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29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 07:35

Qu’est-ce qu’une bonne  bande dessinée ?  Partant de l’idée que la BD est un équivalent du cinéma sur le papier, ou de la constatation qu’une séquence de signes produit invariablement une sorte de récit, les amateurs de feuilletons affirmeront qu’il faut d’abord un bon scénario, ensuite un  bon scénario et enfin un bon scénario. A l’opposé, considérant que le « 9e Art » appartient au monde de l’image, les fanatiques du l’illustration défendront que l’intérêt d’une BD repose sur son travail graphique et que la qualité du dessin est primordiale. Entre deux, on peut imaginer une tendance synthétique  qui  assimilera cet art à la coexistence d’un bon récit et de belles images. Vous vous doutez cependant que je ne me satisfais pas d’un concept aussi réducteur.  Depuis longtemps, je suis convaincu que la BD possède un langage spécifique et que son charme résulte de l’utilisation intelligente de ses propres règles.

Cette introduction bien imprudente va t-elle m’embarquer  dans une difficile réflexion théorique sur « l’essence de la BD » ?  Rassurez vous, je n’entreprendrai pas de  définir cette « introuvable spécificité », pour reprendre le titre d’un article mémorable de Thierry Groensteen (autrefois publié dans les Cahiers de la BD). J’utiliserai simplement (et sans le discuter) le terme de « séquence d’images » selon la conception de Scott McCloud, en admettant qu’il s’agit d’une suite de dessins destinée à transmettre des informations ou à créer une émotion esthétique.  Je n’allongerai pas plus ce préambule théorique mais il correspond bien aux idées qui me viennent en tête lorsque je relis aujourd’hui la Nef des Fous, cette longue série dessinée par Turf qui vient de trouver sa conclusion après 17 ans d’attente.


La lecture de cette œuvre a suscité des émotions changeantes au fil des années, et c’est ainsi que je suis passé de l’indifférence polie à la curiosité, puis à l’admiration naïve (et même une « collectionnite » passagère) avant d’évoluer vers une interrogation  sceptique, puis une fatigue manifeste et une déception inavouée pour se terminer tardivement par une réconciliation partielle. Conçue au départ  comme une histoire complète, l’aventure a été « recalibrée » sous la forme de deux albums par la volonté de l’éditeur, puis l’auteur l’a prolongée en une interminable saga. La Nef des Fous s’est ainsi hypertrophiée pour devenir une sorte de pavé encombrant, une BD au ton personnel qui assume difficilement son succès commercial. L’attente interminable des derniers albums a fait perdre patience à bon nombre de lecteurs et si la série garde encore sa petite cohorte d’admirateur, elle connait maintenant une période de recul.  L’absence actuelle de textes critiques confirme ce désamour qui me semble proche du mépris.

Cette saga nous fait découvrir un monde aussi poétique qu’intriguant, tour à tour médiéval, mécanique et grotesque, qui se nomme le royaume d’Eauxfolles. Ce pays se situe au fond de la mer et il est recouvert d’une cloche métallique. On y trouve une petite ville et un château élancé sur les pentes d’une colline et l’ensemble baigne dans une lumière bleutée ou verdâtre.


Dans le premier volume, le lecteur est confronté à plusieurs intrigues parallèles qui dispersent l’action et il faut faire un effort permanent pour reconstruire l’ensemble. Le récit principal se déroule bien sûr à Eauxfolles et on pourrait le résumer  par un long affrontement entre le roi Clément, un petit bonhomme rondouillard vêtu d’un pyjama à rayures, et son ministre Ambroise qui porte le titre de Grand Coordinateur. Semblable à Iznogoud, Ambroise complote pour prendre la place du  débonnaire souverain.


Un deuxième fil narratif suit la destinée de Chlorenthe, la fille du roi. Elle est poursuivie par les assiduités d’Ambroise et lui préfère Arthur, le jeune bouffon. Une vieille légende affirme que les oiseaux ne peuvent pas voler à Eauxfolles et la malédiction se confirme à nouveau. En atteignant cette page, qui montre un château d’allure médiévale, un oiseau aux yeux écarquillés, un roi à barbe blanche et une belle princesse blonde, j’ai aussitôt pensé au  Roi et l’oiseau, le poétique dessin animé de Paul Grimault. Notons toutefois que Turf affirme ne jamais s’être inspiré de cette œuvre.


