Lundi 22 décembre 1 22 /12 /Déc 08:14

« Idéalement, la bande dessinée devrait être intraduisible dans un autre langage ». J’ai déjà cité cette phrase de Blutch dans une précédente chronique, et c'est la même idée qui m'a fait acquérir il y a un an ce livre d’apparence curieuse. Il était dessiné par un auteur inconnu, offrait au premier regard un dessin au style changeant et son contenu était difficilement résumable. Je l’ai feuilleté sans être capable d’y comprendre quelque chose, mais cet album me titillait. Il me fallait relever ce défi et c’est ainsi que j’ai acheté Trois Paradoxes.

 Dans une petite ville de l’Ohio, un dessinateur de BD est venu rendre visite à ses parents et il est perdu dans ses réflexions. Il pense à son voyage, à une femme qu’il doit bientôt rencontrer, et passe des heures devant sa table à dessin, en essayant difficilement de faire avancer sa prochaine BD. Il se promène dans les rues de son enfance, discute avec son père et se remémore certains événements de son passé. Aucun événement marquant ne survient pendant ce séjour, et les images de Trois Paradoxes nous racontent la journée ordinaire de Paul dans sa voiture, dans la rue ou chez ses parents, en suivant le fil continu de ses pensées qui oscillent entre le réel et l’imaginaire, le passé et le présent, la perplexité et la certitude.

 

Comment représenter par le dessin cet univers psychique mouvant, avec ses allers retours capricieux et ses inspirations soudaines, sans se perdre dans d’interminables explications ? Paul Hornschemeier choisit de multiplier les styles afin d’illustrer chaque domaine mental par un graphisme immédiatement reconnaissable. Il y a tout d’abord la bande dessinée que Paul est en train d’élaborer, et qui se présente sous la forme d’un crayonné en bleu. C’est d’ailleurs avec ces images qu’il commence son récit.

 Il y a ensuite les lieux où le personnage principal se promène, et qu’il photographie tout au long de son séjour. Ce monde quotidien et banal est dessiné avec un style que l’on pourrait qualifier de « réaliste », et il correspond à la manière habituelle de Paul Hornschemeier. On retrouve ce graphisme dans ses autres œuvres marquantes (comme Adieu Maman) et il est très influencé par Daniel Clowes.

Pendant  son séjour, Paul se rappelle d’une bagarre stupide qui l’avait opposé à un garçon plus costaud que lui. Les souvenirs d’enfance du dessinateur sont illustrés par un dessin simplifié et teinté de couleurs à gros grain, qui n’utilisent qu’une gamme limitée de rouges et de jaunes. Avec ce graphisme faussement naïf, Hornschemeier mélange l’enfance de son personnage et les comics strips qu’il lisait à la même époque.

Lors de sa promenade, Paul rencontre dans un magasin un homme qui a été victime d’un traumatisme laryngé. Il se souvient de cet ancien fait divers, et Hornschemeier nous raconte alors cet accident.  L'auteur reprend son dessin standard mais les couleurs y paraissent jaunies par le temps. Le papier lui-même prend la teinte brunâtre des fascicules qui ont été imprimés 30 ans plus tôt.

Tandis que Paul cause à son père, sa pensée est envahie par les fameux paradoxes de Zénon. Le récit s’interrompt à nouveau, et nos découvrons la couverture d’un vieux comic book intitulé « Zénon et ses amis ».

 Dans ce fascicule aux pages ébréchées, le papier est jauni et le dessin adopte un style enfantin. Les trois paradoxes nous sont racontés avec un ton familier et Zénon, Socrate, Parménide et Protagoras semblent provenir d’un campus américain. Leur débat philosophique ressemble à une lutte de pouvoir qui se déroulerait dans une cour d’école.

Paul se promène donc sur les lieux de son enfance. Il pense à sa situation actuelle, à son œuvre qui n’avance pas, à certains événements de son enfance, à la femme qu’il doit bientôt rencontrer. Il parle avec son père, mais cette conversation ne nous apprend pas grand-chose. Le dessin, en revanche, nous permet de suivre le cours de sa pensée.

Que viennent faire les trois paradoxes de Zénon dans ces moments de vie banale ? Ce sont à l'évidence des questions qui tourmentent le personnage, et qui s’ajoutent à ses autres incertitudes. Il est probable qu’ils ont aussi été un sujet de méditation pour Paul Hornschemeier qui (il faut le préciser) a fait des études de philosophie et de psychologie avant de choisir le dessin et la bande dessinée. En y réfléchissant, toutefois, ils me semblent surtout représenter une sorte de métaphore de son existence. On pourrait les considérer comme un jeu intellectuel, mais ils décrivent aussi de manière subtile le vécu de ce dessinateur qui est revenu sur les lieux de son enfance. Paul en parle d’ailleurs à son père pendant leur promenade.

