Avouons-le, j’aime aller chaque année à Paris même si je rêve quelques jours après de retrouver ma campagne. La « ville lumière » me fatigue en effet très vite avec son ambiance bruyante et sa nervosité incessante. Par ailleurs, elle n’est pas toujours accueillante et peut même être impitoyable avec les nouveaux arrivants. Il existe diverses histoires sur les mésaventures des provinciaux de passage et j’y ai repensé en lisant l’histoire de Capitan. Ce jeune chevalier arrive dans la capitale au 17ème siècle, dans cet album dessiné par Liliane et Fred Funcken.
Se balader dans Paris, c’est pour moi explorer les librairies du Quartier Latin, ou
marcher le long de la rue Saint-Jacques. J’aime me diriger vers les bords de la Seine et revoir les bouquinistes et l’église Notre-Dame. Je suis alors dans le même état d’esprit que Capitan,
lorsqu’il se promène plein de naïveté dans les rues parisiennes, prêt à conquérir la capitale.
Dans les rues parisiennes, on peut croiser les marchands au travail, les
étudiants en ballade, les filous aux aguets, les touristes hébétés ou tout simplement les gens pressés. Tout cela est d’une banalité totale mais j’apprécie de flâner ainsi pendant quelques heures
et de ne penser à rien, fasciné tout simplement par le spectacle de la rue. Je dérape dans le temps … et constate que Capitan fait de même lorsqu’il s’arrête pour contempler un
camelot.
Tout est cher dans la capitale et j’ai l’habitude de louer une chambre dans un
hôtel bon marché du Quartier Latin. En fait, je ne suis pas exigeant. Je cherche surtout un endroit bien placé et proche du centre, mais quand j’y pense, j’apprécierais sûrement l’établissement
rustique qui héberge Capitan, et qui s’appelle « l’auberge du Pistolet ».
Parlons aussi des petits plaisirs, comme celui de s’arrêter à une bonne table et
de s’y installer à son aise. Sans forcément rechercher la grande gastronomie, je trouve agréable de découvrir une ville à travers ses restaurants. C’est ainsi que j’éprouve encore plus de
sympathie pour Capitan, lorsqu’il ne boude pas son plaisir en face d’une bonne tranche de poulet et d’un pichet de vin rouge.
Au 17e siècle, les rues devaient êtres bien différentes de ce qu’elles
sont devenues. Je me demande tout de même si l’on peut retrouver aujourd’hui cet hôtel parisien, que Funcken place à l’angle de la rue St-Benoit, près de Saint-Germain-des-Prés. Ca y est, je suis
en pleine confusion temporelle.
A l’époque de Louis XIII, le Pont-Neuf devait déjà avoir son aspect actuel.
Ce lieu très apprécié des parisiens semble bien reconnaissable dans l’image suivante. Capitan traverse ainsi la Seine, mais il est en pleine mésaventure puisqu’il est
amené dans une prison fort peu accueillante.
Mais que raconte en fait cette BD, manifestement inspirée par l’exemple des
Trois Mousquetaires ? Comme on peut s’y attendre, c’est un récit de capes et d’épées qui nous montre l’ascension sociale de Capitan, un jeune
chevalier sans fortune. Dès son arrivée, l’imprudent gascon est entraîné dans un complot manigancé par le sinistre Montravel, le capitaine des gardes du tout puissant Concini. On se doute que
l’honnête chevalier ne va pas rester longtemps à la solde de cet ennemi du roi, mais on admire au passage la luxueuse décoration intérieure de son palais.
En bretteur chevronné, Capitan remporte avec aisance une première passe
d’arme contre les hommes de Concini, puis il affronte en duel de nobles gentilshommes qui le mettent en face des réalités. Fidèle au roi, il décide de changer de camp et devient la cible des
complots de Montravel. C’est ainsi que le héros se fait enfermer, mais il s’évade, puis il s’organise pour libérer un gentilhomme injustement « embastillé ». Les Funcken ont manifestement du plaisir à créer cette histoire pleine de rebondissements. Les combats périlleux aussi bien que les exploits improbables se
succèdent avec légèreté, sans réel souci de vraisemblance.