Une troisième intrigue met en scène deux policiers aux uniformes excentriques,  qui s’appellent Baltimore et « le sergent ». Ils enquêtent au départ sur un trafic de coloquintes et tout au long des sept albums de la série,  ils sillonnent la ville, explorent la campagne, surveillent le château et explorent ses souterrains sans obtenir de résultat significatif. Ils n’influencent jamais les autres événements de manière tangible et vivent des aventures fantaisistes. Ce singulier nom de Baltimore se réfère de façon évidente à une histoire de Fred autrefois publiée dans Pilote (la dernière cigarette de Victor Baltimore). Il est probable que cette allusion représente un hommage de l’auteur à celui qui constitue une de ses sources  d’inspiration.


 
A côté de ces aventures classiques, une quatrième « scène » se déroule dans les souterrains d’Eauxfolles. On y découvre un curieux personnage vivant dans une chambre baignée d’une lumière rouge. Il est le véritable maître de ce pays dont il connaît tous les secrets et il se montre capable d’intervenir sur les événements, en envoyant des robots intelligents pour combattre les projets d’Ambroise ou pour venir en aide à Chlorenthe. Son visage est recouvert d’un masque de carnaval et on ne sait rien de lui, mais on découvre le contenu de ses pensées qui reste énigmatique.


A ces quatre « trames» s’ajoute une autre ligne narrative plus discontinue, qui met en images les rêves du roi Clément ou d’Ambroise. Cette suite de séquences oniriques n’ajoute pas grand chose à l’histoire mais elle permet à Turf d’introduire un nouveau style graphique. On y découvre des personnages moins caricaturaux, aux allures enfantines et qui évoluent dans un monde irréel.


Dans le premier volume de la série, tous
les personnages sont pris dans une suite d’actions échevelées et l’addition de ces intrigues parallèles produit un récit à la densité intrigante. L’auteur multiplie par ailleurs les scènes humoristiques, les énigmes et les effets de mise en scène et termine son album par deux coups de théâtre. Il montre en premier le coup d’état du Grand Coordinateur, qui assomme le petit roi Clément et l’enferme dans un cachot, tout en faisant croire à sa mort.


Par ailleurs, poursuivis par les sbires d’Ambroise,  Arthur et Chlorenthe  s’évadent du royaume d’Eauxfolles. Turf l’illustre par une planche aussi ingénieuse qu’esthétique, qui révèle malicieusement la localisation sous-marine de ce monde.


Le deuxième tome de « la  Nef », intitulé Pluvior 627, prolonge les intrigues initiées dans le premier volume, sans créer de nouvelle surprise. C’est ainsi qu’Arthur et Chlorenthe se retrouvent dans
le monde de l’extérieur qui est dominé par un ciel rougeoyant. Ils y découvrent progressivement un peuple étrange, qui parle le « langage savant » et qui est divisé en plusieurs clans ennemis.


Devenu roi d’Eauxfolles, Ambroise accumule les caprices et sa jubilation annonce un comportement despotique. Dans cette magnifique planche, il se penche par la fenêtre et domine la cité du regard. Tout lui semble possible et la mise en page suggère qu’il pourrait même sortir du cadre de la vignette.


De leur côté, Baltimore et le sergent poursuivent leur enquête sans vraiment savoir ce qu’ils cherchent. Leurs errances paraissent être un prétexte qui permet d’explorer les endroits insolites d’Eauxfolles.


Dès le troisième album, intitulé Turbulences, les mêmes aventures se poursuivent de façon indépendante et l’intrigue s’affaiblit en même temps que l’intérêt se disperse. Ambroise se retrouve en face d’un adversaire redoutable qui est envoyé par le « maître » et qui se nomme le « prince putatif », tandis que Baltimore et le sergent se perdent dans une enquête sans fin. Arthur et Chlorenthe cherchent à survivre dans le monde extérieur et le « maître » leur envoie un robot pour les sauver. Ils échappent de justesse à la mort mais c’est finalement le robot qui devient la vedette de l’album.  Il combat une meute de « Schloumpfs » féroces et les extermine à la mitraillette et cette scène parodique me semble être la plus mémorable de Turbulences.


