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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 07:35

Il y a des admirations qui restent inaltérables, des auteurs dont on aime sans cesse redécouvrir  le style et l’inventivité. Il y a aussi des œuvres rares qui restent entourées d’une aura de mystère, et des bandes dessinées qui sont entrées dans la légende. Parmi ces dernières, il y a l’œuvre de Rick Griffin.

 Le style de ce dessinateur a frappé le grand public et il est resté célèbre pour ses couvertures de disques ou ses posters pour Grateful Dead, Jimi Hendrix, les Doors ou Janis Joplin. On sait moins qu’il a créé des logos (comme le titre du journal Rolling Stones) et on connait assez mal les multiples affiches ou les innombrables illustrations qu’il publié dans des livres ou des journaux. Sa production de bandes dessinées est restée peu abondante,  mais elle est d’une qualité exceptionnelle.

 

Avant de créer ses œuvres psychédéliques, Griffin avait travaillé plusieurs années pour le journal Surfer Magazine. Il était encore étudiant en arts graphiques lorsqu’il y a publié ses premiers comic strips au début des années 60. C’est ainsi qu’il a créé Murphy, un jeune américain blondinet et amateur de glissades sur l’océan, destiné à animer les pages du journal.

 Il est  difficile de retrouver ces premières BD publiées dans Surfer Magazine. Un album regroupant les premières planches de Murphy a autrefois été publié mais il est devenu introuvable. Le site Web de Tim Stephenson présente cependant quelques planches, et cela me permet de vous en montrer un exemple ci-dessous. On y découvre un style caricatural traditionnel, probablement influencé par l’exemple des dessinateurs de MAD.

 

Rick Griffin n’était pas qu’un dessinateur. C’était d’abord un amoureux du surf, et les témoignages de cette passion se retrouvent tout au long de son œuvre. Il était aussi musicien, et cette activité semble l’avoir davantage intéressé que le dessin au début des années 60. C’est ainsi qu’il rejoignit à San Francisco un groupe de musiciens itinérants, les Jook Savages, pendant l’année 1965. La culture underground prenait alors son essor et on demanda à Rick Griffin de composer une affiche pour annoncer leur concert. Ce travail le rendit d’emblée célèbre et les multiples commandes qui suivirent amenèrent Griffin à délaisser la musique au profit de  la création graphique.

Cet art de l’affiche domine son travail pendant les années 60. En général, il place au centre de l'annonce une ou deux  images fortes, à la signification morbide ou énigmatique, puis il les entoure d’un cadre finement ciselé ou d’un texte au lettrage indéchiffrable. Il en résulte un subtil équilibre entre ce dessin central, d’allure simple et percutante, et  son encadrement surchargé de détails qui recherche un effet amplificateur.

  

Griffin sait toutefois varier son inspiration, et c’est ainsi qu’il réalise ce curieux poster pour un concert du Quicksilver Messenger Service en 1967. Il contient une suite d’images qui ressemble à une BD mais en fait, cela ne raconte rien. Ces cases semblent avoir été assemblées selon des préoccupations esthétiques, même si on y retrouve la facture des planches que Griffin dessine pour Zap à la même époque. On peut souligner cette ironique confusion des genres, car en face de ses affiches qui reprennent avec malice les artifices des comics, la sophistication de ses BD les rend bien souvent comparables à des posters.

 C’est en 1968 que Crumb, qui vient de créer Zap, engage d’autres dessinateurs pour sa revue. Griffin y collabore dès le N° 2, en compagnie de Victor Moscoso et de Steven Clay Wilson. Ses planches muettes, peuplées de petites souris ou de globes oculaires munis de jambes, y représentent le contrepoint énigmatique des délires de Moscoso.

 Pendant les numéros suivants de Zap, les apparitions de Griffin sont irrégulières. On peut cependant signaler la belle couverture faite pour le  N° 3, le spectaculaire récit Omo Bob rides South contenu dans le N° 6, de curieuses pages d’inspiration évangélique introduites dans le N° 7 et enfin le parodique Arthur Pendragon, 5 pages publiées dans le N° 11 en 1985.

 

Zap est la principale revue à laquelle collabore Griffin, mais il publie également d’autres planches dans Snatch et dans Man from Utopia. Ce dernier comic book est rarissime et je ne l'ai jamais eu entre les mains. Il nous reste cette énigmatique couverture que l'on peut voir sur la plupart des sites dédiés au dessinateur.

