Mercredi 9 septembre 3 09 /09 /Sep 07:27

L’analyse de vignettes isolées a un caractère révélateur et permet de découvrir des subtilités inattendues dans le dessin de Peyo. Toutefois, comme cet auteur s’est toujours concentré sur la qualité du récit et l’art de la séquence d’images, je vais illustrer cette deuxième partie avec des strips et des demi-pages, en m’intéressant aux transitions entre les cases.

Au fond, qu’est-ce qui pousse Peyo à dessiner d’aussi longues scènes de combat ? Elles semblent bien sûr exemplaires de ce Moyen-âge dont l’auteur cherche à retrouver l’ambiance épique. Il existe aussi  un plaisir inhérent à la nervosité de ces séquences dont le rythme se rapproche de celui d’un dessin animé. Les combats de Pirlouit abondent par ailleurs en trouvailles comiques mais l’humour n’est pas la véritable finalité de ces récits. De multiples séquences nous montrent au contraire combien Peyo prend au sérieux l’aventure de ses personnages. Les combats de Johan sont ainsi dépourvus de gags et séduisent grâce à leur élan naïf et enthousiaste. Prenons par exemple cet affrontement entre deux cavaliers qui survient à la fin de l’Anneau des Castellac. Le traître du château, qui se nomme Acellin vient d’être démasqué par les héros et il s’enfuit à cheval. Johan galope à sa poursuite et le fugitif se résout finalement à le combattre.


Acellin fait d’abord volte face et ce changement de direction est habilement souligné par la mise en scène du strip. Le félon repart vers la droite à la rencontre de Johan et ce retour en arrière semble lui permettre de se déplacer d’une case à l’autre.


Il ne faut que deux  cases à Peyo pour raconter la longue passe d’arme qui survient ensuite. Le choc des épées est suggéré avec une belle vigueur et la colère de Johan semble multiplier la force de ses coups. La seconde vignette montre comment il réussit à déséquilibrer son ennemi et le dynamisme du dessin suffit à expliquer la chute du traître.


Le combat pourrait s’achever à ce stade mais une fourberie d’Acellin lui permet de reprendre l’avantage. Cette action m’a toujours semblé curieuse et (déjà dans mon enfance) j’ai toujours été frappé par le manque de continuité logique entre les deux premières vignettes de la bande ci-dessous. Un examen attentif confirme cette impression puisque Johan se dirige d’abord vers la droite d’Acellin (qu’il tient au bout de son épée du même côté) avant de retrouver celui-ci sur sa gauche et le mouvement d’ensemble  est difficile à comprendre. Ce manque de fluidité surprend de la part de Peyo qui se montre habituellement pointilleux sur ce genre de détail. La succession des deuxième et troisième images crée en revanche une cinétique parfaite. Acellin saute sur Johan pour le désarçonner de sa monture, et le mouvement de chute se confond avec le déplacement de l’œil pendant la lecture. L’évidence qui résulte de ces deux images relève du grand art.


Johan se retrouve soudain en mauvaise posture, mais la deuxième vignette montre qu’il se redresse avec une stupéfiante rapidité pour frapper Acellin. Cette action est remarquable de précision car le poing de Johan frappe le visage de son adversaire dans le prolongement d’une ligne de mouvement qui est symbolisée par la position de l’épée.


Il n’y a donc aucun moment d’humour au cours de cet affrontement et l’auteur se passionne réellement pour ces combats dont il semble apprécier la tension et l’énergie. Acellin n’est par ailleurs jamais ridicule et sa physionomie sombre (avec ses yeux éternellement plissés) reste inquiétante jusqu’à sa défaite finale. Malgré quelques farces de Pirlouit, l’intrigue de l’anneau des Castellac est d'ailleurs dominée par une ambiance de complots et de mystères. Ce combat final devient un véritable exutoire qui permet de libérer toute la rage de Johan, de même que celle du lecteur

