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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 07:50

« La bande dessinée, je n’y comprends rien ! ». Cette déclaration a été  faite dans les années 1970 par Françoise Giroud, et elle a longtemps fait fureur dans les milieux snobs. Il était alors de bon ton d’étaler son ignorance, tant était grand le mépris pour les histoires illustrées. Les récits en images étaient considérés comme infantiles, et c’est pour répondre à cette arrogance que Benoit Peeters a inventé le concept d’« aniconète », c'est-à-dire d’une personne incapable de comprendre une série d’images. Aujourd’hui, la BD a obtenu un statut culturel et elle est moins contestée, mais j’entends encore parfois quelques échos de cet ancien mépris. Il y a de vieilles colères qui ne sont pas oubliées.

 

J’avoue avoir pensé à ce vieux litige en redécouvrant cette merveilleuse bande dessinée qu’est The Katzenjammer Kids (Pim Pam Poum) sur le blog d’Itomi Bhaa. Cette série, créée par Rudolf Dirks et reprise par Harold Knerr, possède deux caractéristiques intéressantes. Tout d’abord, c’est une des premières bandes dessinées que j’ai lues dans mon enfance, et c’est probablement le cas de beaucoup d’amateurs puisque ces planches paraissaient jadis dans le journal de Mickey, surtout destiné aux enfants. D’autre part, cette œuvre très ancienne (créée en 1892) a été conçue à une époque où le 9e Art était encore embryonnaire. Elle représente ainsi à double titre les prémices de la BD, et contient en particulier les procédés fondamentaux qui ont défini le genre. Ces règles non écrites ont imprégné notre pensée, et nous permettent  de savourer aujourd’hui les finesses d’œuvres plus modernes et plus adultes.

 

Osons maintenant une pensée impertinente. Il doit exister des malheureux qui n’ont pas eu la chance de lire le journal de Mickey, et ainsi de découvrir les images de Carl Barks, Floyd Gottfredson ou Harold Knerr pendant leur enfance. On pourrait alors trouver une excuse à ces ignares qui restent, encore aujourd’hui, tout simplement incapables de comprendre l’art séquentiel. Il y a une faille dans leur éducation !

 

Avec cette présentation de Pim Pam Poum, je vais m’offrir une minuscule revanche. Je me propose de résumer ici les règles simples que tout amateur de BD connaît depuis longtemps, et qui sont superbement illustrées par Harold Knerr. Ce cours élémentaire de bande dessinée, destiné à « ceux qui n’y comprennent rien », est finalement la seule réponse intelligente à la bêtise et l’ignorance. Mme Françoise Giroud est depuis longtemps décédée, et ce billet ne lui sera pas utile, mais il reste aujourd’hui quelques intellectuels qui pourraient bénéficier de cette séance de rattrapage. Je vais m’appuyer sur un album publié en 1981 par Slatkine, où l’on trouve un florilège des planches publiées par Harold Knerr pendant les années 1930. 

Il est difficile de définir la spécificité de la bande dessinée, mais à la suite de Will Eisner et de Scott McCloud (entre autres), j’admettrai qu’il s’agit de l’art de construire une séquence d’images. Que ce soit sur une page, un strip (dans un journal) ou un écran d’ordinateur, on y trouve des dessins qui se suivent de façon chronologique, et qui racontent généralement une petite histoire (mais pas toujours). Cette suite d’illustrations est centrée autour d’un sujet qui peut être une action, un décor ou un personnage. La première règle commune à toute les BD me parait être ce centrage qui implique une CONSTRUCTION DE L’IMAGE. Le dessinateur choisit un cadrage ou un angle de vue afin de guider le regard du lecteur vers ce qui doit être porteur de sens. Pour obtenir cela, Knerr ne fait pas de recherche sophistiquée et utilise un simple plan général dans lequel évoluent plusieurs personnages. Il garde souvent un plan fixe pendant toute la séquence, ce qui lui permet de clarifier son récit, comme par exemple dans ce gag qui commence par une partie d’échecs entre Capitaine et l’Astronome. On découvre Adolphe caché sous la table, en train de préparer une mauvaise farce au capitaine, et ce détail est le moteur de l’action. Le dessinateur place Adolphe au centre de l’image et l’efficacité narrative de l’histoire nait de cette construction toute simple (je vous propose de cliquer sur l'image ci-dessous pour découvrir la planche en entier).
 
La clarté du récit nécessite que l’on reconnaisse sans hésiter les PERSONNAGES. Il faut que chacun d’entre eux possède des traits typiques dans sa silhouette, son visage ou son habillement, et cette règle de la reconnaissance implique en corollaire qu’un personnage soit toujours redessiné à l’identique. Chez Knerr, cette identification est extrêmement simple car le Capitaine, Tante Pim ou l’Astronome ont des caractéristiques physiques uniques. On peut relever que les jumeaux Pam et Poum sont presque identiques, mais ils agissent de concert et forment un couple indissociable. Cette définition précise de chaque silhouette offre par ailleurs à Knerr une source de gags fondés sur la ressemblance et le déguisement. Dans la planche ci-dessous, les garnements se déguisent en « astronome » et font croire au capitaine qu’il voit double, puis triple, à cause de ses abus d’alcool. La maîtrise graphique de Knerr lui permet à la fois de construire une ressemblance crédible (qui trompe le capitaine) et d’indiquer que ces silhouettes ne sont qu’une imitation.

