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15 février 2009 7 15 /02 /février /2009 10:52

En créant mon blog, j’avais au départ imaginé une charte qui devait en définir le fonctionnement. Je voulais l‘intituler « les dix commandements du blog » et elle devait préciser quelques principes directeurs sur le choix et le contenu des chroniques. J’y ai finalement renoncé car cette introduction était prétentieuse. Je me réjouis maintenant de ne pas avoir mis ce texte en ligne car, même si j’ai respecté mon projet original, j’ai peu à peu désobéi à la plupart de ces directives. Ce billet va les transgresser une fois de plus, puisque j’avais la ferme intention de ne jamais parler d’actualité. Il y a toutefois des albums indispensables dont on ne parle pas assez, comme cet album qui vient de paraître en français : Tantrum de Jules Feiffer.

 Précisons que Tantrum est déjà une BD classique dans le monde anglo-saxon. Publié en 1979, ce livre est considéré par Scott McCloud (dans Réinventer la bande dessinée) comme un des premiers exemples de « graphic novel ». De même, dans son œuvre autobiographique Comment devenir artiste, Eddie Campbell mentionne Tantrum comme une véritable référence. Il ne s’agit donc pas d’une véritable nouveauté et l’honneur est presque sauf !

 

Jules Feiffer est peu connu dans le monde francophone, mais les lecteurs de Charlie Mensuel se souviennent de certaines planches traduites par Cavanna pendant les années 1970. Elles provenaient de sa chronique hebdomadaire, intitulée simplement « Feiffer » et publiée dans Village Voice pendant une quarantaine d’années. Facilement lisibles et dessinées d’un trait minimaliste, ces séquences dialoguées rappellent la première manière de Sempé, celle de Rien n’est simple, bien avant que ce dernier ne se tourne vers l'illustration pure. Recueillies en album en 1957 (Passionella and other stories) puis 1958  (Sick Sick Sick), les bandes dessinées de Feiffer sont restées ignorées en France.  C’est en 2007 seulement que Futuropolis édite l’album « Je ne suis pas n’importe qui », qui contient six récits (dont Passionella) dessinés entre les années 50 et 60. Nous ne faisons que commencer à découvrir l’œuvre de Feiffer.

 

Tantrum est un album surprenant car il est presque uniquement constitué d’illustrations en pleine page. Ceci contraste avec la production habituelle de Feiffer dont les malicieux petits sketchs présentent des personnages caricaturaux  et dévoilent les petits travers de la société américaine. En voici un exemple, traduit et publié par Charlie Mensuel en 1972 (cliquez sur l’image pour voir la planche entière)

 

Feiffer possède une longue expérience d’illustrateur et sait résumer le contenu de toute une scène avec un seul dessin. Dans les premières images de Tantrum, il nous décrit la vie quotidienne de Léo, un homme aux tendances dépressives qui s’interroge sur son existence. Au départ, je me suis demandé  si ces illustrations splendides et intrigantes n'étaient pas un recueil de dessins de presse, et si cela représentait un véritable récit ? 

Mais après ces premières pages d’exposition, l’auteur resserre son intrigue pour nous amener au sujet du livre. C’est l’histoire d’un homme qui souhaite retrouver son enfance et tout commence par une inhabituelle explosion de colère.

 A l’issue de cette crise, Léo se transforme et retrouve la silhouette d’un enfant de deux ans. Il a gardé ses idées et son caractère, mais son corps est celui d’un petit garçon. Cette apparence est en harmonie avec ses aspirations profondes, car au fond de lui, Léo est resté un enfant, toujours en quête d’affection.

  Un homme adulte dans un corps d’enfant ! Les anciens bédéphiles se souviennent que cette idée a déjà été utilisée de façon malicieuse par Goscinny et Coq dans la Merveilleuse Aventure du Professeur Gaudeamus. Chez Feiffer, le propos est plus dramatique et l’humour plus caustique. Tout en développant de façon logique cette situation absurde, il imagine de surprenantes réactions dans l’entourage de ce bébé adulte. Rien ne se passe comme prévu pour Léo car sa femme déprime, sa fille vend du haschich, ses parents refusent de le reconnaître et son frère l’accueille de façon flegmatique, comme si rien ne s’était passé.

 Bourgeois sérieux plutôt que bohème, Léo veut rajeunir pour échapper à ses responsabilités, mais aussi pour retrouver cette énergie innocente, ce regard naïf et cette soif de découvertes propre au monde enfantin. Il espère puérilement échapper à la routine et vivre chaque jour une aventure nouvelle. Objet de scandale et d’incompréhension, il pense être unique mais découvre avec étonnement qu’il fait partie d’un mouvement qui monte en puissance. Il existe en effet d’autres adultes qui refusent de grandir et qui veulent l’incorporer dans leur organisation. Léo se voyait comme un contestataire et constate avec dépit un nouveau genre de conformisme. Il  fuit désespérément cette collectivité qui semble préfigurer l’apparition des « bobos ».

 Incompris de ses parents, Léo quitte sa famille et utilise les ressources qui peuvent s’offrir à un bébé sevré de câlins. Il part chez sa belle sœur, puis charme la secrétaire de son frère mais n’arrive pas à retrouver les émotions de son enfance. Loin de lui apporter des caresses, ces nouvelles relations féminines le ramènent à la difficulté d’être, aux mystères de la communication ou au manque de tendresse. Sa quête sensuelle reste inachevée et Léo reprend malgré lui un comportement d’adulte. Dans son corps de bébé, il reste un quadragénaire banal, tantôt responsable, tantôt lubrique.

