Mercredi 16 septembre 3 16 /09 /Sep 08:51

A ce stade de la réflexion vous avez compris que mon intérêt pour les combats de Peyo ne provient pas de leur valeur militaire ou historique, mais de mon admiration pour le travail d’orfèvre d’un auteur qui atteint la quintessence de ses possibilités. L’humour et l’aventure se complètent harmonieusement dans les histoires de Johan et Pirlouit, mais j'apprécie surtout leur dynamisme. Il existe en effet une nervosité étonnante dans cette BD, même si la rondeur du dessin tend à masquer cette caractéristique. Elle découle d’une recherche de rythme et l’efficacité du récit, chaque séquence étant  choisie et découpée avec minutie, mais peut être aussi d’un tempérament propre à l’auteur. Il faut d’ailleurs relever que Peyo passait beaucoup de temps à construire son intrigue (ou à améliorer son découpage), peut être même davantage  qu’à dessiner ses planches. Dans la biographie d’Hugues Dayez (Peyo l’enchanteur), son épouse raconte qu’il pouvait passer une nuit entière à perfectionner ses scénarios. Elle mentionne cette anecdote révélatrice : « Lorsqu’on se trouvait dans un snack avec ses copains dessinateurs, je les voyais tous en train de crayonner sur les nappes en papier, tandis que Pierre, jamais ! Par contre, il écrivait. Il se levait la nuit pour écrire. Et en vacances, tandis que ses amis prenaient leurs planches, parce qu’ils ne pouvaient pas s’en passer, Pierre, lui, prenait juste ses carnets pour écrire, écrire, et encore écrire ! »

C’est donc ce travail inlassable sur l’intrigue et la séquence des images qui produit cette mécanique narrative admirable, pouvant donner une fausse impression de simplicité. Les dernières histoires de Johan et Pirlouit atteignent une véritable perfection et la Guerre des Sept Fontaines, dixième album dessiné en 1959, est peut être le chef d’œuvre de la série.


Résumons d’abord le scénario. Le château des Sept Fontaines est hanté par le fantôme du comte Aldebert de Baufort, Celui-ci est victime de la malédiction d’une sorcière et ne peut être libéré de son sort que si son héritier légitime revient habiter les lieux. Le domaine est malheureusement envahi par une douzaine d’imposteurs qui revendiquent son titre et il faut les expulser. Johan propose alors une ruse pour les empêcher de se barricader dans la place forte. Il se déguise et entre dans le château avec une petite troupe pour bloquer toute fermeture du pont-levis (relevons que Peyo avait déjà utilisé cette astuce dans l’histoire du Serment des Vikings).


Réalisant qu’ils ne peuvent pas défendre les remparts, les douze « Baufort » se réfugient derrière la deuxième enceinte. Tandis que les amis de Johan s’introduisent dans la cour du château, les imposteurs mettent au point leur tactique de combat. Deux vignettes suffisent ainsi  à Peyo pour nous présenter les camps adverses et leurs stratégies


Malgré le succès de leur stratagème, les assaillants doivent encore conquérir la fortification intérieure. A ce moment du récit, il n’y a à ce stade aucune place pour l’humour et l’auteur illustre avec application  le rassemblement des soldats, leurs armures et leurs rangs serrés. Les visages sont sérieux et Peyo soigne les détails réalistes. Il  dessine ensuite un beau mouvement d’ensemble dans la deuxième vignette lorsque les amis de Johan partent à l’assaut. Le charme de cette image nait de sa simplicité et de son énergie.


Comment exposer les multiples péripéties qui surviennent pendant l’assaut d’un château-fort ? Comme il l’avait fait pour la bataille finale de la Source des Dieux, Peyo associe deux procédés parfaitement complémentaires. Il dessine d’abord un tableau général de l’affrontement, puis s’attarde sur une anecdote humoristique qui devient emblématique de l’action collective. Il commence donc par cette grande illustration qui montre des dizaines de soldats en train d’escalader des échelles et qui m'éblouit par son efficacité graphique. J'admire aussi la patience du dessinateur qui s'attache à définir d’aussi nombreuses silhouettes avec une telle précision. Chaque soldat possède une attitude propre et le mouvement d’ensemble séduit par son ironie et sa minutie. J’ai longuement contemplé cette image pendant mon enfance, hypnotisé par cet équilibre parfait entre la caricature et le réalisme.


 
Après cette cascade d’images guerrières, Peyo s’accorde un moment de répit et retourne à l’humour. Pirlouit se met à contempler les combats et l’auteur multiple les cases afin de créer un ralentissement de l‘action. Ce « one man show » astucieux semble consacré à un gag mais l‘auteur nous informe aussi que les attaquants n’arrivent pas à poser leurs échelles.


L’attaque se termine par un échec provisoire des assaillants et Peyo assombrit les silhouettes de la première vignette pour faire ressortir la violence des combats. Un gros plan sur les visages en sueur souligne l'épuisement des alliés de Johan et il faudra une nouvelle astuce pour qu'ils puissent entrer dans la place forte.


Cette omniprésence de la violence est adoucie par la rondeur du trait, et  c'est une caractéristique qui se retrouve chez d’autres dessinateurs du journal Spirou  (pensons aux travaux de Franquin, Hubinon ou Macherot à la même époque). Elle représente un probable exutoire à une époque où la BD restait « corsetée » par la censure et l’interdit de la sexualité. Cet attrait pour la bagarre s’atténue toutefois au fil des années et les derniers épisodes de Johan et Pirlouit abandonnent cette volonté belliqueuse pour privilégier l’humour et de la satire. Dans le Sortilège de Maltrochu, ultime album dessiné par Peyo, la défaite du traître est racontée avec une relative désinvolture, et cette présentation ironique des affrontements ne peut pas dissimuler leur manque de suspense. C’est ainsi que Pirlouit ridiculise un garde de façon plaisante, mais on peut regretter l’absence de la fougue et de l’inventivité que l'on trouvait dans les épisodes précédents.


