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23 octobre 2008 4 23 /10 /octobre /2008 10:11

Dans la postface de son livre, intitulée ironiquement « Corrigenda », Chris Ware explique que « The Smartest Kid on Earth » était au départ un feuilleton pour un journal de Chicago et que cette histoire est ensuite devenue un  bourbier qui semblait n’avoir plus de fin. Il lui a fallu six ans pour achever son entreprise et je me demande si je ne suis pas, moi aussi, en train de m’embourber dans une analyse qui ne trouve pas sa conclusion. Il faut donc que je concentre mon propos pour répondre à cette orgueilleuse question initiale sur l’identité de Jimmy Corrigan ?

 

En première lecture, j’ai eu l’intuition que ce personnage introverti était le résultat d’un modèle particulier d’organisation sociale et d’espace urbain. Chicago est une cité à l’architecture écrasante, et ces immenses constructions créent un espace qui ne favorise pas les relations humaines. Il en résulte une solitude urbaine qui a probablement été vécue par l’auteur et c’est ainsi qu’ayant quitté sa mère, Jimmy Corrigan se retrouve seul dans son appartement et regarde le monde par sa fenêtre. Le suicide de Superman (ou plutôt de l’individu qui s’est déguisé ainsi) me semble symbolique de cette cité déshumanisée où l’individu n’est qu’un moucheron à peine visible. Chris Ware dessine d’ailleurs cet événement « à l’échelle » des grandes tours, et cela rend le drame presque anecdotique. Le cadavre n’est plus qu’un détail dans le dessin qu’il faut scruter attentivement.

Cependant, ce genre de généralité est souvent superficiel, et une lecture plus attentive de cette histoire souligne l’importance d’une histoire familiale. Jimmy est ainsi un enfant abandonné par son père, puis un adolescent complexé et enfin un adulte solitaire qui garde une relation étroite avec sa mère, et ces expériences ont renforcé son tempérament craintif et son comportement maladroit. Il n’est pas rare de rencontrer dans la réalité ce genre de personnage terne et incapable de s’exprimer en société, qui suscite l’ennui et les sarcasmes. Chris Ware adopte d’ailleurs un regard caustique sur ce héros dont il semble railler la recherche désespérée d’une âme sœur, C’est ainsi que dans un snack bar ou à l’hôpital, Jimmy reste sans voix lorsqu’il se retrouve face à une femme. Chris Ware ne nous montre jamais leur visage (cette absence illustre avec malice l’isolement du personnage) et il évoque de façon sarcastique les érections de Jimmy après certaines rencontres.

 Dans le post scriptum qui conclut le livre, Chris Ware admet que cette œuvre possède une base semi-autobiographique, puisqu’il a vécu le même abandon pendant son enfance et qu’il a passé une partie de sa vie à éviter ce père qui avait quitté le domicile conjugal. Il confesse que ce récit était un exercice censé « régler certains problèmes handicapants » tels que le manque d’assurance et d’expression affective qui le taraudaient. Jimmy était donc un « alter ego du moment, malheureux et mal écrit » permettant à l’auteur d’explorer sa propre histoire. Cette idée m’était déjà venue après avoir constaté une ressemblance (superficielle il est vrai) entre l’auteur et son personnage.

 Chris Ware est toutefois un artiste accompli et il est erroné de l’identifier à un employé de bureau d’apparence falote. Par ailleurs, d’après les témoignages des personnes qui l’ont interviewé, l’auteur ne ressemble pas à Jimmy Corrigan dans la vie quotidienne. L’humour féroce de Ware à l’encontre son personnage confirme toutefois l’existence d’une relation problématique. Ces sarcasmes de l’auteur me rappellent d’ailleurs l’attitude ironique de Franz Kafka qui lisait ses contes cauchemardesques à ses amis, en les présentant comme de bonnes blagues. Le rire est bien souvent un mouvement libérateur, et les confidences de Chris Ware sur sa situation familiale restent une clé essentielle pour comprendre le personnage. L’auteur n’est pas Jimmy Corrigan, mais il a investi plusieurs années de sa vie en dessinant cette histoire.  L’admiration de Jimmy pour Superman a souvent été commentée. Chris Ware nous explique d’ailleurs dans un pictogramme compliqué (qui est imprimé sur la jaquette) que ce super héros représente une véritable figure paternelle. On évoque moins volontiers le fait que Jimmy Corrigan est un collectionneur de comics books, et qu’il possède une armoire où ses fascicules sont emballés dans des sachets en celluloïd et classés de manière systématique. L’auteur nous le confirme par un malicieux diagramme qui est également imprimé sur la jaquette.

