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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 11:19

Il y a des livres comme ça, que l’on laisse longtemps de côté, sans forcément bien savoir pourquoi. Perdu dans l’abondance des publications, ou pressé par l'envie urgente de lire les nouveautés, j’ai contemplé plusieurs années cet album chez un bouquiniste, en me disant qu’il faudrait le découvrir un jour. Son format de roman graphique m’intéressait mais…  il y avait toujours une hésitation de dernière minute. Cette lecture indispensable me semblait difficile et je finissais par repousser l’échéance. Et puis, un jour, l’album a disparu du bac à soldes et j’ai regretté cette occasion manquée. J’ai ainsi failli ne pas lire « L’homme à la fenêtre », dessiné par Mattoti.

 

Avouons-le, je n’étais pas séduit par la maquette du livre, que l’auteur voulait d’ailleurs discrète comme un roman. Alors que j’ai immédiatement été attiré par le ton poétique et les teintes irisées de Murmure, hypnotisé par l’histoire énigmatique et la symphonie en couleurs de Feux, ou ravi par la transposition grinçante et humoristique du Dr Jekyll & Mister Hyde, j’avais de la peine à m’intéresser au graphisme dépouillé de cet album discret. Il a d’ailleurs disparu de mes préoccupations pendant quelques années, puis je l’ai retrouvé chez un autre vendeur d’occasions. C’était un signe ! Il ne faut pas mépriser une deuxième chance et j’ai immédiatement acheté l’album.

 

Dans sa préface énigmatique, Mattoti nous livre quelques pistes trompeuses : « ce livre se voudrait un reflet de lumière. Mais je m’aperçois que le papier ne réfléchit pas, il absorbe. (..) A vous de trouver l’illumination dans cette surface de papier blanc ». Derrière la poésie du propos, je perçois en fait un mélange d’ingénuité et de rouerie, car tout cela dissimule bien plus que cela n’explique le sens de son travail. Bien sûr, le lecteur est d’emblée frappé par la blancheur des pages, où il est parfois difficile de retrouver les standards de la séquence narrative. La plupart des vignettes se distinguent par une grande économie du trait, et on a parfois le regret d’une trop grande nudité du dessin. L’essentiel est pourtant là, avec une suite d’images qui correspond à une histoire structurée, et qui nous offre des personnages bien reconnaissables. L’habileté du dessinateur lui permet d’utiliser des structures simples, et il lui suffit d'entrecroiser de simples lignes droites avec des formes courbes pour composer un ensemble figuratif efficace.

En fait, plutôt qu’à une utilisation de la lumière, ces pages me semblent consacrées à la simplicité de la forme et à la pureté du trait. Alors qu’il est connu pour être un artiste de la couleur, Mattoti supprime volontairement de son dessin tout artifice séducteur. Il écarte non seulement la couleur, mais se prive également de tout effet de volume en abandonnant les ombrages ou les dégradés. Les décors paraissent ainsi dénudés et les personnages sont cernés avec un minimum de détail. Il y a peut être là une sorte d’ascèse mais ces planches minimalistes nous révèlent encore mieux la virtuosité du dessin. Il n’y a rien de plus difficile que de faire simple et Mattoti semble profiter de cette occasion de nous démontrer la vigueur de son art. Son usage économique du trait ne l’empêche pas de créer des personnages typés et d’imposer une ambiance évocatrice. 

Parfois, le dessinateur lui-même semble être agacé par cet excès de blancheur. Il nous rappelle alors sa maîtrise dans l’utilisation du noir, et se met à couvrir ses vignettes d’un crayonné furieux et faussement désordonné. Certaines séquences semblent baigner dans une atmosphère plus oppressante.

L’ambiance du récit reste cependant paisible, et la succession des images pourrait presque être comparée à une suite de cartes postales. L’auteur s’attache aux silhouettes des personnages, en soulignant avec habileté la singularité des visages, ou en évoquant avec sensualité les mouvements des corps. Mattoti respecte les contraintes du dessin figuratif, mais il s’amuse par moment à en déformer les lignes, pour mieux nous dissimuler le spectaculaire. Lorsque le dessin nous présente une scène érotique, cela devient tout simplement de la pudeur.

Mais que nous raconte au fond ce « roman » ? Il existe une vague intrigue qui s’attache à suivre le cours des journées d’un sculpteur solitaire.  Ce personnage semble chercher l’inspiration et nous découvrons le fil de ses pensées, de même que ses promenades et ses rencontres. Il rend visite à sa famille, puis à la femme dont il vient de se séparer, et cette promenade dans la ville devient un voyage sentimental.

