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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 10:16

Peut-on faire une chronique de BD qu’on n’a pas lues, ou que l’on ne connaît que très partiellement ? J’ai envie de relever le défi même si je n’ai analysé jusqu’ici que des albums longuement médités. C’est ainsi que je ne chercherai pas aujourd’hui à trouver l’opinion la plus avisée et que je me fonderai rarement sur la connaissance du récit en entier. Je vais plutôt évoquer de façon naïve de vieux rêves de lecture, ou plutôt des fantasmes de collectionneur, en commentant quelques images éparses provenant d’un dessinateur italien presque oublié : Kurt Caesar.

 

Il a signé ses planches sous de multiples noms comme Cesare Avai, Jack Away, Corrado Caesar ou Kurt Caesar et sa personnalité mal connue a donné naissance à quelques légendes. Sa production phénoménale laisse rêveur car vers la fin des années 30, en réalisant ses chefs d’œuvre, il produisait quatre à cinq planches par semaine. Les critiques se sont longtemps égarés devant son identité incertaine et on  pouvait lire au cours des années 60 dans la revue Phénix (N°6) qu’il existait deux personnes derrières ces pseudonymes. Il a fallu plusieurs années pour corriger cette erreur et on connaît mieux aujourd’hui son histoire qui est bien résumée dans le petit site d’Imperia. La vérité est ainsi plus surprenante que la légende puisque selon ses déclarations, il est né dans une famille allemande. Il se nommait au départ Kurt Kaiser de Burtenbach et il est né en France, à Montigny-Lès-Metz, en 1908. Avant de devenir un « dessinateur italien », il fait des études en Allemagne et fréquente les Beaux Arts à Munich et Berlin puis il part sillonner le monde en tant que reporter. Epris d’aventures, il apprend à piloter les voitures, les bateaux ou les avions qu’il dessinera plus tard avec minutie dans ses BD. Après voyagé plusieurs années, il se marie en 1934 et abandonne sa carrière de globe trotter pour devenir dessinateur de fumetti.

 

« Conquérants de l’air », « As du ciel », ou « Pirates du Ciel, ses BD d’aviation me sont restées longtemps mystérieuses, d’autant plus qu’elles ont parfois plusieurs titres. Par ailleurs, les planches de Caesar sont dispersées dans de multiples revues et il n’existe aucune bibliographie complète de son œuvre. Ce n’est qu’après avoir lu l’article très documenté d’Ange Tomaselli ,paru dans Hop (N° 51), que j’ai commencé à y voir plus clair. Cette présentation enthousiaste m’a d’ailleurs donné l’envie de découvrir ses BD parues en France mais leur recherche n’a été qu’une suite de déceptions. Les grands illustrés de « l’âge d’or » sont hors de prix et les fascicules à meilleur marché (récits complets ou petits formats) ne montrent que des images de taille réduite, dont le noir et blanc est dépourvu de charme. Il m’était difficile de comprendre l’admiration suscitée par ce dessinateur jusqu’au début des années 2000, lorsque la parution du livre de Jean-Jacques Gabut, consacré à « l’âge d’or de la BD », m’a fait découvrir l’attrait de ces grandes pages publiées dans Robinson, l’As ou l’Aventureux. Depuis, je n’ai pas réussi à étoffer ma collection mais je me suis consolé sur le Web où j’ai recueilli quelques images intrigantes ou fascinantes. Elles sont rassemblées dans ce billet qui ne contient pas de révélation ou d’analyse sensationnelle mais j’ai l’espoir que cette collection d’images, qui suit de façon chronologique la carrière de Kurt Caesar, remettra ce dessinateur à sa juste place.

 

Ses premières BD paraissent en 1935 sous le nom de Jack Away ou Cesare Avai. Ce sont « Il Prigionierro » (dans l’Intrepido) et « I Due Tamburini » (pour La Risatta) qui restent inconnus en France. Selon Tomaselli, ce ne sont que les débuts de Caesar et le dessin est encore approximatif.  Je n’ai aucune d’image de « La patrouille bleu horizon » publiée en 1936 dans l’Aventureux, ou du « Corsaire de fer » qui est paru dans une revue française éponyme, mais je me souviens de ses couleurs étonnantes grâce aux images que montre l’anthologie de Jean-Jacques Gabut. La première œuvre marquante de Caesar est une histoire se science-fiction. Il s’agit des Conquérants de l’Avenir, qui parait en 1936 dans l’Aventureux et qui est signée « Caesar Away ».  Dans un journal illustré de grande taille, ces planches laissent une forte impression  (il faut cliquer l'image pour la voir en entier) .