 

En 1970, Griffin se convertit au christianisme mais il n’est pas sûr que cela ait modifié son style de vie, manifestement imprégné de musique rock, de surf et de substances hallucinogènes. Cela le conduit à refuser des projets contraires à ses convictions, mais il continue pour le reste ses collaborations habituelles. Sa foi nouvelle influence bien sûr son inspiration, et c’est ainsi que dans le N° 7 de Zap,  il publie en 1974 ces curieuses pages dédiées à la vie champêtre et à la foi biblique.

 

C’est en 1973 que Griffin édite les Tales from the Tube, dont la couverture parodie joyeusement celles des EC Comics. Le contenu de ce fascicule est entièrement dédié au surf, mais il réunit l’équipe traditionnelle de Zap. On y retrouve donc les délires de Crumb, S. Clay Wilson et Robert Williams, en plus des  planches de Griffin qui sont mémorables.

 Dans ce numéro, on voit Murphy réapparaître à deux reprises. La première histoire, intitulée Murphy and his pals, est un hommage presque naïf aux joies du surf. La deuxième histoire est plus élaborée, mais son contenu reste énigmatique et l’éclat de ses couleurs la rend comparable à un poster. Elle s’intitule simplement Murphy mais ce titre est presque indéchiffrable. Griffin s’amusait alors à déformer d’une façon extrême les caractères typographiques et j’avoue avoir mis une vingtaine d’années avant de les comprendre.

 

Avez-vous d'ailleurs réussi à le déchiffrer ?

Les deux planches de Murphy sont difficilement racontables. Selon la monographie de McClelland, cet hymne au surf  a été imaginé en écoutant la chanson « Mystic Eyes » de Van Morrison. Murphy y glisse sur l’océan coiffé d’un masque de cérémonie d’indiens Hopi, et la dernière image semble donner  à cette histoire un sens crypté que je n’ai jamais élucidé.

 

Tales from the Tube contient aussi Owooo, un impressionnant récit de quatre pages hallucinées et dédiées au surf. Tout commence par un strip qui nous montre l’arrivée du public dans une salle un cinéma. Griffin y dessine des personnages caricaturaux mais l’aspect touffu des vignettes les rend parfois difficilement reconnaissables. Il  introduit ironiquement Popeye et les Katzenjammer Kids au milieu du public, et ce genre de détail me rappelle typiquement les gags de Willie Elder.

La deuxième planche nous montre la projection d’un film dédié au surf. Les spectateurs sont progressivement happés par l’écran et se retrouvent finalement en train de surfer eux-mêmes sur l’océan. Griffin construit sa page de manière originale, en inclinant les bandes dans un angle oblique, et ce procédé illustre de façon ingénieuse la distorsion de réalité qui survient dans le récit. Le lecteur perd d’ailleurs lui aussi des repères.

 

La troisième page nous montre le jeune surfer affrontant des vagues géantes. Griffin y  glisse quelques gags mais on y remarque surtout son allusion ironique à Hokusai.

 

Mais voilà que le jeune homme aperçoit d’étranges créatures ! Pour y échapper, il s’engage dans un tunnel marin et se retrouve soudainement en face d’un « Tube Monster ». Ce croquemitaine m’a toujours semblé d'apparence humoristique plutôt qu’effrayante.

 

Le surfer se fait avaler par le monstre et se retrouve dans un nouveau tunnel liquide, constitué cette fois-ci par un tube digestif. Le malheureux est ensuite expulsé comme une matière fécale et tombe sur une plage. Il découvre alors un prospectus publicitaire pour le film qu’il vient de voir et … retourne faire la queue devant le cinéma. Cependant, la fille qu’il contemple sur la dernière image ressemble curieusement à celle qui se trouvait devant lui au début de l’histoire. Toute son aventure n’était-elle qu’une hallucination ?

 Les récits délirants de Tales from the Tube constituent le véritable sommet du travail de Griffin. Par la suite, il ne collabore plus qu’épisodiquement avec Zap et se consacre davantage à l’illustration. Il dessine à la fin des années 70 une série d’images pour une réédition de l’Evangile de Saint-Jean. On y découvre de surprenants dessins à l’encre, construits sur le thème de chiffres successifs et destinés aux têtes de chapitre. Griffin y reprend la tradition de l’enluminure tout en l’enrichissant.