Le premier paradoxe de Zénon, celui de la dichotomie, évoque une infinité de moitiés de distance que doit parcourir un coureur pour se rendre d’un point à un autre. Il lui devient ainsi impossible d’atteindre son but, et c’est bien cette sensation de ne pas avancer qui hante la vie de  Paul. Il rumine cette idée en conduisant sa voiture le long des interminables routes rectilignes de l’Ohio. Que ce soit dans son œuvre ou dans sa vie privée, il est perpétuellement en attente. Il doit bientôt rencontrer une amie, avec qui il n'a fait que correspondre, mais il n'arrive pas à s’en réjouir et cet événement tout  proche lui semble encore flou et incertain.

Le second paradoxe, celui de la flèche, joue sur l’équivoque de l’instant. La flèche lancée par un arc est-elle immobile ou en mouvement lorsqu’on la regarde à un moment donné ? Paul ressent en lui-même cette double appartenance. Son esprit est sans cesse en mouvement, car il explore le passé, interroge le présent et imagine le futur, mais il lui semble vivre dans un monde figé. Il dessine, voyage et fait des photographies, mais il a le sentiment de ne pas avancer. Cette pesanteur des choses contraste avec le bouillonnement de ses idées, et cette impression se concrétise brutalement lorsqu’il rencontre un vendeur blessé au cou et handicapé de la parole. Paul se retrouve alors sans voix, désemparé et immobile.

 Il existe encore un troisième paradoxe, celui d’Achille qui est incapable de rattraper la tortue. Il faut l’avouer, je ne lui ai pas trouvé d’équivalence précise dans le récit. Peut-être que l’un d’entre vous saura me l’expliquer ?

 

Ainsi, Trois Paradoxes se présente comme le journal intime d’un dessinateur et une confidence sur la création artistique. Peut-on considérer cette histoire comme une autobiographie ? De nombreux détails nous incitent à le croire puisque le personnage principal ressemble à son auteur. Tout comme lui, il s’appelle Paul, il est hanté par les questions philosophiques, il habite à Chicago et ses parents vivent dans l’Ohio. Toutefois, il existe une relation plus complexe entre l’auteur et sa BD. Dans l’interview donné à Gary Groth (et publié dans MOME), Hornschemeier révèle la genèse lente et difficile de cette œuvre, finalement publiée avec deux ans de retard, et ce long processus de création semble ironiquement s'identifier au paradoxe qu’il raconte. Il avoue d'ailleurs que la plupart du livre lui correspond, mais admet qu’il contient aussi des éléments fictionnels et des extraits de philosophie présocratique, et espère que cet ensemble trouve finalement un sens. L’auteur parle donc de lui-même dans cette œuvre, et il semble le faire avec sincérité, mais les événements qu’il rapporte sont décalés ou inventés. Ce n’est pas une vraie autobiographie, mais plutôt l’invention d’un moment de vie qui lui permet d’ingénieuses recherches formelles. Ce mélange des styles (graphiques et narratifs) donne à l’image un rôle principal, et permet d’illustrer de façon ingénieuse les silences, les dilemmes et les espoirs d’un dessinateur à la recherche de son destin.

 

Bien que Trois Paradoxes soit son troisième album traduit en français, Paul Hornschemeier est peu connu dans le monde francophone. Son livre le plus remarqué reste Adieu Maman, impitoyable histoire d’un orphelin qui lutte pour garder son père, mais il a réalisé bien d'autres BD que l'on commence à découvrir. Alan Doane a écrit un bon résumé de sa courte carrière, et il existe plusieurs interviews (1, 2, 3) sur le Web qui vous permettrons de mieux connaître la personnalité de l’auteur. Hornschemeier s’est associé avec d’autres dessinateurs de Chicago (dont Jeffrey Brown, l’auteur de Clumsy) pour former le Holy Consumption Bulletin, un site web destiné à faire connaître leurs travaux. Il a par la suite créé son propre blog, et il existe par ailleurs un site web qui met en ligne des extraits de ses œuvres. Lorsqu’il ne dessine pas, Paul chante et joue de la guitare avec The Arks, et il a également collaboré à une adaptation théâtrale des Trois Paradoxes. Ses travaux sont pré publiés dans MOME (avec un long récit intitulé Life with Mr Dangerous) ou dans FORLORN FUNNIES (avec A new Decade for Eli Guggenheim). Un quatrième album (intitulé Let Us Be Perfectly Clear) vient de paraître mais il n’a pas encore été traduit en France.

 

Voilà ! Trois Paradoxes n’est probablement pas le chef d’œuvre de l’année, mais c’est un de ces livres rares qui explore avec bonheur les possibilités du medium, et qui réussit à exprimer par l’image des sentiments souvent indicibles. Il n'a pas séduit le grand public, mais il  peut apporter un divertissement subtil aux curieux ou aux esthètes qui considèrent la BD comme un art. Paul Hornschemeier travaille actuellement sur trois nouveaux romans graphiques, et il est devenu un auteur à suivre.

Par Raymond
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