 

L’intrigue des Conquérants de l’Avenir se déroule sur une planète Mars plus qu’improbable, et qui évoque davantage l’univers de Mongo qu’une planète du système solaire. On y découvre un récit d’heroic fantasy qui mélange sans réel souci de vraisemblance des dinosaures, des châteaux médiévaux et des armes modernes. L’intervention d’hommes ailés dans l'image ci-dessus révèle d’ailleurs l’influence manifeste de Flash Gordon. Le dessin de Caesar n’a pas encore le niveau de ses grandes réussites mais la grande taille des images met en valeur la précision des détails. De plus, les planches sont construites avec une savante asymétrie, qui ne perturbe pas la lecture et la mise en couleur souligne leur aspect spectaculaire.

   

Dès cette époque, Caesar multiplie les collaborations et il est difficile de tout suivre. Il dessine parfois cinq à six BD en parallèle et on peut mentionner rapidement son Christophe Colomb puis son Garibaldi qui n’ont jamais été traduits en français.  Il en est de même des planches documentaires publiées dans le « Journal des merveilles » (Il Giornale della Meraviglie) dont Ange Tomaselli fait un vibrant éloge. J’ai eu le bonheur de les découvrir sur le blog Fumetti Classici, que je recommande aux amateurs de vieilles BD italiennes. Caesar y manifeste un souci de perfectionnisme et ses planches soignées s’inspirent souvent de photographies. Il y a une volonté admirable de reproduire impeccablement les détails techniques ou géographiques, mais je suis frappé par l’aspect irréel de ces images.

  

Caesar s’est toujours passionné pour les avions, les armes et les voyages et cette passion semble ici se confondre avec la représentation d’un idéal fasciste. Les images du « Meraviglie » sont sensées représenter le futur, mais certaines vignettes paraissent montrer une simple guerre contemporaine.

 

Dans ce curieux mélange de machines de guerre, d’images coloniales et de constructions futuristes, on découvre finalement une utopie surannée. Caesar construit un monde de rêve et de propagande qui n’a jamais existé.

  

Quelques scènes paraissent familières mais les plus belles vignettes possèdent le charme bon-enfant de la science fiction. La rigueur technique et architecturale se mélange alors à la plus grande des fantaisies.

  

En 1937, Caesar crée dans Paperino sa deuxième grande série, Will Sparrow pirate de l’air. C’est l’histoire d’un pilote sans scrupule qui est chassé de l’aviation civile et qui devient un criminel. Elle a été publiée en France dans le Journal de Toto (Will Sparrow devient « Bill l’Albatros ») avant d’être reprise en récits complets dans les Cahiers d’Ulysse avec le titre de Pirates du ciel. Elle est aussi parue dans le journal Spirou de 1938 à 1940 sous le titre des Pirates de l’air. Le dessin de Caesar a évolué et ses personnages évoquent fortement certaines séries d’Alex Raymond, comme X-9.

 

Will Sparrow est un bandit d’envergure puisqu’il est aidé par un savant corrompu, et qu'il utilise une base secrète, des avions ou des sous-marins pour mettre en œuvre ses noirs desseins. Il affronte toutefois Dino et Dario, deux héros providentiels qui sont pilotes d’avions et qui mettent en échec toutes ses entreprises. Comme d’habitude, l’intérêt de la série repose sur le méchant qui reste fascinant malgré ses méfaits. J’ai attendu longtemps avant de pouvoir lire ces aventures puis j’ai découvert cet hiver le début de l’histoire adaptée en comic-book, avec le titre « Sky Pirates », sur le site Golden Comic Book Stories (voir la page du 20.2.2009).

