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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 07:27

Une fois résumé, le récit apparaît dans son incroyable banalité, tandis que le personnage principal reste une silhouette pleine d’incertitudes. Le lecteur a certes compris que Jimmy Corrigan est introverti, complexé, affamé d’amour et qu’il soufre de sa vie solitaire. Toutefois, Chris Ware donne peu d’explications sur ses pensées et n’utilise pas de récitatifs pour éclairer son histoire. Les dialogues ne reproduisent que des échanges de nature banale et entraînent peu d’effusions de sentiments, comme par exemple pendant cet entretien entre Jimmy et son père.

 

Ce dialogue dans un restauroute se prolonge sur le même ton pendant une douzaine de pages, en reproduisant les longueurs, les hésitations, les gênes et même l’ennui que peut avoir une conversation entre des personnes qui se connaissent peu.  Chris Ware a expliqué ses choix narratifs dans l’interview publiée par le N° 2 de la revue BANG. Ecoutons-le : «  je ne crois pas que le genre de relations humaines heureuses, souriantes et amoureuses qui sont décrites dans la majorité des livres ou des séries télé corresponde à la réalité (…). Je veux m’affranchir de telles descriptions idéalistes. C’est la seule façon de créer quelque chose de vraiment important, dont les gens se souviennent après votre mort. » Il représente donc la vie telle qu’elle est et dessine des moments de vie sans relief, qui s’imprègnent de l’ennui du quotidien.

 

Après avoir accepté cette banalité voulue du récit, il faut affronter une autre difficulté plus importante, liée à un ambitieux système de narration. Chris Ware ne s’appuie que sur le dessin pour raconter son histoire et il faut deviner leur signification en l’absence d’un texte explicatif. Dans la page de garde de l’album, une introduction au ton ironique annonce au lecteur qu’un « nouveau langage pictural s’impose ». L’auteur y précise que ce sont des suites d’images simples ou des pictogrammes qui donnent du sens à son récit, et ce texte au ton humoristique est accompagné d’un mode d’emploi satirique. Cette « narration figurative » prend à rebours les habitudes du lecteur de bandes dessinées, qui doit rechercher les signes cachés dans des vignettes stylisées et sans mystère apparent.

 

Prenons par exemple cette page tirée de l’ANL N° 8. Jimmy vient de sortir de l’appartement de son père et se promène dans la campagne.

 Au petit matin, le ciel prend une teinte jaunâtre et il semble annoncer l’hôpital où le personnage va bientôt se retrouver. Jimmy pense aux lettres qu’il a essayé d’écrire autrefois à son père, et ceci est expliqué par l’image centrale de la planche, aux teintes plus foncées. Il y est installé dans son fauteuil et tient un crayon trop grand pour lui, signe de l’effort désagréable que lui impose cette écriture. Les vignettes périphériques plus claires montrent les déplacements de Jimmy sur la route, mais aussi le paysage qu’il regarde de façon distraite car il est perdu dans ses pensées. Il se remémore le texte des lettres qu’il n’a jamais terminées, puis regarde distraitement les feux du carrefour ou les voitures arrêtées à la station d’essence. Il marche dans une flaque d’eau, mouille le bandage de son pied, et néglige de faire attention aux automobiles qui passent. A la page suivante, il se fait logiquement renverser.

 Il s’agit bien sûr d’une scène toute simple ou le sens de chaque vignette est facile à deviner mais Chris Ware dessine aussi des planches plus complexes. Il mélange ainsi volontiers des images de rêverie et de réalité, et alterne sans prévenir les séquences contemporaines avec celles qui se déroulent un siècle plus tôt. Il faut donc prêter une attention soutenue au moindre détail pour garder ses repères. Regardons par exemple comment un flash back vers la jeunesse du grand père est introduit par une simple image muette. La case occupe toute la page et c’est un signe qui doit éveiller l’attention du lecteur.

 L’image baigne dans une lumière rose et cette nouvelle palette colorée fait intuitivement soupçonner un changement d’époque. On remarque ensuite qu’une voiture est tirée par un cheval dans la rue, puis que l’habillement des promeneurs date d’un autre siècle. Aucun texte ne le confirme, mais on comprend sans difficulté que le récit se situe à nouveau à la fin du 19e siècle.

