Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 08:13

Je n’ai pas complètement compris ce qu’a fait Kurt Caesar pendant ses quatre années de silence. Dans un article du journal Il Dialogo, disponible à cette adresse,  j’ai appris qu’il est rentré en Italie en 1942 et qu’il a combattu au côté des partisans avant d’être emmené par les alliés dans un camp de prisonniers. Il  y reste plusieurs années puis obtient finalement l’étiquette de résistant. Il réapparait en 1947 dans le monde de la BD en publiant le retour de Ted dans le Vittorioso. Ce récit d’aventure emmène le héros au Tibet et permet à l’auteur de dessiner ses propres souvenirs. Tomaselli décrit un graphisme assez « frêle » mais cette planche retrouvée sur le Web ne me semble pas indigne de la réputation de l’auteur de « Romano ».


Je rappelle en passant qu’il faut cliquer sur les images pour voir les planches en entier.

Toujours pour le Vittorioso, il dessine en 1948 la valle della morte, un western qui n’a pas été traduit en France. Cette histoire a été reprise en album par l’éditeur Conti en 1975, et Tomaselli décrit de façon élogieuse ce « western d’opérette aux agréables couleurs pastel ». Je n’ai qu’une  petite photo insignifiante de cette BD mais elle m’incite à penser qu’il s’agit d’un simple western parmi d’autres.


Je m’attarderai plus longuement sur il Fondo al Mare, une histoire de 1948 également publiée dans le Vittorioso. Je possède une grande partie cette BD qui a été traduite et publiée dans Coq Hardi en 1950 (du N° 194 au 208) sous le titre « SOS Jalea ». Ce récit maritime se déroule pendant la deuxième guerre mondiale, et raconte la périlleuse mission d’un sous-marin chargé de couler un navire qui transporte de l’uranium. Il me manque malheureusement les deux premières pages et je commence avec cette planche qui montre le départ du sous-marin.


Je me demande dans quelle mesure Marijac (rédacteur en chef de Coq Hardi) a modifié le format des planches du Vittorioso. Il a dû les adapter à la taille de son journal et cela se remarque avec la présence (au mauvais endroit) de la note « continua» dans une vignette de la planche ci-dessus. La mise en page française comporte quatre ou cinq bandes de dimensions régulières et il me semble que les vignettes ne sont pas altérées. On peut y apprécier la finesse des décors dessinés par Caesar, de même que son usage habile du noir et blanc pour recréer l'intérieur étouffant du sous-marin.


L’intérieur du sous-marin, les tableaux de commande et les machines sont illustrés avec une remarquable précision. Je suppose que Caesar a voyagé une fois dans ce type de navire car ce qu’il dessine a un remarquable accent de vérité. 


Remarquons que l’action progresse lentement. Le scénariste s’attarde à décrire toutes les étapes des manœuvres qu’effectue le sous-marin et cela correspond à  une recherche de réalisme. Il ne fait pas intervenir de personnage pittoresque pour pimenter le récit et les hommes sont d’abord des soldats qui accomplissent son devoir. L’auteur utilise volontiers des récitatifs et les dialogues sont très factuels. Dans cette histoire de guerre, il n’y a pas de place pour les anecdotes personnelles.


L’auteur cherche donc à décrire la condition de vie de l’équipage mais il faut tout de même s'intéresser à l’intrigue. Le Jalea est un sous-marin anglais basé à Liverpool et le capitaine Samud reçoit l’ordre de couler un cargo de l'adversaire. Un espion s’empare des ordres de mission et indique à la marine ennemie le lieu fatidique qui lui permet de tendre un piège. Arrivé sur place, le Jalea est attaqué par quatre vaisseaux torpilleurs et doit s’immerger pour échapper à leurs canons. A 60 mètres de profondeur, il est effleuré par une bombe et le capitaine fait descendre le submersible encore plus bas. A 100 mètres de profondeur, l’équipage étouffe et se sent écrasé par la pression barométrique. Le commandant fait remonter son vaisseau à -80 mètres, pour calmer ses hommes, mais le sous-marin est touché par une bombe.