Au Turf
, le quatrième opus, prolonge ces intrigues séparées sans que l’auteur ne se décide à y trouver une issue. Le seul événement notable est la défaite d’Ambroise, qui est tombé dans un piège tendu par le « maître ». Pour le reste, le récit se poursuit de façon labyrinthique en sautant d’une intrigue à l’autre, et s’attarde sur des anecdotes insolites ou parodiques. Cette accumulation d’événements annexes crée à la longue une impression de vacuité du scénario, et une évidence finit par s’imposer. Loin de suivre une logique narrative, la Nef des Fous est surtout construite en fonction d’une ligne esthétique. C’est ainsi qu’après avoir construit une situation complexe, l’auteur préfère s’attarder sur de brèves digressions ou qu’il s’intéresse à de petits détails de mise en scène. Certaines pages (ou souvent des doubles pages) semblent d’ailleurs construites en fonction d’une idée graphique. Cette constatation s’impose dans la séquence suivante qui montre Ambroise lors de son petit déjeuner. Il s’y passe peu de chose mais Turf s’amuse à le raconter en fixant l’image sur le reflet d’Ambroise qui apparait dans un grille-pain argenté. L’idée est amusante, mais on peut y voir une forme de maniérisme (la planche entière est visible en cliquant sur l'image).


A ce stade, il ne reste au lecteur que le plaisir de contempler une suite de scènes aux couleurs contrastées et au message ironique. L’intérêt du récit s’efface derrière le plaisir visuel et le dessinateur apporte un soin particulier aux oppositions de couleurs. En tournant une page de l’album, l’intérêt n’est donc plus de savoir ce qui va survenir mais bien de découvrir comment cela sera dessiné. C’est ainsi qu’après une séquence souterraine qui baigne dans une obscurité verdâtre survient un voyage d’Ambroise dans une campagne illuminée, et qu’une exploration nocturne au sein de machines sombres et bleutées fait suite à une ballade forestière aux teintes humides. Cette dernière scène nous montre d’ailleurs un lièvre géant qui traverse soudain la route mais cet événement énigmatique n’aura jamais d’explication. L’image est belle et le reste importe peu.


Assumant cette primauté de la forme sur le contenu, la série se prolonge dès lors comme une suite de séquences insolites ou de traits d’humour et se présente comme un « Puzzle » (c’est le titre du cinquième volume) auquel il manque toujours les pièces les plus importantes. Certaines images doivent être longuement scrutées avant d’être comprises, d’autant plus que Turf joue avec les significations divergentes que peuvent apporter le texte et l’image. La vignette ci-dessous, placée au bas d’une planche, nous en donne un bon exemple. Un phylactère annonce l’entrée du roi et l’ensemble pourrait faire croire que c’est le chien dessiné en gros plan qui est en train de parler.


A la page suivante, un plan d’ensemble corrige cette illusion d’optique. Le dessinateur parsème ainsi son récit d’images trompeuses, qui apparaissent après coup comme des clins d’œil.


Malheureusement, je me rends compte que ces petites notes s’éternisent (à l’image du récit de la Nef des Fous) mais je vous promets de trouver une conclusion dans la seconde partie.

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 24/11/2009 09:12


Merci pour les compliments


mutuelle chomeur 19/11/2009 09:46


super ce blog
a bientot


Raymond 01/07/2009 08:51

On attendait autre chose de Turf, mais ce qu'il nous laisse est intéressant. Maintenant, il faut revoir "la Nef" dans son ensemble, en oubliant les illusions de départ. Ce n'est pas une épopée fantastique, mais une oeuvre qui semble s'improviser au cours de sa réalisation, un peu comme le "Garage hermétique" de Moebius.

Philemon 30/06/2009 21:38

Je partage en partie ton sentiment vis à vis de cette série. Beaucoup d'attentes suscitées, mais aussi beaucoup de déception. J'ai découvert cette série en même temps que d'autres "fleurons" de Delcourt des années 90 comme Garulfo et De Capes et de Crocs (G. Delcourt était allé chercher ces jeunes auteurs et les avait lancés, avec pas mal de réussite). Que reste-t-il de la Nef, 17 ans après ? Une esthétique. Et pas grand chose d'autre... Et même cette esthétique là, n'est en rien au service de la narration, elle sert à faire plaisir à Turf lui-même.
Dommage que Turf n'ait pas eu l'appui d'un scénariste digne de ce nom...

Raymond 29/06/2009 12:07

Je pense aussi qu'après avoir suscité de faux espoirs et subi une vague de désamour, "la Nef" est tout de même destinée à devenir une série culte. Je n'ai pas encore beaucoup de recul, mais une fois que l'on s'est libéré des contraintes du récit (en ayant lu l'histoire jusqu'au bout), cette oeuvre ludique devient passionnante à contempler. Bon ... je ne vais pas trop anticiper sur la suite du billet ;-)