 

L’utilisation d’un langage purement visuel conduit parfois Chris Ware à remplacer le texte des phylactères par des images ou des symboles. Cette façon d’illustrer les pensées cachées d’un personnage est bien connue de la BD franco-belge, et elle permet souvent des gags savoureux. Chris Ware utilise plus rarement ce procédé et cela correspond toujours à une recherche plus artistique. Dans la page ci-dessous, qui montre Jimmy au petit matin dans l’appartement de son père, le dessinateur décrit de façon graphique les craintes et les interrogations du personnage. Paradoxalement, la planche contient aussi deux phylactères avec un texte abondant, mais ils représentent un bruit de fond provenant d’un répondeur téléphonique. Cette page ironique (les seules paroles sont émises par une machine) et plutôt sophistiquée nous raconte comment Jimmy apprend qu’il a une sœur.

 Dans certaines planches encore plus compliquées, Chris Ware peut se montrer impitoyable avec les « aniconètes » (ce néologisme créé par Benoit Peeters désigne ceux qui sont incapables de lire une BD). Prenons par exemple ce pictogramme dont la complexité est évidente. Elle conclut l’ANL N°5, et je vous laisse cliquer l’image avant de lire mon commentaire.

 La lecture commence bien sûr en haut à gauche. On retrouve dans cette grande image brune les maisons que voit Jimmy Corrigan depuis son fauteuil. Un mouvement visuel nous amène ensuite vers l’intérieur du salon de Jimmy, puis vers son fauteuil, et pour indiquer l’ordre de succession de ces images, Chris Ware trace des jonctions (ou parfois des flèches) de case en case. C’est ainsi qu’après le siège de Jimmy, le dessinateur nous désigne un petit buffet à côté du fauteuil, puis un tiroir dans lequel se trouve une photo. On y voit Jimmy encore enfant accompagné de sa mère, et il se rappelle qu’un autre bras est posé sur son épaule gauche. Jimmy réalise qu’il s’agit du bras de son père, que la photo a été déchirée par sa mère et que la partie manquante a été jetée aux ordures. Remarquons que la dernière bande au bas de la planche n’a pas de fonction narrative, et qu’il s’agit d’une simple « frise temporelle » permettant de situer dans le temps les cases de la planche. Il reste une dernière image isolée (une vieille photo) en bas à droite, qui nous montre les grands parents de Jimmy autour de Jim. Quel est son sens ?

On remarque que cette case a un double cadre. Il s’agit d’une image d’attente qui nous renvoie à la page suivante, car le pictogramme n’est pas terminé. Ware continue la remontée dans le temps, et sur la planche suivante, la première vignette reprend la même maison.

La deuxième partie du pictogramme se concentre cette fois sur le site.  Regardez-le  attentivement.
La maison apparaît d’abord inchangée avec une vieille automobile devant le seuil (la grand-mère de Jimmy se tue d’ailleurs en conduisant cette auto), puis les couleurs s’éclaircissent, les formes s’estompent et la continuité des images nous amène vers William Corrigan, l’arrière grand-père qui travaillait comme vitrier. Il a participé à la construction de cette maison au 19e siècle, et à travers la fenêtre que ce dernier avait installée, Jimmy voit (ou imagine) le paysage que l’on pouvait contempler un siècle auparavant. Cette dernière image fait écho à la première case du pictogramme puisqu’on retrouve les mêmes maisons, seul le décor d’arrière plan ayant changé.

 

Avouons-le, j’ai ressenti une certaine jubilation à clarifier ce pictogramme, même si l’information qu’il contient est très réduite. Il explique simplement que Jimmy ne sait rien de son père et que sa mère a détruit tout ce qui pouvait alimenter ses souvenirs. Ce rébus est en revanche riche en significations informulables, car Chris Ware illustre de superbe manière le vertige que l’on peut ressentir en percevant le temps qui passe. Plutôt que de clarifier son récit, il nous fait partager une intuition fugace de son personnage, une impression de déjà vu, une évidence que la sensation du moment présent a déjà été perçue auparavant par d’autres.

 