 Avouons-le, il est habituel de mépriser les collectionneurs dans le monde actuel. La psychanalyse a renforcé ce dédain puisque Freud l’explique par un type de « caractère anal », défini par un amour de l’ordre, la propreté, la scrupulosité, le besoin d’exactitude, la parcimonie et finalement un attachement aux objets qui implique une tendance à collectionner. Cependant, il parait que Freud avait lui-même un tempérament de collectionneur et sur ce point, Jimmy Corrigan est certainement en bonne compagnie.

A ce stade de la discussion, en considérant Jimmy Corrigan comme un collectionneur de bandes dessinées, un vertige me saisit ! Je vieillis … je collectionne des BD … je perds mes cheveux …aïe … je prends du ventre … je classe des centaines d’albums dans ma cave … misère … cela se rapproche …est-ce que cela me concerne … suis-je moi-même une sorte de Jimmy Corrigan ? Je voudrais me rassurer … et je trouve quelques notables différences (mon père ne m’a pas manqué, je ne m’ennuie pas dans la vie). Par contre, le monde de la bande dessinée a des aspects enfantins qui me plaisent, et peut être que Jimmy ressent la même sensation. Faut-il vraiment revendiquer une différence ?

 

On pourrait prolonger ce petit moment d’introspection, voir même reconsidérer le titre de cette chronique. L’avez-vous réellement bien compris, vous qui êtes pour la plupart, je pense, des érudits, mais aussi d’heureux collectionneurs de BD ? On pourrait formuler la question ainsi : qui d’entre vous est Jimmy Corrigan ? Vous ressentez un peu de sueur sur le front, ou alors vous vous sentez tellement différent que cette question vous fait sourire. Tout est possible, en fait, car ce personnage est d’abord un concept et une abstraction.

 

Pour mieux comprendre cette dernière idée, il faut reprendre les premiers récits de Chris Ware. On peut constater que le personnage de Jimmy Corrigan s’est construit de façon progressive. Dans l’ANL N°1, il est d’abord une silhouette risible que l’auteur utilise selon son inspiration du moment.

 Lors de ses débuts, Chris Ware a dessiné quelques histoires sur l’enfance de Jimmy. Il imagine alors un garçon intelligent et créatif, ce qui explique d’ailleurs le titre énigmatique du livre. Dans Jimmy gets out his house par exemple, l’enfant se montre capable de construire une fusée, et aussi de préparer un liquide qui lui permet de rapetisser. Ce récit naïf et surréaliste me fait penser à certaines œuvres underground de Robert Crumb, et Jimmy est au départ un personnage prétexte, une source de gags sans épaisseur ni biographie particulière

 

Après avoir porté divers masques (vieillard aigri, enfant génial ou jeune homme complexé) Jimmy Corrigan devient au cours des années 1990 un homme solitaire et mieux défini. Son apparition dans un feuilleton lui donne progressivement une biographie, et ce personnage malléable et sans consistance acquiert une structure psychologique en même temps qu’une famille. Une rencontre s’est ainsi produite au milieu de l’histoire, accompagnée d’une identification qui a progressivement modifié le personnage. Au début du récit, Jimmy Corrigan est encore une silhouette impersonnelle, mais sa solitude et la découverte de son passé le rapprochent ensuite de son créateur. Tout au long du dernier chapitre (ANL N° 14), il devient un personnage de mélodrame qui nous emporte avec ses émotions. Il rencontre sa sœur et pense avoir retrouvé une famille. C’est alors qu’il apprend que son père est mort dans un bête accident.