Il n’est pas facile de distinguer le travail personnel de chacun des époux
Funcken. Dans une interview donnée à Hop (N° 80), ils expliquent que le scénario et la mise en page sont préparés en commun, puis Fred réalise les crayonnés avant que Liliane ne fasse
l’encrage et les couleurs. Leurs planches présentent en général une structure sage, conventionnelle et facile à lire. Elles sont constituée de quatre bandes aux dimensions régulières mais
ils n’hésitent à introduire des vignettes de plus grande taille, destinées à mettre en valeur les décors ou les paysages.
Les combats d’épée sont illustrés avec précision et réalisme et, d’une manière
générale, le graphisme des Funcken se distingue par sa recherche de simplicité et d’efficacité. C’est ainsi que les personnages sont dessinés de plein pied ou en plan moyen, sans excès de détail
et en respectant la dynamique du récit. Tout en restant esthétique, le dessin des Funcken vise d’abord la clarté et l’équilibre.
La lecture des aventures de Capitan est plaisante mais l’intrigue reste tout
de même assez légère, et cela s’explique par des personnages plutôt conventionnels. Chevalier sans fortune à la fois loyal et impétueux, Capitan apparait conforme à la tradition romanesque.
Dans ce premier récit, il n’est pas encore mousquetaire, mais on devine que D’Artagnan va bientôt apparaître. Son tempérament noble et intrépide se mélange à une certaine naïveté qui le rend
immédiatement sympathique, mais il a la chance de rencontrer Larose, un valet rusé et mystérieux qui affiche une philosophie résignée. Ce domestique le guide avec perspicacité à
travers les pièges de la capitale et se révèle même capable de sauver l’imprudent gascon des pièges dans lesquels il se précipite. En dehors de ces deux personnages principaux, les
comparses se comportent de manière prévisible : les gentilshommes sont nobles, les ennemis sont des traîtres, les bandits ont parfois un grand cœur et le petit peuple se préoccupe de ses
soucis quotidiens.
Il faut admettre que dans cette BD historique, la légèreté du récit contraste
avec la rigueur des décors et le sérieux des costumes. C’est d’ailleurs peut être pour cela que je me détache si facilement de l’intrigue en lisant Capitan, et que mon imagination part en
ballade. A l’époque où ils dessinent cette œuvre, Liliane et Fred Funcken n’ont pas encore commencé leur monumentale histoire des uniformes et des armes mais on perçoit déjà leur intérêt pour ce
sujet de même que leur documentation solide. C’est ainsi qu’une banale poursuite à travers les ruelles parisiennes leur permet de dessiner de belles maisons à colombage, ou que d’autres vignettes
intermédiaires s’attardent avec finesse sur les décors et les passants dans la rue. Cette reconstitution précise reste discrète et le décor
n’est jamais envahissant.
Capitan est donc une BD classique et sans audace,
mais l'oeuvre s’appuie sur un travail historique sérieux et elle n'a pas trop mal vieilli. Les auteurs restituent avec minutie la vie parisienne du 17ème siècle et j’avoue
avoir été séduit par cette vérité des costumes qui se mélange à une ambiance familière, proche de notre quotidien. A l’image de cette petite chronique, Liliane et Fred Funcken utilisent
avec fantaisie leurs sources historiques et ils créent un monde est aussi malicieux qu’attachant. Cette vie trépidante du XVIIème siècle est probablement plus
proche d'une légende que de la vérité, mais j'ai envie de la voir comme une "vérité légendaire", pour reprendre la formule de Victor Hugo. Le mythe est toujours plus séduisant
que la réalité et c'est encore plus vrai pour ce qui concerne Paris. Les histoires de Capitan plairont à ceux qui ne prennent pas tout au sérieux.
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