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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 13:54

Pendant mon enfance, je voyais la mort comme un événement extraordinaire et spectaculaire. Lorsque j’essayais parfois d’imaginer ma propre fin, je ne pouvais la voir que d’une façon héroïque ou dramatique et j’appréhendais douloureusement cette échéance lointaine. La jeunesse me permettait aisément de refouler ces pensées désagréables et la mort est longtemps restée une abstraction romantique et lointaine du monde quotidien. Il était facile d’envisager qu’elle soit belle, comme la fin héroïque de certains personnages illustres.

 

Plus tard, la maladie est devenue à son tour une réalité incontournable et il était plus difficile d’enrober cela dans une perspective rassurante. En fait, la découverte de sa propre fragilité est une étape cruelle que chacun doit franchir, et je ne lui ai jamais trouvé d’icône acceptable. Le rire et la dérision ont d’abord réussi à donner le change mais, avec le temps, ce sujet est devenu inexorablement sérieux. La maladie aime survenir à la manière d’un coup de tonnerre, et cela me rappelle la manière impitoyable avec laquelle Franquin l’a introduite dans son œuvre. Il l’a fait en dessinant la mort du fumeur, dans sa géniale suite de titres du Trombone Illustré.

 

La maladie d’Alzheimer est une autre de ces réalités qui font peur. On la connaît encore mal, même s’il est toujours plus fréquent d’en observer les effets inattendus chez ses grands-parents. Des témoignages apparaissent dans la littérature, et ils confirment souvent la mauvaise réputation de la démence sénile, identifiée par le grand public comme une situation d’indignité. Dans la bande dessinée, quelques œuvres récentes se sont attaquées à ce sujet, comme par exemple Rides de Paco Roca.

 

Ce livre raconte les dernières années d’Ernest, un ancien directeur de banque qui est atteint par la sénilité. Il est placé dans une résidence pour personnes du troisième âge et y affronte les petites pertes successives inhérentes à sa maladie. Il y découvre les travers et les souffrances des autres pensionnaires et se lie d’amitié avec Emile, son compagnon de chambre. Il rencontre aussi madame Rose, qui reste toute la journée au bord de la fenêtre et qui vit dans le passé. Remarquons en passant combien la BD peut être simple et intelligente lorsqu’en deux ou trois images, Paco Roca nous explique une situation qui nécessiterait une page de texte.

Quand j’étais enfant, on racontait dans la cour d’école cette vieille histoire : dans un asile de fou, on met ceux qui sont légèrement atteints au premier, les plus malades au deuxième, les fous dangereux au troisième, les fous à lier au quatrième, et le directeur au cinquième. Dans le home d’Ernest, il n’y a plus que deux niveaux, mais on retrouve la même logique en montant à l’étage supérieur. Les plus déments y sont regroupés par sécurité, ou pour qu’on ne les voie pas trop.

 

Sentant la maladie qui progresse, Ernest va lutter pour ne pas être lui-aussi transféré à l’étage du haut. La réalité est toutefois impitoyable car les symptômes de la démence se multiplient. Il y a par exemple la perte des praxies, qui entraîne des erreurs lorsqu’il s’habille ou qui le rend incapable d’utiliser les couverts pour couper les aliments.

 Il y a bien sûr l’absence de mémoire qui le confronte à des constatations humiliantes. Ernest est ainsi dans l’incapacité de se rappeler de ce qu’il a fait de sa journée, ou de ce qu’il a mangé quelques heures auparavant.

 Il y a ensuite la perte des fonctions exécutives, avec la difficulté à exécuter certaines séquences de gestes. Ernest découvre ce handicap dans sa vie quotidienne, par exemple lorsqu’il doit boutonner sa chemise.

Et puis surtout, il y a les troubles de l’orientation dans le temps et l’espace qui expliquent certaines aberrations du comportement. Roca illustre tout cela avec simplicité, car il ne lui faut que trois vignette pour présenter les modifications psychiques de son personnage. On voit Ernest se lever en pleine nuit et commencer à se raser, victime de ses fabulations, avant qu’il ne revienne à la réalité.

 Afin de préparer son livre, Paco Roca a passé du temps dans les maisons de retraite et cela lui permet de détailler toute la sémiologie de la maladie d’Alzheimer. Son livre devient presque didactique et la BD semble être l’outil idéal d’enseigner les mystérieux troubles gnosiques, à savoir cette incapacité à reconnaître un objet, un lieu ou un visage.

Je me souviens d’un film comique intitulé les Vieux de la vieille, où l’on voit Jean Gabin et Pierre Fresnay devenir pensionnaires d’un hospice et y faire les 400 coups. Ernest et Emile réagissent de la même manière mais leurs escapades sont plus dramatiques et touchantes. Ces équipées turbulentes n’empêchent pas la décrépitude inexorable d’Ernest, qui finit par être transféré à l’étage des assistés. Emile se retrouve seul.