 

Pour raffiner la signification du récit, il est impératif que chaque personnage soit EXPRESSIF. Pour cela, le dessinateur précise de façon ostensible les gestes et l’expression des visages, ce qui rapproche souvent la bande dessinée de la caricature. Dans les Katzenjammer Kids,  la physionomie des personnages est souvent réduite à quelques grimaces extrêmes. Le visage du Capitaine, par exemple, ne montre dans la série que cinq ou six expressions fréquentes comme la satisfaction, l’étonnement, la peur, la colère ou le sommeil, mais cette palette limitée d’émotions est suffisante pour obtenir l’effet comique recherché (qui est proche des histoires de Guignol). Dans l’histoire férocement drôle ci-dessous, construite à nouveau sur la tromperie et le déguisement, le Capitaine n’exprime qu’une continuelle fureur. Cette force d’expression est plus importante que la recherche d’éventuelles nuances, car elle contribue à l’effet comique. Le visage des jumeaux évolue au contraire tout au long de l’histoire et manifeste successivement leur malice, leur étonnement puis leurs pleurs avant de retrouver leur malice pour préparer une nouvelle farce.

 Le DECOR doit être précis tout en étant dessiné de façon simplifiée. Cette règle n’est pas constante car certains dessinateurs n’utilisent aucun décor tandis que d’autres se signalent par l’esthétisme ou la sophistication de leurs paysages. Comme la plupart des fondateurs du 9e art, Harold Knerr se contente d’un environnement schématique dont le but est fonctionnel (il doit servir à l’élaboration d’un gag). On peut relever que d’une page à l’autre, il n’y a aucune constance des décors qui se trouvent autour de la maison de Pim Pam Poum. Les caractéristiques de cet univers sont changeantes même si chaque planche garde sa cohérence propre. Rappelons que le Capitaine et les garnements vivent dans un monde tropical, sur l’île de Bongo, mais dans le gag ci-dessous, on découvre leur maison entourée d’une palissade et un chat qui miaule pendant la nuit.
Cet environnement évoque d’abord la situation d’une famille américaine vivant aux USA et il est ainsi construit pour servir à un gag. On remarque dans la chambre du capitaine deux fenêtres et un mobilier simplifié, et chaque détail possède une fonction utilitaire pour le récit (y compris le réveil qui est finalement jeté par la fenêtre).

 Le DECOUPAGE consiste à définir les « moments clé » qui marquent la progression d’un récit. A l’origine, l’action est censée se dérouler de façon continue et le dessinateur doit choisir ce qui doit être montré pour garder une compréhension suffisante de l'histoire. Ce découpage permet aussi d’imprimer un rythme ou une intensité particulière à chaque séquence, ce qui va définir un style. Harold Knerr ne semble pas avoir ce genre de préoccupation, et il construit d’abord ses images autour des actes qu’accomplissent ses personnages. L’action progresse ainsi sur un rythme vif et saccadé, et la planche qui suit l’illustre très bien. Il y a dans presque chaque image un événement brusque (coups de fusil, objets tombant sur la tête du Capitaine) qui devient un gag. La succession presque mécanique de ces actions permet de créer une comédie irrésistible.

Attardons-nous en passant sur la dernière image qui se signale par un effet comique particulier. Le Capitaine a tellement reçu de coups sur la tête qu'il n'a pas retrouvé une pleine conscience. Ce décalage inattendu, qui parodie le traditionnel châtiment final, termine de façon joyeuse cette séquence d'action.

Je n’insisterai pas trop sur la MISE EN PAGE qui est souvent devenue sophistiquée dans les œuvres actuelles. Pour sa part, Knerr ne cherche pas à amplifier ou à singulariser certaines images, et construit ses planches de façon simple, en utilisant cinq ou six bandes constituées de deux cases aux dimensions égales. Chaque vignette garde une égale importance, et cela correspond à un style qui évite toute emphase, en privilégiant le rythme de l’action. Cette simplicité se révèle souvent efficace, et elle devient jubilatoire dans cette histoire ci-dessous qui voit un poulet voltiger de main en main, chaque personnage craignant par dessus tout d’être pris « la main dans le sac » par Tante Pim. Finalement, c’est l’infâme Adolphe (un de ces personnages que j’adore détester) qui se retrouve pris au piège. Le vrai coupable est tout de même puni, et on peut savourer la satisfaction d’une justice immanente.

