Samedi 8 août 2009 6 08 /08 /Août /2009 11:37

La collectionnite sévit toujours et je n’ai pas envie de guérir. Parmi ses multiples manifestations, il y en certaines qui trahissent une  dépendance grave, comme par exemple d’acheter un livre que l’on possède déjà. Cela m’arrive de temps en temps mais je me trouve des excuses pour le dernier exemple en date, car il était difficile de résister à cette nouvelle et splendide intégrale de Johan et Pirlouit.


Peyo me semble mésestimé comme auteur de BD, probablement parce que son style a été perpétué par un studio. Il a pourtant créé une série de grande qualité avec les histoires de Johan et Pirlouit qui sont un des grands souvenirs de mon enfance. Je la place au même rang que les albums de Tintin et je vois une ressemblance entre Hergé et Peyo qui ne provient pas seulement de la simplicité de leur graphisme. Ils ont tout deux cette capacité de mélanger le comique et l’aventure, et de passer de la farce à l’épopée en utilisant un style limpide et maîtrisé.  Ces deux séries sont en fait de belles machines à rêver, dont le dessin épuré permet non seulement de créer le rire mais surtout de s’identifier au héros de l’aventure. C’est ainsi que j’ai lu et relu avec passion ces albums, pour retrouver leur force comique, bien sûr, et aussi pour partager avec Johan la tension des dangers qui l’attendent à chaque page.


Les histoires de Peyo sont d’une drôlerie irrésistible mais vous avez compris que ce billet va plutôt s’intéresser à leur charme épique. Johan et Pirlouit nous introduisent dans un monde de châteaux, de troubadours, de sorciers et de chevaliers qui semble avoir fasciné l’auteur dès son enfance. Leurs aventures médiévales ne sont pas de simples prétextes pour inventer des gags, mais bien des récits d’action qui séduisent par leur inventivité  et leur dynamisme. Ce mélange d’aventure et de bonne humeur avait fait le charme d’un vieux film comme Robin des Bois (celui de Michael Curtiz) et Peyo cherche à en retrouver le style bondissant. Cette énergie se révèle en particulier lorsque l’auteur décide de raconter un combat.


Je ne chercherai pas à faire ici l’inventaire de toutes les formes d’affrontements. Duels, tournois, batailles rangées ou attaques de châteaux forts, Peyo raconte toutes ces luttes avec passion. Je commencerai avec le combat le plus simple qui soit, à savoir le duel. Le Serment des Vikings nous en fournit un exemple savoureux.


Résumons brièvement l’intrigue ! L’enfant d’une famille de pêcheurs est enlevé par un drakkar de vikings et Johan et Pirlouit se lancent à sa poursuite. Ils s’introduisent dans le château de Bodvar  pour le délivrer mais ils sont capturés après un pugilat mémorable. Les héros sont amenés en face du châtelain qui les trouve insignifiants et Pirlouit se vexe. Les deux personnages se défient et le combat devient inévitable.


En dessinant ce duel entre Pirlouit et Bodvar, Peyo n’utilise aucun artifice graphique. Il construit ses planches avec quatre bandes de dimensions régulières, partagées en trois (ou deux) cases de largeur souvent égale. Comme la plupart des dessinateurs de son temps, il privilégie la clarté du récit.


Il commence par une large vignette qui montre les deux adversaires face à face. L’œil du spectateur est placé à la hauteur de la tête du viking et Peyo souligne ainsi la différence de taille entre les combattants. Derrière l’humour apparent, cette image annonce une petite énigme car il est difficile de deviner ce que va faire Pirlouit pour survivre à ce duel disproportionné. Bodvar triomphe d’ailleurs à l’avance et le ton de la scène semble hésiter entre la parodie et le suspense.


Une image suffit à l’auteur pour nous expliquer les qualités des deux adversaires. Face à la force et la lenteur de Bodvar (qui trouve à peine le temps de se baisser), Pirlouit utilise sa rapidité et sa petite taille. Quelques lignes de vitesse nous indiquent qu’il est déjà passé sous les jambes de son adversaire, et on remarque (détail capital) que sa main a saisi la tunique de Bodvar. Le visage ébahi de ce dernier rend inutile tout autre commentaire.


Je doute qu’il soit possible à Pirlouit de grimper aussi vite sur le dos de son adversaire ? Les traces du mouvement nous assènent pourtant cette constatation, d’autant plus que l’image prolonge logiquement la case précédente. Pirlouit tient fermement l’habit de Bodvar et les mouvements inefficaces du lourd guerrier ne peuvent rien y changer. Ce mouvement relativement complexe (à raconter) est exposé avec simplicité et bien qu’il s’agisse d’une situation improbable, l’image nous impose sa force. La figuration narrative crée sa propre réalité.