 Le temps semble se ralentir car Chris Ware multiplie les vignettes au sein de la planche. Jimmy reste immobile, presque tétanisé, tandis qu’Amy réagit avec colère.

 Jimmy reste prostré sur le sol, puis un infirmier l’emmène hors de la chambre. Il se retrouve seul dans le couloir de l’hôpital, et se tient désespéré devant la porte.

Jimmy ne bouge pas, et il est difficile de savoir combien de temps il reste ainsi car plusieurs pages le montrent toujours figé devant la porte. Chris Ware redessine à l’identique certaines vignettes, et seuls des changements de couleurs annoncent la détresse du personnage. Ainsi, la première case de la planche ci-dessous est colorée d’un rose identique à celui du pull de sa sœur, tandis que les suivantes se teintent d’un triste brun grisâtre. Jimmy est retourné à sa solitude.

 

Le visage de Jimmy reste figé de stupeur et des personnes passent devant lui sans qu’il y prête attention. Le temps s’est arrêté, puis un chauffeur de taxi l’interpelle : « c’est vous qui avec appelé un taxi ? ». Sans réfléchir, Jimmy le suit et quitte l’hôpital.

Une larme apparaît sur le visage de Jimmy, et Chris Ware se trahit ! Il s’est vraiment pris de sympathie pour son personnage, et il en est probablement de même pour le lecteur. Jimmy n’est plus un insecte dont on observe avec curiosité le comportement. Il devient un être qui souffre, qui rêve à ce qui aurait pu se passer, qui repart vers Chicago et qui se retrouve seul dans cette cité monumentale et vide. C’est le jour du Thanksgiving, et il arrive vers l’emplacement où « Superman » s’est suicidé. Cet événement était prémonitoire, puisque son père est maintenant mort !

Cependant, la conclusion du récit reste ouverte. L’auteur ne veut pas accabler son personnage, et il lui donne une nouvelle chance. Jimmy ne pouvant pas supporter la perspective de se retrouver seul chez lui, il retourne à son lieu de travail. Il y fait connaissance avec une nouvelle collègue qui est en face de son bureau. Pour la première fois, Chris Ware nous montre le regard d’une femme. 

Une conversation banale s’engage, et c’est peut être une nouvelle histoire qui commence. Le dernier strip se termine par un regard interrogateur de Jimmy. A-t-il retrouvé l’espoir ? 

Jimmy Corrigan reste ainsi mystérieux. Créé au départ comme un nom passe-partout, ou plutôt comme une silhouette maniable, il est dans ce livre un personnage concept, puis il prend de l’épaisseur au cours du récit et devient presque un double de l’auteur. Après 380 pages, Chris Ware s’est pris de passion pour son personnage qui perd son caractère risible et stéréotypé. L’apparition de cette empathie et de ce regard plus optimiste est probablement le signe que l’auteur s’est réconcilié avec son œuvre. C’est au fond ce que l’on peut espérer de mieux après une bonne psychothérapie. 

J’avais envie d’analyser ce livre en m’intéressant à l’identité du personnage principal, mais cette démarche introspective n’est bien sûr qu’une des multiples facettes de l’œuvre. J’ai peu parlé d’autres aspects fascinants comme les jeux de Chris Ware avec le temps (que l’on pourrait comparer à ceux de Marcel Proust), la signification particulière de chaque couleur (une des idées les plus originales du livre), l’utilisation de véritables « leitmotiv » (Superman, l’homme robot, l’oiseau voyageur), le regard de l’auteur sur l’architecture de Chicago ou l’incorporation du réel au sein d’une rêverie continue. J’ai volontairement évité de commenter les jeux, les bricolages (à découper) ou les titres au lettrage sophistiqué qui sont insérés dans le récit, car je ne voulais pas m’attarder sur des digressions formelles. J’aurai dû faire quelques commentaires sur Amy (la sœur) ou James (le grand-père) car ces personnages apportent un éclairage particulier sur Jimmy Corrigan, mais ce billet devient plutôt long. Je m’arrête donc là en espérant que d’autres admirateurs entreprendront un jour ce travail, sans se limiter à quelques réflexions minimalistes.