Dans la plupart des albums toutefois, l’humour et l’héroïsme s’équilibrent de façon harmonieuse. La Source des Dieux, par exemple, se termine par une scène de bataille rangée qui continue à me séduire grâce à son dynamisme naïf. De simples villageois, surnommés « mollassons » à cause de leur faiblesse, y mettent en déroute les troupes du seigneur Gracauchon après avoir bu l’eau de la fameuse source (rapportée par Johan et Pirlouit). Ce liquide devient une véritable potion magique car les paisibles agriculteurs se transforment en  féroces combattants, et la séquence retrouve le ton jubilatoire d’un Goscinny qui raconte les combats du village d’Astérix contre les légionnaires romains.  Dans la première bande, Peyo dessine les deux armées qui semblent se faire face. Les soldats chargent au galop mais ils vont se heurter à de rudes paysans au visage déterminé. L’habile opposition de ces deux cases permet d’imaginer le scénario qui va suivre.


Après cette mise en place, Peyo n’a plus besoin d’illustrer  le premier choc entre les troupes et il passe d’emblée à une présentation générale du combat. C’est une mêlée furieuse et les lourds cavaliers empêtrés dans leurs armures se font renverser par les villageois qui sont devenus d’astucieux combattants.  Pour expliquer tout cela, Peyo utilise une case de grande taille qui passe en revue tous les protagonistes. Cette illustration frappe autant par la richesse de ses détails que par son humour. La bataille rangée a été remplacée par une succession de combats singuliers et les « manants » se révèlent plus rusés et énergiques que la soldatesque.  Cette explication étant comprise, Peyo peut introduire quelques gags pour épicer la scène et les deux cases de droite complètent de façon bouffonne la description de cette bataille.


 
En faisant de l’humour, il ne faut pas craindre d’aller trop loin. Le gag de la vieille grand-mère et de son rouleau à pâte manque d’originalité (il doit beaucoup aux Katzenjammer Kids) mais Peyo utilise avec efficacité ce comique enfantin.  L’image suivante nous montre avec un retard bien calculé l’origine des flèches qui piquent le derrière des soldats et cet humour « bon enfant » confirme que l’issue du combat ne fait pas de doute.


La mémé et son rouleau à pâte réapparaissent dans la bande suivante et ce développement presque surréaliste devient irrésistible. La mise en vedette de cette vieille paysanne masque par ailleurs la violence d’un combat où les coups, blessures, horions ou bosses s’exposent de façon spectaculaire. Malgré quelques pointes d’humour et d’ironiques onomatopées, le combat est dessiné avec un certain réalisme.  


L’affaire parait entendue et Peyo ne prolonge pas longtemps le suspense. Il conclut la bataille en ridiculisant l’inquiétant Gracauchon et cette punition est malicieusement commentée par le sourire féroce du villageois qui observe son vol plané. Cette dernière séquence contient bien sûr un gag (Rrôôô … le ventripotent Gracauchon a retrouvé les siens) mais elle réveille aussi un sentiment de satisfaction. Le lecteur ne peut que se réjouir  de cette justice immanente.


Ce mélange d’humour, de réalisme, de fantaisie et de violence possède un style unique car contrairement à ce que font d’autres dessinateurs dans des séries équivalentes (comme Astérix) Peyo ne dessine pas des parodies de combats. Il souligne au contraire l’âpreté et la violence des affrontements, même s’il prend un malin plaisir à leur trouver ensuite des développements inattendus. L’humour nait ainsi de quelques images décalées ou de commentaires ironiques mais il s'associe parfois à de véritables surprises graphiques. Le dessinateur sait en effet exploiter avec ingéniosité le langage spécifique de la suite d’images et l’épisode du tournoi, qui conclut la Flèche Noire, m’apparait comme un bon exemple de cette virtuosité.

