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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 11:07

Une fois de plus, j’ai découvert en janvier la sélection du festival d’Angoulême et je suis plongé dans un abîme de perplexité. Calfeutré dans mes habitudes de lecteur qui me poussent vers mes auteurs favoris et débordé par la prolifération de nouveautés, je n’ai encore une fois lu qu’une ridicule minorité de ces albums qui ont été repérés par un jury d’experts. Suis-je en train de passer à côté de l’essentiel ? Faut-il lire à tout prix cette quarantaine d’œuvres distinguées, que j’ai ignorés sur les rayons des librairies ou dont je n’ai même jamais entendu parler ? Le projet naïf de suivre les nouvelles BD intéressantes devient une activité à plein temps, voir peut être même une utopie. Je suis maintenant dépassé par cette tâche monumentale qui prend la dimension d’un travail d’Hercule.

 

Et si l’essentiel était ailleurs, parmi les milliers d’œuvres non sélectionnées, chez ces auteurs qui nous parlent simplement et intelligemment d’aujourd’hui, sans faire de nombrilisme ou virtuosité gratuite ? Il y a ainsi Peggy Adam, dont on parle peu même si son album Luchadoras a été retenu en 2007 dans la liste des essentiels d’Angoulême. Sans être une inconnue, cette dessinatrice appartient encore à la catégorie des auteurs que l’on pourrait qualifier de confidentiels. Lorsque j’ai découvert par hasard un de ses livres,  il y a 2 ans, j’ai d’abord été frappé par l’esthétique de la maquette. J’aimais l’originalité discrète de la couverture et la délicate bichromie qui enjolivait les dessins, et c’est finalement par attrait de l’inconnu que j’ai acheté le deuxième album de Peggy Adam, intitulé  Plus ou moins … l’Eté.

Ce n’était cependant pas la meilleure manière de découvrir cette mini série. J’ai vite compris qu’il fallait commencer par l’album consacré au « Printemps », qui présente les personnages et explique les liens qui se sont tissés entre eux.

 Dans une cité du 21ème siècle où la vie semble facile, plusieurs femmes proches de la trentaine travaillent, font la fête, fréquentent des hommes et se posent des questions. Elles sont arrivées à l’âge où il faut faire certains choix : maternité ou carrière, liberté sexuelle ou fidélité, romantisme ou réalisme ?

Originaire de la Guadeloupe, Marie la brune pose nue devant les élèves d’une école de dessin. Elle est insatisfaite de ce travail et vit avec Paul, son amant qui se révèle jaloux et indécis. Elle lui cache qu’elle est enceinte et hésite à se faire avorter.

Petite et boulotte, la blonde Vera travaille dans un théâtre où elle s’occupe des relations publiques. Elle lit Choderlos de Laclos, s’identifie à Madame de Tourvel et rêve de rencontrer le grand amour. Elle perd son emploi après avoir été victime d’une tentative de mobbing.

Bellâtre, bisexuel et sans cœur, Joao couche avec l’une puis avec l’autre, et accumule les conquêtes faciles. Il ne travaille pas et vit avec Josie, un transsexuel mexicain qui rêve de se faire confectionner un vagin. Joao louvoie entre hommes et femmes, avant de suivre son amant dans un long voyage révélateur à travers le Mexique.

Le premier album du « Printemps » nous raconte ainsi les marivaudages anxieux et les dérives insouciantes de ces trois personnages, qui semblent privés de toute ambition. Peggy Adam montre avec finesse les petites misères de la liberté sexuelle, telles que les consultations chez le gynécologue ou les déprimes solitaires qui succèdent aux moments de fête. Dans cette suite de scènes issues de la vie ordinaire, les héroïnes dialoguent avec franchise et on découvre progressivement leurs rêves, leur versatilité, leur honnêteté et leurs déceptions. Par moment, elles affrontent les contraintes sociales et le ton du récit devient plus féministe. La description acide du pouvoir des médecins ou de la morale dominante nous renvoie de manière implicite aux idées de Simone de Beauvoir.

Le récit de « l’Eté » marque un temps de pause dans les aventures des deux héroïnes, en mélangeant la gravité et l’humour. Marie et Vera partent au bord de la mer pour fuir leurs problèmes. Chez leur amie Sylvie, elles font connaissance avec Léon, un petit garçon atteint d’un cancer, mais aussi avec Tom, son amant sournois et infidèle (qui tourne autour de Vera) ou avec Celestino, un italien impécunieux qui n’a pas de quoi payer son train. Marie a quitté  Paul et s’interroge sur sa grossesse tandis que Vera tente d’oublier ses déconvenues. Peggy Adam restitue avec acuité cette paisible cette vie estivale désœuvrée, et cette ambiance balnéaire qui n’est paisible qu’en apparence.