L’image suivante nous révèle enfin la tactique de Pirlouit pour s’opposer au géant. La surprise est totale et en voyant cette vignette, j’ai pensé aux psychiatres qui, lors des moments embarrassants, décident de « méta communiquer » plutôt que de parler avec leur interlocuteur. Pirlouit choisit lui aussi de « changer de niveau » et immobilise son adversaire par un acte imprévu. Il s’agit bien sûr d’un gag, mais cette action séduit aussi par son intelligence pétillante.


Lorsqu’il n’était encore que le « lutin du Bois aux Roches », Pirlouit terrorisait les paysans avec ce cri qui était la signature de ses farces. Il retrouve ici cette joyeuse époque et son « Piiirlouit » lui permet de renverser l’équilibre du combat. La silhouette cocasse de Bodvar possède par ailleurs une drôlerie qui, 40 ans après sa découverte, me fait toujours rire de bon cœur.


Le propre d’un bon gag, c’est bien sûr d’en amener d’autres. Peyo utilise sans hésiter cette ressource et l’image qui suit me fait toujours jubiler comme un enfant qui regarde un spectacle de marionnettes. Je pense que chaque lecteur va d’ailleurs s’identifier au visage hilare de Johan, lui aussi spectateur du combat. Si on déplore dans certaines circonstances (je vous laisse imaginer lesquelles) que des coups de pied au cul se perdent, il est réjouissant que celui-là ne soit pas perdu pour tout le monde.


Après cet intermède, les protagonistes retrouvent presque la situation de départ. Peyo soigne la gestuelle de ses personnages et suggère avec habileté la lourdeur de Bodvar, tandis que Pirlouit fuit à toute vitesse devant le géant furieux.


Nouvelle surprise, le lourdaud se révèle capable de rapidité. La succession logique des vignettes et la lecture de gauche à droite nous explique toutefois cette soudaine vivacité, Bodvar ayant en quelque sorte « pris son élan » pendant la course précédente. Cette case termine la page et elle a dû laisser un excellent suspense lors de sa prépublication hebdomadaire de l’histoire dans Spirou.


Lorsque Peyo dessine un combat, il est toujours possible que cela se termine mal. Johan et Pirlouit se font souvent malmener ou assommer, et les guerriers ne font pas semblant de frapper. Pirlouit se retrouve ainsi en mauvaise posture et le réalisme de cette case contraste avec l’atmosphère comique qui dominait l’affrontement jusque-là.


Un débrouillard n’est cependant jamais à bout de ressource.  Pirlouit reprend facilement  l’avantage et je ne sais ce qu’il faut le plus admirer dans cette image : l’ingéniosité de l’auteur (le combat lui-même devient un gag), sa logique graphique (seule la jambe de Pirlouit se déplace par rapport à la case précédente) ou son énergie explosive (liée aux lignes de mouvements mais surtout aux postures très étudiées des deux combattants).


Conséquence logique de l’action précédente, les deux combattants tombent par terre. La situation redevient comique (« Bheûûû » dirait l’autre) mais le plus admirable, c’est  bien que le mouvement d’ensemble reste d’une parfaite logique. Cette suite d’images  parfaitement «  huilée » pourrait être regardée sans l’aide d’un texte car ce sont les dessins qui racontent. A côté de l’humour de ces illustrations, il faut savourer leur perfection narrative.


Comme tout bon conteur, Peyo sait introduire des intermèdes pour prolonger le suspense. Il se focalise soudain sur le visage des témoins du combat et ceux-ci expriment leur perplexité, voir même leur inquiétude. Ces images d’attente lui permettent de préparer sa conclusion, mais aussi d’introduire un nouveau gag. Les changements de mimique sont dessinés avec malice et ces terribles vikings retrouvent une figure humaine.


Avec cette ingénieuse trouvaille des « chatouilles », le duel entre Bodvar et Pirlouit se termine de façon délibérément comique. Le dénouement parait inattendu mais il était indispensable que le combat ne soit pas sanglant puisque Bodvar devient ensuite un précieux allié pour les héros.


Bodvar reprend sa fonction de châtelain avec une figure piteuse et une réplique bien avisée le confronte à ses propos de départ. La mine réjouie de Johan semble être le miroir des sentiments du lecteur et l’image nous convie à partager cette ironie sans arrière pensée. Comme le récit entier, il faut lire cette vignette au premier degré et son charme nait simplement de l’explicite.


On pourrait considérer cette séquence comme un « remake » ironique de l’affrontement entre David et Goliath. Elle se distingue par son humour, son dynamisme et sa perfection narrative, mais elle frappe aussi par son ingéniosité. Elle contient de plus une trouvaille dont Peyo se souviendra par la suite.  Dans la Source des Dieux, il remet Pirlouit en face d’un géant et essaie de nouvelles variantes dans ce type de duel. Je ne commenterai pas cette deuxième séquence image par image et je vous laisse la contempler en un bloc. Elle possède autant de force et de drôlerie que la précédente, même si elle se semble plus violente.


La suite dans quelques jours, avec d’autres combats dessinés par Peyo.

Par Raymond
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