 

Toujours en 1937, Caesar publie le Croisé Noir (Il Crociato Nero) en première page du Vittorioso. Il est difficile de juger la valeur historique de cette BD médiévale qui est scénarisée par Bonelli, mais elle révèle la progression du dessin de Caesar qui s’intéresse plus à ses personnages. Le grand format de ces planches et la finesse de leurs couleurs ont laissé de grands souvenirs à ses admirateurs. Là encore, je vous montre des images qui ont été mises en ligne par Fumetti Classici.

   

La deuxième planche nous révèle un Moyen-âge fantaisiste  puisqu’elle montre des soldats qui affrontent un dragon.  En France, le Croisé Noir a été publié en 1948 dans Targa comme récit complet en noir et blanc.

  

Troisième grande série de Caesar, l’Aéroport Z (I Moschietteri del Aeroporto Z) est à nouveau une bande dessinée d’aviation. Editée en 1937 dans Paperino, on la trouve en France dans L’As, puis en 1941 dans Spirou sous le titre des Conquérants du ciel. Elle raconte l’histoire dramatique d’un groupe de pilotes qui vivent autour d’un aéroport. Ils essaient de nouveaux avions et sont progressivement décimés par une série d’accidents, puis de combats contre des avions ennemis. Je n’ai pas de belles images de cette BD qui a été reprise en deux récits complets par les Cahiers d’Ulysse, intitulés les Naufragés de l’air et Terreur sur l’île. Il y a quelques années, j’ai acheté le deuxième fascicule qui a été une énorme déception. Ange Tomaselli admet que l’abondante production et la rapidité d’exécution de Caesar le conduisaient à expédier certaines planches et c’est l’explication probable de ces images médiocres. Il est difficile d’y reconnaitre le dessinateur des Conquérants de l’avenir ou de Will Sparrow.

 

La quatrième grande série de Caesar, Romano le légionnaire, est considérée comme son chef d’œuvre. Elle parait en 1938 en première page du Vittorioso et c’est une des premières grandes BD d’aviation. La beauté de ses grandes pages en couleur a marqué toute une génération de lecteurs italiens. Romano est un volontaire qui s’engage dans la guerre d’Espagne au côté des fascistes. Caesar y dessine avec réalisme les scènes de guerre et illustre avec une grande précision le fonctionnement des avions, des chars ou des mitrailleuses. Par ailleurs, bien avant Milton Caniff ou Victor Hubinon, il crée des images spectaculaires qui nous montrent les combats aériens et l’héroïsme des pilotes. Ces caractéristiques sont bien visibles dans cette planche qui est en vente sur un site Web.

  

Les francophones qui ont lu l’Espoir (d’André Malraux) éprouveront un sentiment de gêne en découvrant certaines séquences de combats, mais il faut admirer le réalisme avec lequel Caesar détaille les manœuvres du pilote fasciste avant d’abattre un avion de l’armée républicaine. Le dessinateur a d’abord été un pilote et ses images aériennes ont la force des choses vues. On peut le constater dans cette planche du Vittorioso, datée du 23 avril 1938, trouvée elle aussi sur le site Fumetti Classici.

  

Dans la page hebdomadaire suivante, Romano essaie désespérément d’échapper à ses adversaires et, à la manière d’un Jean-Michel Charlier, Kurt Caesar prend du temps pour nous expliquer ses manœuvres. Il est vrai que d’autres dessinateurs, comme Joe Kubert par exemple, ont dessiné par la suite des images plus dynamiques, mais celles de Caesar semblent plus réalistes. Selon Tomaselli, il est allé en Espagne comme correspondant de guerre et ses images ont la simplicité de l’évidence.

  

Bien qu’elle soit un outil de propagande fasciste, cette BD a tout de même été publiée en France. Elle parait dans l’As en 1938 sous le titre de l’Aigle du Ciel et Romano y subit quelques retouches. Il devient le lieutenant Martial et la guerre d’Espagne se déplace en Amérique du Sud, l’Argentine affrontant l’improbable nation « Tolima ». Je n’ai pas de belle image de l’As mais cette petite photo recueillie sur eBay montre que les qualités esthétiques de Romano y restent conservées.

