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6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 08:33

Il ne faut pas se laisser aller à écrire des méchancetés, car on finit  par les regretter. Je me repens en fait du ton caustique que j’ai adopté en parlant de la sélection d’Angoulême lors d’un précédent billet. Il faut l’avouer maintenant, le palmarès n'a fait que confirmer certaines évidences et la plupart des prix semblaient mérités. Par ailleurs, la sélection m’a permis de découvrir un intéressant « prix du patrimoine », décerné cette fois à « Opération Mort » de Shigeru Mizuki.

 

Le « Prix du Patrimoine », c’est un titre qui a de la noblesse, peut être encore plus qu’un « Grand Prix ». Il faut  admettre qu'il m’a en tout cas impressionné, et même à un tel point qu’il était devenu impératif de lire le livre qui obtenait une telle distinction. En parcourant les anthologies consacrées au manga, j’ai par ailleurs découvert que Mizuki mérite une place honorable de vieux maître. Il est l’auteur d’un chef d’œuvre déjà connu du grand public qui s’intitule Non Non Ba, livre consacré par un prix à Angoulême et qui présente de manière poétique le monde de l’enfance. Par ailleurs, les amateurs de manga ont pu découvrir la récente traduction de Kitaro le repoussant, une histoire d’horreur qui était populaire au Japon pendant les années 60. Maintenant, c’est une œuvre antimilitariste étonnante qui apparait au grand jour. Elle se fonde sur les souvenirs personnels de Mizuki, lui-même ancien soldat de la Deuxième Guerre Mondiale.

La Guerre du Pacifique … Rabaul … 1943 … ces coordonnées me remettent en mémoire les bandes dessinées de mon enfance, en particulier celles qui étaient consacrées à l’aviation. Les américains y faisaient la guerre aux « japs » et volaient de victoire en victoire. Mais sur ces îles où Buck Danny, Tumbler et Tuckson déversaient des tonnes d’explosifs, il y avait des paysans, des instituteurs, des artisans, des dessinateurs, des pères de famille ou des fils uniques qui souffraient avant de se faire déchiqueter sous les bombes. La guerre que nous montre Mizuki n’est ainsi pas un hymne au courage, à l’intelligence ou à la stratégie, et elle expose plutôt cette monstruosité qui réduit l’homme à l’état de chair à canon.

Il est connu que pour être un bon antimilitariste, il faut avoir servi soi même sous les drapeaux. Mizuki nous le prouve de belle manière car ce qu’il raconte dépasse tout ce que l’on pourrait imaginer. Il a lui-même été mobilisé en 1942 dans l’armée impériale et a survécu trois ans dans la jungle de Nouvelle Guinée. Il y a perdu son bras gauche après avoir vécu un véritable enfer, et il a connu le sort misérable de ces soldats méprisés, battus par leurs officiers et voués au massacre. Dans cette œuvre de fiction qui est véridique à 90% (selon la postface de l’auteur), nous découvrons comment l’armée écrase l’individu.  La guerre et la discipline y sont synonymes d’absurdité.

Le principal sujet du livre, en dehors de la guerre elle-même, c’est le« gyokusai », manœuvre militaire japonaise que l’on peut définir comme une mission suicide. Le titre original du livre est d’ailleurs Soin Gyokusai Seyo, qui correspond à quelque chose comme « tout le monde doit combattre jusqu’à la mort ». Cette tactique inventée par l’état major nippon a souvent été utilisée à partir de 1943, et elle a atteint son sommet lors des fameux raids de kamikazes. Cette manœuvre désespérée était destinée aux batailles perdues, et elle était rendue possible par les traditions d’honneur et de fidélité dont s’était emparée la tyrannie militaire. Elle reposait en principe sur la motivation et le fanatisme des soldats, mais il pouvait arriver que ceux-ci n’aient pas envie de mourir. C’est cette expérience que doivent subir les misérables héros du récit de Mizuki.

 Opération Mort, c’est le nom de code trouvé par un commandant incompétent lorsqu’il donne l’ordre à son bataillon de se lancer dans une opération suicidaire. Bien que ses officiers lui proposent des alternatives plus intelligentes, comme par exemple de se replier pour continuer un combat de guérilla, ce militaire borné et fanatique ne voit dans ce recul que l’humiliation de la défaite et l’absence d’honneur. Dans cette guerre menée par des fanatiques, la bêtise des chefs va devenir plus meurtrière que les bombes et les batailles rangées.