Y a-t-il une composante autobiographique dans cette histoire ? J’ai tendance à le croire puisque le dessinateur l’a conçue en travaillant avec son ex-femme Lilia Ambrosi. Le roman débute par la séparation d’un couple pour des motifs peu clairs, et il se termine par des retrouvailles nostalgiques. La trame principale se résume au fond à cette évolution des sentiments au sein d’un couple qui se défait. La tristesse des personnages semble motiver une brève utilisation des ombrages, avant que les silhouettes ne retrouvent leur blancheur implacable.

 Je ne connais pas bien Mattoti mais je l’imagine volontiers dans ce rôle d’artiste et de séducteur, qui cherche la vérité de son art et de ses sentiments tout au long d’une errance urbaine. Le récit est dominé par un ton de confidence intime et il semble ainsi dépasser le cadre d’une fiction. Il s’y ajoute aussi une belle réflexion sur la création, de brefs moments de nostalgie et quelques séquences oniriques.

Les textes de Lilia Ambrosi se distinguent par leur fluidité savamment travaillée. Plutôt de tout expliquer, ses récitatifs accompagnent de façon musicale des successions de vignettes silencieuses. Elle évite tout mot excessif et décrit les sentiments ou les réflexions fugaces des personnages, en cherchant à évoquer les émotions plutôt qu’à décrire les événements. Cette musicalité discrète des mots complète de façon poétique la blancheur des images.

Les dialogues semblent parfois se référer à des événements précis, mais le fil du récit ne permet de les comprendre que d’une façon partielle. Ce qui compte, d'ailleurs, ce n’est pas la logique des événements, mais bien l’émotion de l’instant.  Certaines répliques résonnent comme des appels, ou des rappels de vieux conflits, et le ton reste introspectif.

De quoi se souvient-on en refermant le livre ? Paradoxalement, ces pages presque blanches et ce texte riche en notations subjectives m’ont d’abord ramené à des sensations et des souvenirs physiques. Dans cette intrigue sans événement saillant, Mattoti et Lilia Ambrosi s’imprègnent des ambiances du quotidien dont ils restituent toute la fraicheur. Lire le récit de cette promenade nostalgique, c’est donc respirer l’odeur de la neige en se promenant au petit matin, ou vivre l’animation de la rue au cours d’une promenade solitaire, ou encore ressentir l’humidité de l’air lorsqu’on s’abrite sous un porche pendant une averse.

L’évocation de ces frémissements des sens et de cette fraicheur de l’instant, c’est bien sûr la naissance même de la poésie. Il y a donc des livres comme celui-là, qui sans avoir l’air d’y toucher, nous rappelle la beauté du quotidien, en utilisant la simple force du trait et en respectant la vérité des formes. Il ne nous offre pas une aventure et se contente d'explorer le réel, en nous donnant la merveilleuse impression de regarder par la fenêtre, avec le regard de Mattoti.


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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 16/04/2009 22:46

Merci de cette remarque qui tombe à pic, Yannick, et de l'adresse Web du site de Mattoti que je n'avais pas mentionné !

Yannick 16/04/2009 22:29

Je crois que Mattotti lui-même parle de "ligne fragile".
http://www.mattotti.com/lignefragile/

Raymond 16/04/2009 10:13

C'est vrai qu'en revoyant les images du blog, le style parait changeant. Si tu regardes le livre, tu verras que ce n'est pas le cas. Mattoti utilise parfois certains effets graphiques (par exemple un léger ombrage, ou un décor plus détaillé) pour mieux servir son récit. Ce qui prédomine cependant, c'est bien la blancheur des pages ;-)

Totoche 15/04/2009 20:47

Oui, en fait c'est l'antépénultième extrait qui m'y a fait pensé. Le style est très changeant dans chacun des extraits que tu présentes.

Raymond 15/04/2009 19:13

Cela me fait penser que je n'ai jamais acheté ces albums de Mecano ... mais il est vrai que je ne les ai pas revu dans les boutiques d'occase !
Par rapport à ta comparaison, je suis dubitatif. On trouve dans les deux cas un dessin sans ombrage, mais dans mes souvenirs, le style de Kolk est plutôt caricatural. Ce n'est pas cas le cas du dessin de Mattoti, qui est épuré à l'extrême mais qui part d'un cadre réaliste.