Rappelons brièvement le canevas ! Une troupe de bandits dévalise tous les convois marchands qui arrivent au domaine du roi. Ils sont informés par un complice dans le château et ce dernier envoie ses messages au moyen d’une flèche noire. Johan et Pirlouit découvrent le refuge des voleurs et apprennent que le comte de Tréville va être assassiné au cours du prochain tournoi royal. Ils s’évadent du camp pour voler à son secours alors que les joutes ont déjà commencé. Comme à son habitude, Peyo précise d’abord le cadre de l’épisode et dessine un grand tableau des combats.


Les bandits ont empoisonné de Tréville avec un narcotique afin de le vaincre plus facilement. Le comte quitte en conséquence le tournoi et se retrouve aussitôt attaqué par des soudards. L’heure est au suspense et la hâte des héros ne donne pas envie de sourire.


Une fois sur place, Johan emprunte une épée et part à la recherche du comte. De son côté, Pirlouit décide également de s’équiper pour batailler à armes égales.  Il obtient l’équipement d’un chevalier et Peyo ne cherche pas à expliquer comment Pirlouit réussit à le vaincre.  Leur affrontement est présenté comme un gag laconique (du style « avant et après « ) et l’auteur abandonne le ton initialement sérieux de la séquence. Seul Johan reste inquiet de la suite des événements.


Ainsi bizarrement accoutré, Pirlouit traverse la plaine du tournoi et découvre le lieu où de Tréville gît inanimé à la merci de ses adversaires. Il se lance à l’assaut des trois bandits lourdement armés et la scène exalte son héroïsme tout en conservant le décalage savoureux de la parodie.


Le génie de Peyo se révèle dans le récit de cette attaque. Comment un nain monté sur une chèvre pourrait-il battre trois soldats bien équipés ? L’auteur se tire d’affaire en inventant une péripétie inattendue.  Il l’explique d’ailleurs logiquement par la petite taille et l’amateurisme de Pirlouit mais cette ascension brutale en haut d’une lance semble bien découler d’un mécanisme de dessin animé. Pour mieux rendre crédible cette action rocambolesque, le dessinateur va donc simplifier sa mise en scène.  Il place ses personnages de plein pied sur le bord inférieur de la case et double la hauteur de la bande pour montrer la bascule de Pirlouit sans changer son angle de vue. Grâce à ce « plan fixe » et aux déplacements qui respectent le sens de la lecture (de droite à gauche), l’action devient évidente et les images imposent leur propre réalité.


Le combat se poursuit et les deux bandes qui suivent me fascinent par leur dynamique parfaite. Pirlouit se retrouve dans une mauvaise position et la contre-plongée efficace de la première case nous montre la lance qui va l’embrocher. L’irruption de sa pointe dans la deuxième image relève dès lors de l’évidence tandis que l’accrochage de Pirlouit à la troisième vignette semble d’une logique parfaite. La bande est d’ailleurs traversée par un irrésistible mouvement dirigé vers la droite jusqu’à ce que Pirlouit se laisse glisser en arrière sur la lance de son adversaire. Avec cette descente en sens inverse (vers la gauche), le dessinateur crée un mouvement « en Z « et le déplacement du personnage se confond avec le sens de la lecture. Pirlouit se retrouve dès lors dans un duel au corps à corps qui lui est logiquement favorable, puisqu’il est moins lourdement équipé et plus mobile.


Biquette, la chèvre de Pirlouit, a souvent été une alliée efficace et son intervention pendant le combat va changer la tournure des événements. L’arrivée de Johan rétablit ensuite une parfaite égalité numérique (ils se retrouvent à trois contre trois) et les duels deviennent burlesques. Comme il l’avait déjà fait contre Bodhvar, Pirlouit utilise l’habillage de son adversaire à ses détriments. Un bon gag peut en effet toujours resservir.


Considérée isolément, l’image finale semble presque surréaliste, mais ce n’est que la conclusion logique des combats qui précèdent.  L’allure grotesque des bandits qui s’éloignent possède un effet un comique que je trouve irrésistible.

La fin du billet dans quelques jours (c'est un peu long, je suis désolé).

Par Raymond
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