Caesar décrit avec minutie les efforts des sous-mariniers pour réparer le bâtiment. L’immersion prolongée a épuisé les réserves d’oxygène et la situation devient désespérée. Les marins continuent cependant à faire leur devoir et le récit exalte leur héroïsme.


Il faut du temps pour réparer le sous-marin avant de remonter en surface et l’oxygène manque. Les hommes commencent à s’effondrer mais le chef-torpilleur trouve une solution.


Dans l’édition du Vittorioso, le sous marin avait un pavillon italien et il combattait la marine anglaise. Il n’était pas question pour Marijac de montrer l’héroïsme des soldats fascistes et il a inversé les rôles. L’équipage du sous-marin devient anglais et  les noms sont modifiés.  Le capitaine est ironiquement nommé Samud, ce qui est l’inverse de Dumas (le véritable patronyme de Marijac).


Une fois réapparu en surface, le Jalea se retrouve au milieu d’une bataille navale et se fait attaquer par un torpilleur ennemi. Il me manque les dernières pages du récit et j’ignore comment cela se termine mais je crois avoir compris l’essentiel. On retrouve en effet dans cette histoire certaines caractéristiques des œuvres de Kurt Caesar, qui privilégie le documentaire par rapport au romanesque. Le dessinateur s’intéresse d’abord à l’exploration des limites du monde naturel, en célébrant le courage et l’esprit de discipline de ses personnages. Il accorde peu de place à la subtilité psychologique et les personnages ne peuvent être que des héros ou des traîtres.


Pendant les années 50, les œuvres de Caesar semblent suivre le même modèle que Il fondo al mare. Il dessine de nombreuses BD pour les illustrés italiens mais la plupart d'entre elles me sont inconnues. Il crée de nouvelles histoires d’aviation comme Il nibbio delle frontiere (l’aigle de la frontière), qui a été traduit dans Garry en 1954 et dont vous pouvez voir un extrait ci-dessous (trouvé dans Hop). Tomaselli dit le plus grand bien du Brigantino, une autre histoire maritime adaptée en France sous la forme d’un récit complet, ou de la Baïa delle nave perduta dont je n’ai aucune image. Pour trouver ces BD, il faut collectionner les fascicules en petit format comme Superboy ou Garry et surtout se contenter de voir des planches de taille réduite, remaniées et souvent enlaidies.


Caesar se tourne aussi vers l’illustration et celle-ci va prendre une place importante dans sa carrière. Son dessin devient plus léché et se rapproche souvent de la photographie. L’artiste semble privilégier l’équilibre des formes par rapport à l’action mais cette couverture du Vittorioso, qui date de 1951, préserve une belle dynamique de l’image.


Ses travaux se diversifient et il crée des illustrations pour des revues scientifiques. Il dessine aussi une brochure pour les Jeux Olympiques d’Helsinki, en 1952, et j’ai retrouvé ces images dont les originaux sont en vente à la boutique Fantamask.


En 1952, Caesar réalise ses premières illustrations pour Urania, un périodique de science-fiction, et il va devenir un spécialiste dans ce domaine. Ses couvertures ornent les romans de Robert Heinlein, A. E. Van Vogt ou Clifford Simak et il entame une  carrière comparable à celle de Brantonne. Son style évolue et à la place d’illustrations centrées autour d’un personnage en action, il construit des scènes plus statiques qui reconstituent l’exploration extra-planétaire. Il semble s’inspirer des peintures de Chesley Bonestell et de nombreuses couvertures montrent une planète aride sous un ciel étoilé, survolée par des fusées ou arpentée par des astronautes en combinaison spatiale. Voici par exemple ce qu’il imagine pour un roman d’A. C. Clarke intitulé les Sables de Mars.