Pendant « l’Automne », Marie part en Guadeloupe visiter sa famille, avec l’espoir de retrouver son identité. Elle fait connaissance avec Ganapati, un jeune hindou optimiste qui tombe amoureux d’elle. De leur côté, Joao et Josie traversent le Mexique, découvrent la Fête des Morts et ce voyage culturel les amène au bord de l’affrontement.

Vera se fait teindre les cheveux et finit pas obtenir un emploi dans un grand magasin par l’intermédiaire de Tom, mais celui-ci la dénonce au directeur pour une faute minime. Elle est victime d’un chantage et dénonce à Sylvie la perfidie et les infidélités de Tom. Ce dernier surprend Vera chez elle, l’assomme dans sa baignoire et le récit se termine sur une image énigmatique. Est-elle morte ? Il faudra attendre la publication de « l’Hiver », dernier tome de la série pour le savoir !

Derrière leur frivolité apparente, les récits de Peggy Adam ressemblent à un documentaire car ils dévoilent de façon précise les travers intimes de la société occidentale. Sans chercher à donner d’explication, l’auteure propose une suite de scènes, tantôt ironiques et tantôt réalistes, qui raconte l’évolution de personnages dont la quête hédoniste parait sans espoir. Chaque séquence est soutenue par des dialogues simples et percutants, en s’inspirant de situations qui semblent ordinaires. En fait, l’habileté de la narratrice lui permet de dépasser la banalité du quotidien, et elle réussit à créer une tension bienvenue dans cette suite de rencontres et de coucheries sans lendemain. C’est probablement parce que l’intérêt se focalise rapidement sur des personnages qui sont construits avec finesse, qui sont d’emblée bien vivants et en quête de l’essentiel.

Cette façon de raconter la vie réelle renvoie à d’illustres précurseurs. Dans l’album du « Printemps », Peggy Adam semble se référer aux Liaisons Dangereuses. Il me semble que l’on retrouve dans ses intrigues le cynisme, l’égoïsme, l’immoralité ou même et la férocité qui animent certains personnages de Laclos.

Toutefois, c’est une œuvre moins connue qui m’est revenue en mémoire tandis que je relisais « Plus ou moins ... », et elle n’appartient pas au genre littéraire mais plutôt au cinéma. Cette chronique des mœurs citadines, cette description désenchantée d’une société hédoniste, cette suite de rencontres inabouties et d’expériences sexuelles amères m’ont fait penser à l’univers romantique de Jean Eustache. Dans son film La maman et la putain, on retrouve en effet la même tension qui se dissimule derrière l’ironie, et le même style qui transfigure la crudité et la simplicité du quotidien. La dessinatrice et le cinéaste partagent la même tendresse pour leurs personnages, tout en présentant impitoyablement leurs errances ou en évoquant avec pertinence la dureté des relations sociales et la solitude des individus. Le ton sec de Peggy Adam se distingue toutefois du pessimisme ombrageux de Jean Eustache, et son récit reste empathique avec les malheurs de ses héroïnes. Ni mamans ni putains, elles paraissent prisonnières des rêves qu’elles pensent retrouver dans la réalité. C’est ainsi qu’après la recherche initiale du plaisir que racontent  le « Printemps » et « l’Eté », le récit semble les diriger vers une quête de vérité. Les aimables apparences s’effondrent, et Vera est poursuivie par la malchance, tandis et Marie découvre la réalité de ses relations avec sa mère.

Le dessin se distingue par sa simplicité enfantine et son absence de volume, mais il possède une efficacité descriptive et une distance ironique qui lui donnent du style. Les personnages sont bien typés, les physionomies sont riches en expression, et Peggy Adam sait introduire les détails nécessaires qui explicitent avec finesse leurs sentiments. Les décors ne sont souvent qu’esquissés, mais la dessinatrice compose aussi des plans généraux qui évoquent avec justesse l’ambiance des lieux. En visitant son site, on peut d’ailleurs découvrir quelques travaux préliminaires qui lui ont servi pour ses BD (voir les carnets de dessins ramenés de la Guadeloupe ou de Jard sur Mer). Avec une mise en page sans fioriture inutile, qui utilise trois bandes par planche, elle introduit un grand nombre des vignettes qui renforcent la densité du récit. Enfin, il y a cette bichromie intelligente qui révèle l’élégance inattendue de certaines cases, et cette décoration au style léger équilibre de façon harmonieuse la rudesse de l’intrigue.