 

J’ai bien sûr recherché quelques références critiques sur ce livre et je recommanderai surtout The Imp, le journal de Daniel Raeburn, dont le remarquable numéro 3 est consacré à Chris Ware, et qui a par ailleurs été publié en français en 2005. L’interview publiée dans BANG N°2 a orienté de manière utile mes réflexions, mais peu d’autres publications françaises analysent de façon détaillée « The Smartest Kid on Earth ». On trouve plus de textes en anglais, et il faut signaler une monographie très fouillée de D. Raeburn, mais la référence de base reste certainement la longue interview du Comics Journal N° 200, que je n’ai hélas pas lue. Il existe heureusement de multiples sites sur le Web et j’ai apprécié les liens proposés par le site de RAW qui donne accès à divers articles et interviews. On peut voir sur YouTube le reportage télévisé filmé par Benoit Peeters en 2005, et c’est une rencontre fascinante que je vous recommande. Le site de Pantheon donne aussi une liste d'adresses dont l’intérêt est variable mais cela pourra intéresser les pinailleurs.

 

Voilà ! J’avouerai tout de même le sentiment de n’avoir pas tout compris après mes trois lectures, et il faudra certainement que je m’y remette une quatrième fois. C’est d’ailleurs une particularité singulière de cette œuvre que d’hypnotiser le lecteur et de l’attirer dans une redécouverte perpétuelle et jubilatoire. Je ne sais combien de personnes ont été capturées comme moi par ce type de lecture en boucle, mais c’est ce phénomène qui donne la certitude d’avoir découvert un chef d’œuvre. Chris Ware de son côté ne dessine plus Jimmy Corrigan mais il publie chaque année de nouveaux Acme Novelty Library. Il prépare actuellement un livre dont le thème principal l’architecture (Building Stories)  ainsi qu’un recueil de Rusty Brown, et vit tranquille dans la banlieue de Chicago. Avec lui, la BD est devenue un art destiné aux adultes et on tout porte à croire qu’il s’agit d’une étape décisive.

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 28/02/2010 13:52


Merci. Il existe deux autres livres de Chris Ware traduits en français, intitulés "Quimby the Mouse" et "ACME", qui présentent une autre facette de son oeuvre. On y trouve surtout des histoires en
1 planche et leur intérêt ne provient pas du récit mais plutôt de leur style graphique varié. Pour ce qui est des "graphic novels", j'imagine qu'un gros volume de "Rusty Brown" devrait paraître
dans un délai de 1 à 2 ans, et ce sera un nouveau livre à ne pas manquer.


zazA 28/02/2010 00:31


J'ai dévoré ce billet. Avant d'avoir fini la 3e partie j'ai courru à la librairie la plus proche me procurer le gros volume de 380 pages... je suis plongée dedans, complètement mordue. Je dois dire
que je ne lis aucune BD. Je suis même plutôt réfractaire au départ. Alors si c'est ça la BD!... Je dois dire que je suis une amoureuse de Proust et de toute oeuvre singulière. Mille mercis de
m'avoir donné cet envoûtement... je suis faite à l'os, à 48 ans ce n'est pas banal.


Raymond 19/11/2008 16:31

Belle critique, en effet.
Il faut ainsi que je me dépêche d'aller à la librairie BD de Genève, où je trouve habituellement les ANL !!!

david t 18/11/2008 19:33

fais vite raymond, ces fascicules sont en édition limitée car auto-édités. je me mords les doigts d'avoir manqué les numéros 16 et 17.

le numéro 18 est très bon et très beau. j'en avais fait une critique plus tôt cette année:
http://www.du9.org/Acme-Novelty-Library-Vol-18

Raymond 17/11/2008 18:17

Il va falloir que je rattrape mon retard, car j'en suis resté à l'ANL N° 17 !
Merci de tes remarques :-)