 Cette œuvre raconte ainsi les efforts désespérés des soldats pour survivre au sein d’une troupe soumise à la puissance aveugle de ses chefs. Ils disparaissent les uns après les autres de maladies, d’accidents bêtes, de bombardements ou de combats, avant que les derniers combattants ne soient exterminés par « l’Opération Mort ». Ce scénario pourrait presque se rapprocher de celui des Dix Petits Nègres mais, dans cet environnement militaire, il n’y a hélas pas de suspense. Tout le monde doit mourir, car c’est la décision finale de l’état major japonais lorsqu’il apprend que des soldats ont survécu au premier « gyokusai ». Un officier japonais est dépêché sur place pour sauver l’honneur de l’armée et les survivants doivent disparaître. A l’horreur des massacres succède la honte de ceux qui y ont échappé.

Mizuki avoue qu’en dessinant cette histoire, il s’est senti submergé par la colère. Le lecteur ressentira peut être le même sentiment, mais il peut aussi y avoir de la stupeur devant l’attitude implacable et glaciale de cet officier d’état major qui s’acharne sur les survivants. Peut-on obliger un soldat à se suicider ? Dans l’armée japonaise, la chose était possible et cette humiliation suplémentaire infligée à d’honnêtes soldats me semble dépasser l’horreur des combats.

 Le narrateur du livre a survécu à une opération de gyokusai, mais il imagine une autre fin dans ce récit  qui devient une réflexion sur sa destinée.  Le soldat Maruyama est en effet dessinateur et représente une sorte de double de l’auteur, mais il n’échappe pas à l’extermination. Fallait-il qu’il en soit ainsi pour mieux comprendre l’horreur de l’expérience. Mizuki déclare dans sa postface qu’il l’a fait mourir tout simplement pour éviter que le personnage doive se justifier, et que l’histoire ne soit trop longue. « Les morts n’ont jamais pu raconter leur expérience de la guerre » déclare t-il dans sa postface, et peut être ne fallait-il  pas qu’une survie chanceuse amoindrisse son message. Il voulait aussi éviter, je pense, d'évoquer les malaises qu’il a affronté après son retour au Japon, avec ce paradoxe d’être à la fois un miraculeux rescapé et un vivant symbole du déshonneur.

Comme d’autres mangakas, Mizuki mélange avec aisance différents styles graphiques. Les soldats sont dessinés d’un trait simplifié, sans ombre ni volume, tandis que les paysages sont traités avec finesse et deviennent semblables à des eaux fortes. Ce contraste entre réalisme des décors et schématisme des personnages n’est toutefois jamais déplacé, car l’aspect grossier des visages illustre adéquatement la violence des situations vécues.

Voici donc un livre que je vous recommande vraiment de découvrir. Il fascine par la force de son récit, la simplicité de ses dessins, l’authenticité des situations vécues et la précision de ses détails. Mizuki garde tout au long du récit un ton modeste et il évite d’y apporter des commentaires. Il place parfois quelques phrases sur l’absurdité des situations dans certains dialogues entre officiers, mais il préfère concentrer son récit sur le destin de ses humbles personnages. Il nous révèle leurs préoccupations quotidiennes, leurs espoirs ou leurs souffrances et son livre est une leçon d’humanité.

Le bon livre, c’est celui qui nous permet de nous sentir meilleur lorsqu’on le referme. C’est exactement le sentiment que j’ai ressenti en terminant cette œuvre de Mizuki et il me faut bien remercier tous ceux qui ont permis cette découverte. Rendons hommage à l’éditeur Cornelius, en souhaitant que celui continue à traduire les mangas de Mizuki, et puis… c’est promis, à l’avenir, j’éviterai de dire du mal des festivals.

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 09/04/2009 21:36

Oui, c'est bien possible.
La plupart des mangakas ont des assistants et on peut supposer qu'il en est de même pour Mizuki. Je n'ai toutefois que peu d'infos sur ce dessinateur.
Merci pour le message :-)

Totoche 09/04/2009 17:07

Ne penses tu pas que les décors aient pu être dessinés par une autre personne ? Travaillait-il en équipe ?

Li-An 06/04/2009 22:40

Oui, No Non Ba.

Raymond 06/04/2009 20:41

C'est vraiment une curieuse idée de comparer Mizuki à Franquin. L'imaginaire de Mizuki me semble bien différent de l'humour de Franquin. Quant à leurs styles de dessin, il n'y a vraiment rien de commun.

Le "premier album" dont tu parles, c'est je supposes Non Non Ba ?

Li-An 06/04/2009 20:06

Il faudrait d'abord que je lise le tout premier (où on l'a comparé à Franquin, ce qui m'avait un peu agacé).