 Je sais peu de choses sur Peggy Adam dont je n’ai pas trouvé la moindre interview sur le Web. Il n’existe pas d’étude fouillée de son œuvre, en dehors d’une chronique de son album Luchadoras chez Du9. Elle a suivi des cours de BD à Angoulême et ses premières œuvres y ont été mises en ligne sur Coconino Village et sur BD Sélection. J’ai retrouvé un petit article publié en 2002 (par un journal de Poitou-Charente) où elle avoue son intention d’exprimer un univers personnel grâce à la bande dessinée, et cette page nous permet surtout découvrir son visage. Elle a participé à Comix 2000, créé diverses affiches, illustré de nombreux livres pour enfants, et publié quelques dessins de presse. Quelques unes de ses BD ont été publiées dans Bile Noire ou dans des albums collectifs, et on peut découvrir sur son site Web des illustrations ainsi que de courtes bandes dessinées. Quand elle ne dessine pas, Peggy Adam confectionne de curieuses peluches que l’on peut découvrir sur le site Minisolex. C’est actuellement peu de choses, mais j’espère que les critiques professionnels s’intéresseront bientôt un peu plus à cette artiste.

 

Voilà ! Loin des albums essentiels d’Angoulême ou des superlatifs des critiques, il y a des œuvres personnelles et indispensables qui nous ramènent aux passions du quotidien. Peggy Adam appartient à cette dernière catégorie et ses débuts sont prometteurs. J’attends avec impatience la fin de « Plus ou moins.. », et cela m'intéresse d'ailleurs plus que le prochain grand prix d’Angoulême mais … il faudra quand même que je m’intéresse à cette fameuse liste. On devrait tout de même pouvoir y trouver quelques lectures intéressantes, en fouinant un peu !

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 25/01/2009 17:25

C'est d'abord cette originale bichromie qui m'avait séduit, Itomi, mais le récit contient d'autres aspects encore plus intéressants. Peggy Adam est maintenant un auteur à suivre !

Itomi 21/01/2009 23:09

C'est vrai que chaque fois on decouvre un nouveau truc ici :)
L'utilisation de la couleur encore une fois est très intéressante!

Raymond 18/01/2009 11:33

TOTOCHE : A vrai dire, l'ambition de mon blog n'est pas de constituer une liste d'oeuvres essentielles (il y a de plus en plus de listes de cette sorte et celle de Beaux Arts Magazine me convient très bien) mais simplement de rassembler des catégories différentes de BD dans un même espace critique. C'est d'ailleurs ce que tu fais très bien dans ton blog. J'en suis encore assez loin, et j'ai un peu trop tendance à revenir sur les classiques hyperconnus (ce sera hélas le cas du prochain billet). Il faudrait que je parle un peu plus de comic book américains, de mangas, de petits formats ou de vieux comic strips oubliés, mais je ne me sens pas toujours très inspiré dans ces domaines. J'espère que cela se fera à la longue.

HECTORVADAIR : les bibliothèques vont jouer un rôle de plus en plus grand, je pense, pour faire découvrir la BD. Dans ma jeunesse, je découvrais les auteurs en achetant les journaux, tandis qu'aujourd'hui, j'essaie de me tenir en courant en empruntant des albums à la bibliothèque municipale de Lausanne. C'est grâce à ce bibliothécaire intelligent (son nom est Pierre Yves Lador) que je me suis mis à lire les dessinateurs contemporains, et à les apprécier. Honneur à votre travail, donc ! :-)

Totoche 17/01/2009 19:16

Les "Essentiels de Raymond" me paraissent être un excellent système anti-avalanche. ;-)

hectorvadair 17/01/2009 13:04

Merci Raymond pour ce bel article. Je suis aussi très désemparé par l'avalanche de nouveautés BD chaque mois. Il est devenu très dur de repérer les "essentiels" même si ce terme peut préter à discussion. (Chacun possède ses propres goûts, et ce qui est essentiel pour l'un ne le sera sans doute pas pour un autre.) Néanmoins, je préfère lire ce genre de note détaillée et qui re-situe cela de manière très objective que les notes quotidiennes de certain blog ou l'aspect commercial de la surproduction n'est pas dissimulé par le ton fanatique des rédacteurs. (...)
Merci pour Peggy Adam. Ca me donne envie de la lire. Je tavaille en biblothèque moi-même (à Roanne 42) et aurais donc sûrement l'occasion de suggérer son achat, même si je ne l'achètais pas.
Encore bravo pour tes notes d'un ton résolument professionnel. (Dans le sens noble du terme.)