 

Après la Guerre d’Espagne, Romano part à travers le monde, et semble revivre les expériences de son auteur. Sa deuxième aventure, intitulée le « Désert Blanc », l’emmène au Groenland. Caesar y utilise la documentation accumulée au cours de ses voyages et Romano explore le désert arctique à bord d’un traineau motorisé. Cette histoire parait partiellement dans l’As, avant que la guerre de 1940 interrompe cette publication. En 1949, elle est adaptée en récit complet dans Superboy et Tomaselli y dénonce un infâme « tripatouillage ». Il me semble que les images en noir et blanc gardent quand même une certaine allure.

  

Tout en dessinant Romano, Caesar continue à créer d’autres séries. C’est ainsi qu’il publie dans Topolino « Il mozzo del sommergibile », qui devient en France Jean-Marie le mousse (dans Robinson puis en récit complet). De même que Romano, cette histoire a été publiée en album pendant les années 70 en Italie. Mentionnons aussi l’Onde mystérieuse qui est publiée en 1940 dans les petits fascicules Albi Ave avant d’être traduite en 1950 dans le N°1 de Crack. Elle a été reprise dans le N° 153 du bulletin A&A du Cousin Francis et c’est une des rares BD de Caesar que je possède. Tomaselli la considère comme un travail bâclé mais je trouve que ce dessin rapide ne manque pas de style et qu’il rappelle l’ambiance de X9.

 

Le troisième épisode des aventures de Romano est une histoire sous-marine, intitulée dans les abysses de la mer (Negli abessi del mare). On le découvre capitaine d’un bathyscaphe et il cherche à récupérer des épaves dans les profondeurs de l’océan. Un quatrième épisode, il ennemico invisibile, l’emmène au Pérou où il finit par se marier avec Isa. Pendant leur lune de miel, les époux entendent à la radio la déclaration de guerre de Mussolini à la France et Romano retourne en Italie pour entrer dans l’armée. Ses aventures se poursuivent jusqu’en 1943 mais elles ressemblent de plus en plus à un reportage. Caesar s’est lui-même engagé en Lybie et il dessine tout simplement ce qu’il voit : la triste routine des missions de guerre, vécue par des hommes en uniforme dans un univers de canons, et le danger d’une nature dévastée par les explosions.

  

Mais quelle a été l’attitude de Caesar pendant la guerre ? Concrètement, il a participé à la campagne de Lybie dans l’armée allemande, aux côtés de Rommel (comme interprète) et cela peut se comprendre du fait de ses origines. J’ai tout de même des doutes lorsque certains biographes affirment qu’il était communiste et qu’il travaillait pour la Résistance. Cette information est reprise dans le Dictionnaire Mondial de la BD de Patrick Gaumer mais son œuvre dessinée semble au contraire indiquer un engagement nationaliste sans ambiguïté. En dehors de Romano, il réalise à cette époque une série de dessins au fusain qui sont rassemblés dans un livre intitulé Afrika Korps (d’ailleurs préfacé par Rommel). Cette édition est saisie par les anglais mais Caesar conserve les dessins qu’il publie 30 ans plus tard, d’abord pour illustrer un livre d’Erwan Bergot, puis pour réaliser en 1974 sa dernière BD: Poignard dans la Nuit.

En 1943, Caesar est fait prisonnier par les anglais et ses BD disparaissent des journaux pendant quatre ans. C’est la fin de la première période de sa carrière et vous découvrirez la suite dans un deuxième billet.

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Published by Raymond
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commentaires

Klaus 20/05/2010 20:45


Too bad. I guess I'll have to get the series through evbay or sth. Thanks for sharing in any case!


Raymond 20/05/2010 11:56


I've already tried to find others Caesar's analysis or pictures on the Web, and the informations are not abundant. About the "Conquérants de l'Avenir", there is nothing else that the pictures on
"Fumetti Classici" site. That's a pity !


Klaus 20/05/2010 11:46


Thanks a lot for these two articles. I was looking for information on "Les Conquerants de l'avenir" and this was really helpful. Is there any way to find more images from this series online?


martineau 02/05/2010 20:13


eratum
il s'agit de jacques sadoul et non de numa sadoul desolé pour l'erreur


martineau 02/05/2010 08:01


Numa sadoul en parle pourtant dans son ouvrage l'enfer des bulles il y a meme un dessin en noir et blanc qui est magnifique