 Cet évangile de Saint-Jean contient également des illustrations en couleur qui nous révèlent l’évolution de sa technique. Tandis que les affiches sophistiquées des années 60 étaient imprimées par lithographie, en séparant soigneusement les couleurs, ces images plus tardives semblent colorées à la bombe ou l’aérographe et elles me paraissent plus conventionnelles. 

Je connais mal les œuvres des années 80 mais il semble que la productivité de Griffin décline sur la fin de sa vie. Il dessine à nouveau des affiches, des illustrations publicitaires et d’autres couvertures de disques pour le Grateful Dead. On lui consacre des expositions mais il continue à vivre de façon bohème et insouciante, en se passionnant pour le surf et sans chercher à monnayer ses dessins. Son travail apparait moins créateur mais on y retrouve tout de même l’ironie ou parfois les fulgurances mystiques de ses débuts.

Rick Griffin meurt dans un accident de moto en 1991 et cette disparition précoce laisse à ses admirateurs une impression d’inachevé. Il est difficile d’avoir aujourd’hui une vue complète de son œuvre car il n’a jamais cherché à conserver ses travaux graphiques qui sont éparpillés chez de multiples commerçants ou commanditaires. Il existe heureusement la belle monographie de Gordon McClelland, qui a été publiée en 1978 (puis traduite en français en 1980) et elle nous donne un bel aperçu de sa carrière. Elle contient en particulier ses plus belles histoires publiées auparavant dans Zap et Tales from the Tube. En 2007, une exposition consacrée à Griffin à Laguna Seca s’est accompagnée de la publication d’un catalogue, intitulé « Heart and Torch: Rick Griffin’s Transcendence ». Il semble contenir beaucoup d’illustrations mais je ne l’ai jamais lu.

 Sur le Web, il existe deux sites importants consacrés à Griffin. Il y a d’abord un petit site officiel qui ne contient que quelques images, et puis surtout le site de Tim Stephenson dont la merveilleuse galerie offre un large échantillon de toute son œuvre.  Une interview faite par le Comics Journal a été mise partiellement en ligne, et je vous recommande la Symbolic Collection qui contient de belles illustrations en grand format (il y a aussi beaucoup de planches de Robert Crumb). Le Wolfgang Vault est un site commercial qui propose les images de plus de 600 œuvres de Griffin et cela intéressera les curieux mais aussi ceux qui regrettent l'absence d'un catalogue de ses travaux. Il faut également signaler le site Surfline Artist qui expose et commente de manière intéressante certaines images de Griffin, une fois que l’on a pu franchir leur agaçante fenêtre publicitaire. Il contient aussi un extrait du film Pacific Vibrations, où l’on voit Griffin lui-même recouvrir un vieux bus de couleurs psychédéliques.

 

Voilà, j’arrête à ce stade mon petit survol de l’œuvre de Griffin mais je n’ai pas épuisé ce qu'il y avait à dire sur ce dessinateur. J’y reviendrai donc dans une deuxième partie qui présentera une autre de ses BD.

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 01/05/2009 00:38

Voilà effectivement un livre digne d'intérêt ! Merci de l'avoir signalé :-)

Totoche 30/04/2009 20:59

J'ai pensé à toi hier à la librairie du centre Pompidou quand je suis tombé sur une page de Griffin en feuilletant le superbe catalogue d'une expo qui se passe en ce moment à Madison, Wisconsin : "The Transformation of Comics into Comix".

http://deniskitchen.com/Merchant2/merchant.mvc?Screen=PROD&Product_Code=B_UG.CLASSIC.HC

Raymond 28/04/2009 23:19

C'est une bonne remarque. Je n'ai pas parlé de cela dans mon billet, mais Griffin prêtait une très grande attention aux couleurs. Il avait son propre circuit d'édition, et supervisait lui même ce travail en utilisant une technique proche de la lithographie. Cela lui permettait de séparer les couleurs et d'obtenir ces belles teintes intenses et contrastées et qui mettent bien en valeur son travail.

mann 28/04/2009 20:33

merci pour cette découverte ! les couleurs sont assez démentes

Raymond 21/04/2009 16:30

Mais il ne te faut pas hésiter à refaire un billet sur Griffin ! Il te faut surtout parler de ses affiches, puisque je me suis davantage intéressé à ses BD ;-)