Chris Ware a déclaré (toujours dans l’interview de BANG) qu’il « hait Milton Caniff » tout comme d’ailleurs le style de BD que développent ses imitateurs, et cette planche sophistiquée pourrait faire office de référence opposable. Il admire en revanche les langages visuels de Cliff Sterrett et Winsor McCay ou l’inventivité de George Herriman, et annonce que les Peanuts ont marqué son enfance. Dans Jimmy Corrigan, il adopte un dessin schématique aux contours nets, tracé d’un trait épais qu’il orne d’aplats de couleurs franches. Vu de façon superficielle, ce style pourrait évoquer celui d’Hergé, mais en découvrant les autres créations de Chris Ware (Quimby the mouse, Rocket Sam ou Big Tex), il devient évident que le dessinateur possède plusieurs manières. « Il existe une grande différence entre dessiner et faire de la bande dessinée » déclarait-il, en ajoutant que « l’image doit être rudimentaire et conceptuelle », et que faire de la BD, c’est « tenter de transcrire une histoire avec des symboles ». Dans Jimmy Corrigan, ses choix narratifs lui imposent un dessin proche de la fameuse « ligne claire », mais il n’en utilise pas la rhétorique car il n’essaie pas de pasticher le réel ou de créer des séquences productrices de mouvement. Il organise en fait ses pages de façon « symphonique » (c’est son propre terme) en assemblant les images ou les séquences autour d’un thème, sans nécessairement respecter un ordre chronologique. Il sait toutefois élaborer de belles séquences narratives, parfois pleines d’émotion comme cette scène où Jimmy se met à pleurer en présence de sa sœur et de son grand-père (il vient de faire leur connaissance).

 

Bien que la narration s’appuie avant tout sur les images, Chris Ware utilise volontiers les récitatifs. Il en détourne cependant le but, car il ne s’agit pas d’apporter des informations mais plutôt de rechercher un style décalé. Ces commentaires adoptent souvent un ton ironique, mais l’auteur peut aussi choisir un ton personnel et empreint de tendresse, comme par exemple cette longue séquence qui montre la solitude et le désarroi de James (le grand-père) pendant son enfance.

 

Certains récitatifs sont franchement humoristiques. Il y a par exemple cette séquence que l’on trouve en ouverture de l’ANL N° 8. William Corrigan (l’arrière grand-père) achète un journal dans les rues de Chicago. Cette action banale est accompagnée de commentaires encadrés, dont la typographie et le style rappelle les textes du cinéma muet, et cette séquence comique se réfère malicieusement aux « slapsticks » de Mack Sennett ou de Buster Keaton.

 Ce type d’intermède comique est assez rare dans « Smartest Kid on Earth », mais Chris Ware veut composer une  œuvre totale, et cela le conduit à alterner les genres. Voici la suite de cette séquence.

 

Le ton allègre de ces deux pages me rappelle par ailleurs l’ancien accompagnement musical des films muets. Les projections étaient souvent accompagnées d’une simple musique de piano, proche du ragtime, et j’imagine volontiers cet achat d’un journal accompagné par un air de Scott Joplin. Chris Ware a d’ailleurs consacré un magazine à ce genre de musique, et le Ragtime Ephemeralist est maintenant très recherché par les collectionneurs. Toutefois, il ne faut pas oublier l’existence d’une autre musique qui est propre aux images, et que l’auteur crée en l’absence de toute mélodie. Il décrit ainsi « une organisation saccadée de rythmes silencieux » qu’il faudrait avoir en tête en lisant certaines planches. Pour les images contemporaines, cet exercice me parait difficile, mais certains sons me viennent facilement à l’esprit en découvrant certaines scènes de la fin du 19e siècle, par exemple lors de cette visite de la grande exposition de 1893 à Chicago.

 La lecture du récit est bien sûr difficile avec ces sauts répétés dans le temps. Chris Ware les annonce souvent par de grandes images muettes et des changements de couleur. C’est ainsi que pendant une promenade, Jimmy Corrigan contemple le ciel et les arbres. Cette séquence baigne dans une teinte bleue profonde, puis le bleu s’éclaircit et il apparaît une couleur rose, symbole d’un retour au passé.

 Les images de la page suivante prouvent que nous sommes restés au même endroit, mais le calme champêtre des arbres est remplacé par l’orage de la guerre. Nous sommes transportés à l’époque de la guerre de Sécession, et l’auteur ne précise pas qui sont les soldats qui se tiennent à plat ventre pour échapper aux balles et aux obus. Pourrait-il s’agir de William Corrigan, l’arrière grand-père de Jimmy, qui a effectivement été blessé lors de cette guerre ?

 Cette irruption du passé n’apporte pas d’information définie et réveille la perplexité. Elle fait exploser la continuité du récit et on peut la considérer comme une échappée poétique, ou comme un de ces moments où la pensée supplante l’action. L’auteur s’attache de nouveau à un espace défini, à partir duquel il remonte le temps. En fait, ce saut temporel garde une certaine logique, car il se situe après une perte de connaissance de Jimmy, et on peut le comprendre comme un état de conscience intermédiaire, propice à l’évasion de la pensée. C’est un nouvel exemple de cet assemblage thématique des événements et de cette résonnance symphonique des images. Relevons qu’aux pages suivantes, le dessinateur nous montre une infirmerie de campagne au temps de la guerre de Sécession avant de revenir au présent, pour nous montrer Jimmy à l’hôpital. Chris Ware ne raconte donc pas une suite d’incidents et montre plutôt des connivences d’ambiance (les corps humains blessés) ou d’espace (les arbres et le ciel) qui débordent les limites temporelles. Cette construction musicale de l’histoire oblige le lecteur à suivre une pensée différente, construite à partir d’associations libres d’idées, d’échappées imaginaires et de bascules soudaines dans le temps ou l’espace.