 Une dernière caractéristique de la bande dessinée est sa capacité de produire un EFFET ARTISTIQUE, ou aussi d'apporter une signification qui lui est singulière, et qu'il est impossible de reproduire par un autre médium. Le plus souvent, cela s’identifie à la création d’un univers propre à l’auteur, mais il existe d’autres effets originaux et spécifiques à l'art séquentiel. J’ai déjà évoqué dans ce blog comment certains dessinateurs reproduisent l’illusion d’un mouvement sur la page, ou comment ils peuvent jouer (comme Swarte) sur les contradictions qui existent entre le ton du récit et le style du dessin. Chez Knerr, on apprécie simplement le dynamisme de certaines planches qui créent une sorte de « ballet » mécanique et savoureux. On peut le découvrir par exemple avec cette farce des jumeaux qui perturbent la pêche du Capitaine et de l’Astronome en attachant les deux lignes.

 Knerr maintient un plan fixe d’image en image, et cela lui permet de mettre en évidence le mouvement alternatif provoqué par les tractions successives du Capitaine et de l’Astronome sur leurs cannes à pêche. Le comique nait d’une amplification progressive du mouvement et de ses répercussions qui deviennent de plus en plus spectaculaires. Je trouve que cette page est un petit chef d’œuvre.

 Ajoutons encore que pendant la lecture d’un album, l’effet comique des Katzenjammers Kids s’accentue grâce à la répétition des gags. Il y a ainsi un comique de répétition et d’accumulation qui est comparable à celui des courts métrages de Charlot ou de Buster Keaton. On peut aussi apprécier un équilibre subtil entre l’aspect répétitif de certaines images (comme la fessée que le Capitaine administre aux enfants farceurs) et la variété infinie des circonstances qui les provoquent. Cette fantaisie et cette faculté de renouvellement désigne à coup sûr l’existence d’un chef d’œuvre.

 

Je ne raconterai pas l’histoire de cette série car tout cela est vous présenté en détail par Itomi Bhaa sur son blog. Je vous conseille d’aller maintenant découvrir son dossier (abondamment illustré) dont ce billet n’est finalement qu’une simple préface. Vous y apprendrez tout sur les modestes précurseurs, les géniaux créateurs, les pâles suiveurs ou les infâmes copieurs de cette série aujourd'hui bien souvent (et injustement) dédaignée.

 

Les curieux pourront découvrir les strips actuels (dessinés par Hy Eisman) sur le site du King Features Syndicate,  mais je conseille surtout les planches de Dirks et de Knerr qui sont réellement drôles. Il est difficile de trouver aujourd’hui les albums de Pim Pam Poum qui sont épuisés, et la dernière réédition (chez Vent d’Ouest) date de 1994. Le plus simple est de redécouvrir ces images sur le Web, et en dehors du blog d’Itomi Bhaa, je vous recommande d’aller sur Barnacle Press qui contient de nombreuses pages dessinées pendant les premières années de la série. Les collectionneurs pourront rechercher les anciennes reliures du journal de Mickey, de même que divers albums ou petits formats dont Jean-Paul Rauch a rédigé une liste très utile. Il existe sinon peu de sites ou de critiques de cette BD sur le Web, en dehors du dossier d’Itomi Bhaa et de la page de Jim Lowe qui contient un résumé intéressant.

 

Voilà, oublions maintenant les « aniconètes », qui ne viendront certainement jamais lire cette page, et attachons nous à redécouvrir cette œuvre joviale et parfois oubliée. On se fatigue parfois des nouvelles BD sérieuses et adultes, et c'est alors le moment de retrouver cet univers enfantin et féroce, cet humour plein d’énergie et de joyeuses surprises, cette fontaine de jouvence qui nous ramène avec bonheur vers une époque autrefois considérée comme un âge d’or.

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Published by Raymond
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commentaires

Totoche 02/12/2008 21:02

Ah, ça !
Je ne prête plus mes BD à des collectionneurs depuis que je me suis fait chouré le "Picsou Magazine" n°1 en primaire !
:-))))

Raymond 02/12/2008 19:20

Et surtout, il ne faut pas que ce meilleur ami soit collectionneur de BD ;-)

Cela me rappelle certaines histoires vécues avec mon frère, qui avait un ami collectionneur. Il lui a prêté quelques uns de mes plus albums ... que je n'ai jamais revus :-(

Totoche 02/12/2008 15:24

Je connais cet album puisque je l'ai offert à mon meilleur ami il y a quelques années...
Le problème, c'est que je ne l'ai jamais retrouvé en librairie à un prix abordable depuis... ! Il faudrait que je cherche sur la toile.
(on ne devrait jamais avoir de meilleur ami :-) )

Raymond 02/12/2008 12:39

Le problème, c'est justement que l'on a découvert ces planches dans le journal de Mickey, et qu'on en a gardé une représentation infantile. A l'origine, elles étaient bien destinées aux adultes, et elles restent aujourd'hui follement drôles.
Effectivement, il faudrait rééditer ces pages, mais en attendant, tu peux toujours d'essayer de trouver l'album dont j'ai tiré ces images. Tu ne le regretteras pas ;-)

Totoche 01/12/2008 23:53

Je voulais dire "Glougloub" bien sûr, tu m'auras compris ;-)