Toutes ces couvertures sont visibles en ligne sur le site Urania et les 155 premières portent sa signature bien reconnaissable. Caesar varie son inspiration et compose aussi des scènes plus romanesques. Il aime mettre en vedette de pulpeuses héroïnes, comme par exemple dans Cristal qui songe, le fameux roman de T. Sturgeon.


La signature de Caesar se retrouve dans d’autres revues plus inattendues, comme par exemple le journal Spirou. Il n’y dessine pas de BD  mais illustre quelques rubriques rédactionnelles de 1953 à 1955. Voici par exemple une page consacrée à l’Iliade dans le N° 930.


Il n’abandonne pas le Vittorioso et continue à réaliser quelques histoires remarquables. Je ne sais pas de quelle année date lo squalo degli oceani, une nouvelle aventure sous-marine dont quelques planches ont été mises en vente par Fantamask. On y retrouve la trame du troisième épisode de Romano (Negli abessi del mare) puisqu’elle raconte une exploration scientifique au fond de la mer. Les personnages sont dessinés avec finesse et l’utilisation du lavis donne aux images un réalisme photographique.


La finition des vignettes est exemplaire et les personnages sont animés avec habileté. La mise en couleur de la planche ci-dessous est tout aussi réussie car la dominance du vert restitue l’ambiance des fonds marins. J’ai relevé que les phylactères contiennent un texte en français, et je me demande dans quel journal a été publiée cette histoire.


Dans sa production pour le Vittorioso, mentionnons aussi Roy Rones, une BD d’aviation qu’Ange Tomaselli considère comme un de ses chefs d’œuvre. Ce personnage est un pilote de l’armée américaine qui vit des aventures autour du monde et qui ressemble à Buck Danny. Plusieurs épisodes ont été adaptés dans le mensuel Garry (sous le titre Bob Roy) et ceux que j’ai vu ne me rendent pas aussi enthousiaste. Il est probable que les planches originales sont plus séduisantes mais voici tout de même deux pages tirées de l’épisode intitulé « les Robinsons du Pôle », publié dans Tenax N° 124.

A la fin des années 50, Caesar est engagé par la Fleetway, comme d’ailleurs d’autres dessinateurs italiens (Hugo Pratt et Guido Buzzelli entre autres). Bien qu’il soit un spécialiste de la bande dessinée d’aviation, il s’occupe peu de Battler Britton (consacré à la deuxième guerre mondiale) et réalise quelques récits de Dogfight Dixon qui se situent pendant la guerre de 14-18. J’ai retrouvé quelques couvertures de cette série mais je ne pense pas qu’elles soient de la main de Caesar.


A la Fleetway, Caesar est surtout le créateur de Jet Logan, une série reprise en France dans un petit format sous le même nom. Tomaselli déplore que la version française supprime quelques planches mais les deux publications ont des dimensions équivalentes (en petit format) et les dessins n’y subissent pas altération importante. Voici quelques vignettes de Jet Logan.

 
Dès cette époque, Kurt Caesar se consacre surtout à la science-fiction. Il avait déjà dessiné pendant les années 50 Nel vortice astrale dont je n’ai aucune image et il crée de nouveaux récits semblables pour le Vittorioso. On peut classer dans cette catégorie I pirati delle Rocce Rosse dont j’ai retrouvé cette planche sur un site Web (la photo est malheureusement de mauvaise qualité).


Je possède un de ces récits de science fiction en petit format et il s’intitule les Eaux profondes. Cette histoire sous-marine se déroule en l’an 2500 et elle est parue en 1981 dans Tenax (N° 123). Elle met en scène Manouk, un savant qui a construit une grande île métallique au milieu de l’Atlantique et qui y règne en maître. Une conspiration se noue contre lui pour prendre possession de la base mais il est finalement sauvé par Banner, le héros du récit qui est toujours accompagné de la capiteuse Laila. Ce récit sans originalité reste tout à fait lisible mais le dessin de Caesar me semble appauvri. Les silhouettes restent dessinées d’une main très sûre mais les décors simplifiés manquent d’un véritable pouvoir d’évocation.