 

Cette progression discursive et ces interruptions abruptes obéissent-elles à une logique psychanalytique ? On pourrait le penser en constatant les nombreuses remontées dans le temps, les séquences oniriques et les épisodes interrogatifs qui s’insèrent dans cette histoire. Cependant, comme dans la plupart des psychothérapies, cette accumulation d’images et de découvertes ne nous apporte aucune réponse essentielle. Qui est finalement Jimmy Corrigan ? La question reste presque entière après avoir lu ce livre, et on peut s’interroger si ce récit correspond bien à une quête d’identité. Chris Ware nous fait toutefois aimer son personnage, de façon progressive, et nous donne envie de mieux le comprendre. Certains mystères nous poussent à relire certaines scènes, et l’on ressent alors un petit miracle. Si la première découverte de « Smartest Kid on Earth » peut être ardue et déconcertante, la relecture se révèle au contraire riche de sens et jubilatoire. Les pièces du puzzle se rassemblent d’elles mêmes, et certaines correspondances d’images ou de comportements apparaissent en pleine lumière. De plus, l’élaboration d’une chronique familiale donne un autre sens à la vie de Jimmy, et réveille des questions qui dépassent l'enjeu d'une simple destinée individuelle. Il faut donc ne pas se presser dans la lecture, comparer les images et « déchiffrer » patiemment certaines séquences énigmatiques. La beauté de l’ensemble (je devrais plutôt dire sa musique) nous apparaît alors dans toute son évidence.

 

En fait, je suis en train de vous expliquer que « The Smartest kid on Earth » est un chef d’œuvre, mais cela, au fond, vous le saviez déjà ! Les intentions de l’auteur vous sont mieux compréhensibles mais le portrait de Jimmy reste imprécis. Il faut maintenant oser un travail d’interprétation, mais comme ce billet se prolonge, vous pourrez la lire dans une troisième partie qui sera mise en ligne dans quelques jours.

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 22/10/2008 18:47

Itomi : je te recommande de débuter ta découverte par l'album "Acme" traduit par Delcourt (en fait des extraits tirés des ANL N°7 à N°15). C'est au départ plus facile et ludique à lire que Jimmy Corrigan.

Treblig : je connais bien cet article de Jean-Christophe Menu qui résume bien l'oeuvre de Chris Ware. Je dois même confesser que c'est après cette lecture que j'ai commencé à acheter mes premiers ANL au début des années 2000 ;-)

treblig 22/10/2008 09:06

Effectivement Raymond, d'ailleurs dans ce même numéro 2 de Neuvième Art nous avions pu lire, en pages précédentes, un excellent article de M.Jean-Christophe MENU qui nous faisait pénétrer de plain-pied dans le monde de M.Chris WARE.

Itomi Bhaa 21/10/2008 23:15

Pour ma part je ne connaissais ni Chris Ware ni Jimmy Corrigan. J'aime bien les auteurs qui profitent pleinement du média Bandes Dessinées et qui s'appuient sur la page complète pour leur narration.

Raymond 21/10/2008 19:04

Intéressant ! Toepffer est souvent ignoré des américains, pour qui la BD est apparue bien plus tard, avec le Yellow Kid.
Chris Ware est certainement un des auteurs qui a poussé le plus loin possible ses interrogations sur son art (parce qu'il n'a pas peur de considérer la BD comme cela), et son allusion à Toepfer le prouve. Je pense toutefois, ami Treblig, que tu as déjà lu son interview dans 9ème Art, et que tu as été toi aussi ébloui par la qualité de ses réflexions.
Merci de ton message :-)

treblig 21/10/2008 17:07

Dans l'ultime numéro (113-114)du CBD (Collectionneur de bandes dessinées), M.Dominique PETITFAUX nous précise que M.Chris Ware a récemment indiqué dans une revue américaine qu'il n'était pas insensible à l'oeuvre du genevois Rodolphe Töpffer, considéré généralement comme l'un des précurseurs du 9ème Art.