En fait, les dernières batailles sérieuses sont dessinées dans la Guerre des Sept Fontaines et je me demande encore pourquoi l’auteur s’est éloigné de ce monde héroïque qui le passionnait. Je soupçonne aujourd’hui que cette perfection du récit, ce travail incessant sur la mise en scène, cette recherche de rythme et cette transmission de l’énergie combattante ont fini par l’épuiser. Après le succès des Schtroumpfs, sa préférence s’est tournée vers une série plus calme et vouée à l’humour. L’écriture de ces histoires enfantines le dispensait d’élaborer de nouvelles épopées et cette évolution me semble comparable à celle de Franquin, qui abandonne Spirou pour se consacrer à des gags en une planche. Cette préférence pour le gag apparait d'ailleurs dans la Guerre des Sept Fontaines, dont certaines bagarres deviennent purement humoristiques. Cette drôlerie se remarque surtout lors des rixes répétitives des douze Baufort, que  Peyo réitère malicieusement tout au long du récit.


Leur première dispute survient peu après l'invasion du château et s'insère assez logiquement dans l’intrigue principale. Chaque usurpateur veut persuader les autres de la légitimité de ses prétentions et Peyo place une image d’ensemble sur toute la bande pour définir chacun d’entre eux.  Admirons une fois encore le travail du dessinateur qui caractérise avec précision chaque silhouette. Les Baufort vont rester bien identifiables pendant tout le récit, grâce à la couleur de leurs habits mais aussi de leurs silhouettes ou leurs visages.


La bagarre éclate de façon presque accidentelle pendant la discussion.  Pour que le combat soit crédible,  Peyo place de façon rigoureuse chaque personnage dans la pièce et veille à la logique de leurs déplacements. Malgré sa complexité et ses personnages multiples, la séquence reste un exemple de fluidité et de cohérence.


L’humour n’apparait qu’ultérieurement, lorsque le combat s'étend à tous les hommes d'armes. La généralisation de cet affrontement est soulignée avec une légère ironie.


La deuxième querelle des Baufort n’a  aucune nécessité narrative mais elle est d’autant plus réjouissante. Elle survient pour un motif futile et de manière totalement inopinée. La bagarre est racontée de façon plus courte et l’auteur ne vise rien d'autre que la facétie et l'humour de répétition.


Ces pugilats parodiques contiennent des détails répétitifs que je ne me lasse pas de retrouver (combien de fois ai-je ris en voyant le gros barbu frapper l’occiput du petit chauve ?). Ils sont devenus emblématiques de cet album et Peyo en a même fait le gag final de l’histoire. Il commence par une idée de Pirlouit qui décide de taquiner les douze Baufort emprisonnés.


Pirlouit leur annonce qu’un traître se trouve parmi eux et qu’il recevra une forte récompense. Tous les Baufort prétendent bien sûr être le coupable et Pirlouit les laisse résoudre la question entre eux.


Ce gag est une réussite totale mais aujourd’hui, il me semble annoncer la fin d’une belle épopée. Bien sûr, Peyo va encore dessiner trois belles histoires après cet album mais la fascination de la chevalerie va peu à peu être remplacée par la parodie. Le Sortilège de Maltrochu, dernier album de la série, présente d’ailleurs des personnages plus « mous », à la silhouette plus ronde, et l’intrigue est racontée de manière presque détachée, sans prendre les scènes d’action au sérieux. Volontairement ou non, je pense aujourd'hui que Peyo s’est réfugié dans ces histoires de petits schtroumpfs pour éviter cet équilibre instable, ou plutôt cette tension perpétuelle entre la caricature et l'héroïsme.

Le perfectionnisme déployé par Peyo l’avait probablement épuisé et peut être avait-il déjà donné l’essentiel de son art après "les Sept Fontaines". Une autre confidence de son épouse (recueillie dans la biographie de Dayez) confirme d’ailleurs cette tension qui pouvait l’habiter pendant ses années créatives. Ecoutons-là : «il me disait souvent : qu’est-ce que tu penses de ça ? S’il voyait que je n’étais pas intéressée par son idée, il avait envie de la creuser. Il travaillait souvent très tard et une fois, en fin de soirée, il m’a réveillée pour me raconter un gag de Poussy. Dans un demi-sommeil, je lui ai dit que cela ne me faisait pas rire et il en a été malade pendant huit jours, ce fut épouvantable. »

En relisant aujourd’hui ces histoires à la construction parfaite, je pense avec sympathie à cet artisan exigeant qui consacrait ses nuits à l'amélioration de son œuvre (on peut découvrir un exemple de ce labeur sur le blog Comic Art). Le véritable combat de Peyo, c'était probablement cette recherche permanente de la perfection et de la crédibilité. A une époque où la BD n'était encore qu'une activité méprisée, il croyait à son art et lui a donné de beaux titres de noblesse. Dépassées par le succès des Schtroumpfs, ses albums de Johan et Pirlouit ont été relégués dans les rayons de livres pour enfants mais la sortie d'une intégrale leur permettra peut être de retrouver une place digne de leur rang, celle d'une grande oeuvre classique.

Par Raymond
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