 

Ce qui m’a touché dans ce livre, c’est la justesse du regard et la simplicité de sa conclusion. Il délaisse certaines opinions convenues, ainsi que les affirmations péremptoires sur la démence inacceptable ou les débats biaisés dus aux insuffisances de son traitement. Faut-il mettre fin de façon brutale à cette époque de la vie, sous prétexte de souffrance, d’indignité ou d’économies ? Y a-t-il des alternatives envisageables face à la hantise de la solitude et de la déchéance ?  Le récit de Paco Roca nous ramène à une sagesse toute simple, issue de l’expérience et de la tradition. Par dessus le mépris des têtes pensantes et ignorantes, il y a l’humanité du quotidien qui génère ses petits drames et ses joies inattendues. Au delà du préjugé de l’indignité, il y a l’imagination et la tendresse de madame Rose qui continue toute la journée son voyage vers Istanbul.

Le départ au premier étage est une première étape vers la mort, mais Emile finit par vaincre sa peur. C’est ainsi qu’il décide de rejoindre son ami qui est tombé dans la dépendance et qui ne le reconnaît plus que par moment. L’amitié peut être plus forte que les certitudes, même lorsqu’on redoute cette absence de l’esprit, qui est d’abord intermittente avant de devenir permanente. Ce petit livre nous apporte une leçon d’humanité.

 Le graphisme de Paco Roca se distingue par sa simplicité et sa discrétion. Ses personnages sont bien individualisés et chacun d’entre eux semble résulter d’une observation précise. Son style proche de la ligne claire semble éviter toute audace et se limite souvent à une suite de plans moyens, mais il illustre avec finesse cette histoire intimiste. Ce qui me semble cependant le plus remarquable, c’est bien son emploi intelligent des outils de la séquence d’image. Le dessinateur alterne dans ses vignettes successives les images du réel et les représentations imaginaires des malades, et cet effet surprenant est loin d’être gratuit. Il casse la simplicité du récit et crée chez le lecteur un trouble qui rejoint de manière pertinente la confusion du vieillard dément. La BD peut viser plus haut que la simple illustration d’un récit et Paco Roca nous en livre ici une démonstration qui touche à l'évidence.

 

Je sais peu de chose sur ce dessinateur espagnol qui semble avoir déjà fait une longue carrière. Il a travaillé un certain temps pour El Vibora, mais il a aussi à son palmarès des histoires de super héros (comme Wolverine), d’érotisme ou de science fiction. Paco Roca est surtout l’auteur de quelques « one shot », dont le Phare  et  le Jeu Lugubre , albums traduits en français et que je n’ai pas encore lu. Son site Web est riche en extraits de ses BD et vous pourrez y découvrir toute l’étendue de son œuvre. Il s’agit sans aucun doute d’un auteur à découvrir.

 

Voilà ! J’admets que ce billet n’est pas divertissant mais je voulais parler un jour de ce livre qui fait chaud au cœur. Je réalise en le terminant que la plupart de mes idées sont tout simplement illustrées par cette belle image, qui est exposée sur la jaquette. La vie s’y envole en même temps que les souvenirs, et je pense maintenant que Paco Roca nous montre une possibilité de mort heureuse.

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 12/05/2009 10:49

Merci Stef. La réalité des homes pour personnes âgées est souvent méconnue, et il y a une tendance générale à exagérer ou à banaliser ce qu'il s'y passe. "Rides" montre avec justesse le quotidien des pensionnaires, et ça n'est pas un livre ennuyeux. Il y a un regard apaisé sur la vieillesse. Qui sait, peut être est-il possible (à la longue) de se réconcilier aussi avec la mort ?

stef 11/05/2009 15:11

Raymond, votre billet sur Rides m'a beaucoup touchée ! J'ai moi aussi aimé cette bd à la fois proche de la réalité,inquiétante et pleine de tendresse...la vieillesse, la maladie, la dégénerescence, sont des sujets qui nous concernent tous, des plus jeunes au plus âgés. En parler, échanger sans tabou, c'est sans doute notre seule arme pour y faire face dans la dignité. L'humour peut sûrement nous aider - Rabelais ne disait-il pas que le rire est le propre de l'homme ( tout comme la conscience de sa finitude...)
A bientot

Raymond 28/04/2009 08:57

C'est le plus beau des compliments ;-) Je n'ai pas votre humour, mais j'aime découvrir (et faire découvrir) les BD !

Hobopok 26/04/2009 13:05

Merveilleux livre. Très belle découverte. Merci Raymond.

Raymond 06/04/2009 12:40

Un de plus ! Merci beaucoup :-)