 Sous-titré « grosse colère », Tantrum paraît être surtout une exploration du sens de la vie et de l’amour. Grâce à une situation invraisemblable et provocante,  Feiffer explore la vérité des sentiments de ses personnages et son récit devient curieusement introspectif. Il donne une épaisseur psychologique à la plupart des habitants de ce monde onirique et crée ainsi des situations paradoxalement crédibles. Dans cette œuvre dont le jaillissement semble spontané, il apparait un étrange équilibre entre l’irrationnel, l’ironie, le sexe et la morale. L’idée la plus originale, c’est d'avoir placé cette quête infantile dans un univers en crise. Tour à tour égoïste et compatissant, Léo traverse le monde et constate que sa famille éclate, que ses parents régressent, que son frère est au bord de la ruine et que sa belle sœur est anorexique. Notre héros veut être couvé, caressé et porté mais son rêve se dissipe car les gens qu’il rencontre sont perdus dans leur propre quête. Le récit démarre dans l'absurde mais il finit par révéler une vérité intime.

 

En opposition avec ses BD antérieures, Feiffer dessine Tantrum d’un trait rapide qui néglige toute recherche esthétique. Il conserve les bases de son style marqué par la caricature mais assombrit ses images et multiplie les hachures grossières ou les fonds noirs qui dramatisent l’ambiance. Les visages ou les silhouettes paraissent à peine esquissés et le grand format de publication accentue leur aspect approximatif. Les physionomies restent croquées de façon précise alors que certaines expressions semblent délibérément outrées.

 Feiffer ne cherche pas à soigner son dessin et préfère l’efficacité du premier jet. Dans une interview récente donnée à AVclub, il avoue d'ailleurs avoir changé de technique afin de trouver cette sensation d’immédiateté de l'image. Il estime que Tantrum lui a enseigné à ne pas faire de croquis préliminaire, à ne pas avoir peur de rater son dessin, mais en reprenant tout l'album, je n'ai pas réussi à trouver la moindre illustration qui soit indigne de son talent.  Dans l'art de la caricature, l'objectif n’est pas de faire joli mais plutôt de dessiner juste et de révéler les caractères. C’est ainsi que certaines images du livre ne flattent pas le regard et que le trait semble jeté hâtivement sur la page, mais la rudesse qui en résulte s’identifie à l'âpreté du monde et à la cruauté de ses affrontements.

Feiffer a une longue carrière derrière lui et la plupart de ses oeuvres restent à découvrir. Un premier recueil de ses planches hebdomadaires, intitulé Explainer, vient de paraître aux USA et j'espère qu'il sera bientôt traduit en France. Au cours de sa longue carrière, il a créé des pièces de théâtre et des romans, dessiné des livres pour enfant, écrit des scénarios de films et il est même l’auteur d’un des premiers livres consacré à l’histoire de la bande dessinée (The Great Comic Books Heroes). Les curieux pourront explorer son site officiel, malheureusement encombré par la publicité, et certaines de ses illustrations sont visibles sur la galerie Jean Albano. Quelques interviews peuvent être lus en ligne (1, 2, 3) et vous découvrirez un peu mieux cet auteur en lisant l’article de Nyc PLUS.

 

Voilà ! Perdu dans la masse des nouveautés, cette album essentiel n'a pas beaucoup été commenté et je voulais lui donner un petit coup de projecteur.  Il faut remercier les éditions Mécanique Générale pour cette BD qui tient une place importante au sein du patrimoine, de même que l'ami David Turgeon et Josiane Robidas qui ont traduit cette œuvre singulière. La présence de David pourrait faire penser que le choix du sujet a été guidé par le plus vil copinage, travers que je voulais particulièrement éviter dans mon blog, mais j'assume cette dérive. La morale de cette histoire, dans le fonds, c'est que lorsqu'on a un tempérament indiscipliné, il ne faut surtout pas mettre en ligne un "remake" des dix commandements.  

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 19/02/2009 16:47

CARAMBA ! Je me couvre de ridicule ....
Bon, c'est réparé ! Merci Totoche :-)

ITOMI : Je comprends. Il y a quelque chose de physique avec la BD. On prend le livre, on le feuillette, et on a envie ou pas de le lire. Mais parfois, on se force à lire quelque chose parce que on a lu de bonnes critiques, et on se rend compte que ça valait la peine.
Maintenant, il y a tellement de nouveautés ...

Totoche 19/02/2009 14:38

Juste pour te signaler une coquille dans le tritre du billet ;-)

Itomi 19/02/2009 14:12

La lecture est quelque chose de laborieux pour moi, j'aime lire mais ça ne m'est pas naturel. Il faut que le livre me fasse envie, le dessin et la mise en page me plaisent, je ne suis pas sur que ce serait le cas de cet album.

Raymond 17/02/2009 23:44

Merci, Philémon ! Je te recommande ce livre dont je n'ai pas tout dévoilé dans ma chronique. La fin, en particulier, est originale et plutôt sympathique.

Philemon 16/02/2009 22:04

Je ne connaissais pas du tout cet auteur et sa BD me semble être passée bien inaperçue dans le flot des nouveautés... En tous cas, ton billet m'a donné envie d'aller y jetter un coup d'oeil.