la progression tortueuse du récit. Chris Ware accumule des événements sans lien apparent, alterne les effets de ralenti et les avancées rapides, et incorpore des événements familiaux anciens, tels que l’enfance de son grand-père à la fin du 19e siècle. Il mélange souvent scènes réelles et séquences oniriques sans donner d’indication graphique qui permette de les distinguer.

 La lecture de cette histoire oblige ainsi le lecteur à s’immerger dans un foisonnement d’images, d’ambiances et d’anecdotes, qui deviennent les pièces d’un gigantesque puzzle qu’il faut reconstituer. Devant ce bloc intimidant de 380 pages, il est tentant de segmenter cette œuvre massive en sous-unités plus faciles à appréhender. Il est alors logique de reprendre l’ordre chronologique des chapitres publiés dans l’Acme Novelty Library (ci-après ANL), la revue autoéditée par Chris Ware.

- L’introduction du livre (4 pages) reprend une brève histoire publiée dans l’ANL N° 1. Elle nous présente Jimmy dans sa petite enfance avec sa passion pour Superman et la visite d’un homme qui passe la nuit avec sa mère

- Le premier chapitre (30 pages) provient l’ANL N° 5, et il commence avec la planche inaugurale que je commente dans ce billet. Jimmy reçoit une lettre de son père (qu’il ne connaît pas), observe par la fenêtre le suicide d’un homme déguisé en Superman, fait quelques rêveries (dont celle de l’homme de fer), se tord une cheville, prend l’avion puis arrive à un aéroport où il fait connaissance avec son géniteur.
- Le deuxième chapitre (30 pages) correspond à l’ANL N°6. Jimmy et son père mangent un hamburger et commencent à faire connaissance. Son père parle sans arrêt tandis que Jimmy reste perdu dans ses pensées. Ils louent finalement un film vidéo et partent à la maison. Jimmy rêve, puis il se réveille dans l’appartement de son père où il apprend fortuitement qu’il a une sœur.
- L’ANL N°8 fournit la matière du troisième chapitre (32 pages). Tout commence par un flash back vers la fin du 19e siècle, et on découvre quelques scènes de l’enfance de James (le grand-père) qui est opprimé par son propre père. La grand-mère est malade dans une chambre, Chicago se construit, puis un « fast forward » nous ramène à l’ère contemporaine. Jimmy est sorti du domicile de son père et contemple la campagne avant d’être renversé par une voiture.
- Le quatrième chapitre (32 pages) provient de l’ANL N° 9. Il raconte le bref séjour à l’hôpital de Jimmy qui n’a qu’un saignement de nez. Son père se répand en longs bavardages sans intérêt.
- Le chapitre suivant (32 pages) a été publié dans l’ANL N° 11. Il nous ramène vers la fin de 19e siècle et décrit l’enfance de James. Son père (William) travaille sur le chantier de la grande exposition de 1893 et James subit son instabilité d’humeur. La grand-mère se meurt et l’enfant promène ses rêveries dans le jardin.
- Le sixième chapitre (32 pages) provient de l’ANL N°12 et nous retrouvons le face à face entre Jimmy et son père. Ils mangent dans un restaurant et Jimmy s’éclipse quelques minutes pour téléphoner à sa mère (en essayant de le cacher à son père). Il fait ensuite connaissance avec son grand-père qui est devenu presque centenaire. Son père lui annonce un dîner avec sa demi-sœur Amy, puis il quitte Jimmy pour faire des courses.
- Le long septième chapitre (84 pages) correspond à l’ANL N°13. Il nous raconte à nouveau l’enfance de James, peu avant que celui-ci ne soit abandonné par son père. Jimmy n’apparaît pas une seule fois au cours de cette longue digression historique.
- Le dernier chapitre (84 pages) provient de l’ANL N°14 et il est entièrement contemporain. Jimmy se rend à l’hôpital car son père a été victime d’un grave accident. Il y fait connaissance avec sa sœur Amy qui l’invite pour la soirée. Chez elle, il retrouve son grand-père et découvre des photos qui racontent l’histoire de sa famille. Le lendemain, Amy et Jimmy retournent à l’hôpital où un médecin les informe de la mort de leur père. Jimmy repart vers Chicago, désespéré et plus seul que jamais.

 

Telle est l’histoire de Jimmy Corrigan, mais il faut préciser l’existence d’autres récits qui ne sont pas repris dans « THE SMARTEST KID ON EARTH ».

 

Ainsi, l’ANL N°1 commence avec une brève parodie (sans titre) qui présente la mort de Jimmy et les réponses qu’il donne à Dieu (habillé en Superman) sur les actes de sa vie. Une deuxième histoire  intitulée « Souvenir book of Views » nous présente des événements survenus à des âges divers, et on peut signaler que ces pages ont été publiées dans le N°2 de la revue BANG. Un troisième récit en noir et blanc, intitulé « Jimmy gets out of the House » raconte une escapade en fusée de Jimmy qui est encore un petit enfant, puis la quatrième histoire (sans titre) est une suite confuse de scènes, et il est difficile de décréter si elles ont été rêvées (Jimmy est parfois recouvert d’une armure en fer) ou vécues (par exemple ses rencontres avec Peggy).

 Dans l’ANL N° 10 enfin,  une curieuse histoire d’enfance (24 pages) nous raconte  l'affrontement inégal du jeune Jimmy et de Nelson, un homme qui est amoureux de sa mère. Jimmy rencontre ensuite Superman, puis il est exilé sur une île déserte pour être puni de son comportement face à l’amant de sa mère. A la fin de ce « test », Jimmy est ramené chez lui par Superman.

 

Voilà, ce n'est qu'un début et la suite de ce billet (assez long) viendra dans 2 jours.

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 19/10/2008 20:11

Merci de votre message. J'espère effectivement encourager la lecture de Chris Ware :-)

jmmelo 19/10/2008 12:44

Très bonne analyse.
Ce genre de travail est indispensable! l'oeuvre de Ware est assez "impénétrable", et donnez des clés de lecture comme vous le faites permettra, je l'espère, à certains novicez de se plonger dans cette œuvre indispensable.
bravo

Raymond 18/10/2008 18:58

C'est vrai ! Et en plus, j'ai passé une bonne partie de mon temps à réfléchir sur la meilleure manière de terminer ces billet. ;-)

Totoche 18/10/2008 18:22

C'était de courtes vacances.