 
La même remarque s’impose au sujet de Perry Rhodan.  C’est en 1967 que Caesar adapte en BD cette série assez populaire en Allemagne mais il n’en dessine que quelques épisodes. Ces histoires restent inédites en France car le petit format Perry le fantastique n’a publié que des épisodes plus tardifs et dessinés par d’obscurs tâcherons. J’ai été heureux de retrouver sur le Web une page qui est signée de sa main mais je n’y retrouve pas l’énergie des images de « Romano », la précision minutieuse des décors de « Fondo al Mare » ou la poésie sensuelle des couvertures d’Urania.


Au début des années 70, Kurt Caesar est devenue veuf et sa santé est précaire. Il vit de façon retirée mais continue à dessiner des BD comme il siluro humano. Quelques unes de ses œuvres classiques sont publiées en albums par Conti, dont le premier épisode de « Romano » et la Valle della morte mais il tombe peu à peu dans l’oubli. Il meurt en 1974 d’une crise cardiaque.

Il existe peu de textes critiques sur Kurt Caesar et j’ai déjà cité mes sources les plus importantes qui sont l’article d’Ange Tomaselli (publié dans Hop N° 51) et celui de Serge Trinchero (dans Phénix N° 6). Sur le Web, on peut trouver une petite biographie sur le site Impéria, une bonne analyse sur le blog Words and Pictures, quelques billets richement illustrés dans le blog Fumeti Classici, et quelques pages dédiées à ses illustrations pour Urania, sans compter les habituels résumés faits par Wikipédia ou Lambiek. Il n’existe pas de bibliographie complète de son œuvre, et les seules interviews ont été publiées dans de vieilles revues qui sont devenues inaccessibles. Il reste donc beaucoup reste à faire au sujet de cet auteur.

Il n’existe pas d’album en français consacré à Kurt Caesar mais je ne conclurai pas ce billet avec l’habituelle lamentation sur l‘absence de livres. Un éditeur italien a en effet publié un recueil en couleur de toutes les planches de Romano, qui n’est pas facile à trouver et que je ne vais pas tarder à rechercher. Il faudra d'ailleurs que je me préoccupe une fois de cette tendance à la collectionnite.

Partager cet article

Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article

commentaires

arcangelo 08/10/2013 13:33

Bravo! Hai fatto un bel lavoro.(leggo e parlo il francese ma lo scrivo malissimo)Farò un post su Caesar e se permetti farò da sponda segnalando il tuo blog. Aggiungerò anche varie illustrazioni di
Urania. Tornerò per leggere ancora i tuoi articoli. Complimenti!!
A.

Cousin Francis 11/01/2010 18:28


Salut Raymond,
Félicitations pour ce double article sur Kurt Caesar. J'aimerais vous envoyer des photocopies de deux BD de SF non signées (Les conquérants de l'Infini & Les Mystères de la Planète Mars) parues
en France en 1949, qui pourraient être de Kurt Caesar, afin d'avoir votre avis. Pouvez-vous me donner une adresse postale pour les faire parvenir. Merci. Mon mail est : francis.valery@mail.be
Le cousin.


Raymond 12/06/2009 11:46

Merci de cette adresse que je ne connaissais pas. C'est un superbe blog d'images qui montre beaucoup de BD de Caprioli que je ne avais jamais vues.

vasco 12/06/2009 11:14

"les robinsons du pôle" le rapproche encore de Capprioli.
À contrario , leurs options politiques les opposaient radicalement puisque Capprioli était plutôt pacifiste et s'est refusé aux récits de guerre.
Si tu ne connais pas déjà, on apprend des choses intéressantes à son propos sur cette page en espagnol :
http://elblogdelrincondetaula.blogspot.com/search/label/FRANCO%20CAPRIOLI

Boyington 11/06/2009 19:56

Merci ;-)