Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 08:13

Je n’ai pas complètement compris ce qu’a fait Kurt Caesar pendant ses quatre années de silence. Dans un article du journal Il Dialogo, disponible à cette adresse,  j’ai appris qu’il est rentré en Italie en 1942 et qu’il a combattu au côté des partisans avant d’être emmené par les alliés dans un camp de prisonniers. Il  y reste plusieurs années puis obtient finalement l’étiquette de résistant. Il réapparait en 1947 dans le monde de la BD en publiant le retour de Ted dans le Vittorioso. Ce récit d’aventure emmène le héros au Tibet et permet à l’auteur de dessiner ses propres souvenirs. Tomaselli décrit un graphisme assez « frêle » mais cette planche retrouvée sur le Web ne me semble pas indigne de la réputation de l’auteur de « Romano ».


Je rappelle en passant qu’il faut cliquer sur les images pour voir les planches en entier.

Toujours pour le Vittorioso, il dessine en 1948 la valle della morte, un western qui n’a pas été traduit en France. Cette histoire a été reprise en album par l’éditeur Conti en 1975, et Tomaselli décrit de façon élogieuse ce « western d’opérette aux agréables couleurs pastel ». Je n’ai qu’une  petite photo insignifiante de cette BD mais elle m’incite à penser qu’il s’agit d’un simple western parmi d’autres.


Je m’attarderai plus longuement sur il Fondo al Mare, une histoire de 1948 également publiée dans le Vittorioso. Je possède une grande partie cette BD qui a été traduite et publiée dans Coq Hardi en 1950 (du N° 194 au 208) sous le titre « SOS Jalea ». Ce récit maritime se déroule pendant la deuxième guerre mondiale, et raconte la périlleuse mission d’un sous-marin chargé de couler un navire qui transporte de l’uranium. Il me manque malheureusement les deux premières pages et je commence avec cette planche qui montre le départ du sous-marin.


Je me demande dans quelle mesure Marijac (rédacteur en chef de Coq Hardi) a modifié le format des planches du Vittorioso. Il a dû les adapter à la taille de son journal et cela se remarque avec la présence (au mauvais endroit) de la note « continua» dans une vignette de la planche ci-dessus. La mise en page française comporte quatre ou cinq bandes de dimensions régulières et il me semble que les vignettes ne sont pas altérées. On peut y apprécier la finesse des décors dessinés par Caesar, de même que son usage habile du noir et blanc pour recréer l'intérieur étouffant du sous-marin.


L’intérieur du sous-marin, les tableaux de commande et les machines sont illustrés avec une remarquable précision. Je suppose que Caesar a voyagé une fois dans ce type de navire car ce qu’il dessine a un remarquable accent de vérité. 


Remarquons que l’action progresse lentement. Le scénariste s’attarde à décrire toutes les étapes des manœuvres qu’effectue le sous-marin et cela correspond à  une recherche de réalisme. Il ne fait pas intervenir de personnage pittoresque pour pimenter le récit et les hommes sont d’abord des soldats qui accomplissent son devoir. L’auteur utilise volontiers des récitatifs et les dialogues sont très factuels. Dans cette histoire de guerre, il n’y a pas de place pour les anecdotes personnelles.


L’auteur cherche donc à décrire la condition de vie de l’équipage mais il faut tout de même s'intéresser à l’intrigue. Le Jalea est un sous-marin anglais basé à Liverpool et le capitaine Samud reçoit l’ordre de couler un cargo de l'adversaire. Un espion s’empare des ordres de mission et indique à la marine ennemie le lieu fatidique qui lui permet de tendre un piège. Arrivé sur place, le Jalea est attaqué par quatre vaisseaux torpilleurs et doit s’immerger pour échapper à leurs canons. A 60 mètres de profondeur, il est effleuré par une bombe et le capitaine fait descendre le submersible encore plus bas. A 100 mètres de profondeur, l’équipage étouffe et se sent écrasé par la pression barométrique. Le commandant fait remonter son vaisseau à -80 mètres, pour calmer ses hommes, mais le sous-marin est touché par une bombe.


Caesar décrit avec minutie les efforts des sous-mariniers pour réparer le bâtiment. L’immersion prolongée a épuisé les réserves d’oxygène et la situation devient désespérée. Les marins continuent cependant à faire leur devoir et le récit exalte leur héroïsme.


Il faut du temps pour réparer le sous-marin avant de remonter en surface et l’oxygène manque. Les hommes commencent à s’effondrer mais le chef-torpilleur trouve une solution.


Dans l’édition du Vittorioso, le sous marin avait un pavillon italien et il combattait la marine anglaise. Il n’était pas question pour Marijac de montrer l’héroïsme des soldats fascistes et il a inversé les rôles. L’équipage du sous-marin devient anglais et  les noms sont modifiés.  Le capitaine est ironiquement nommé Samud, ce qui est l’inverse de Dumas (le véritable patronyme de Marijac).


Une fois réapparu en surface, le Jalea se retrouve au milieu d’une bataille navale et se fait attaquer par un torpilleur ennemi. Il me manque les dernières pages du récit et j’ignore comment cela se termine mais je crois avoir compris l’essentiel. On retrouve en effet dans cette histoire certaines caractéristiques des œuvres de Kurt Caesar, qui privilégie le documentaire par rapport au romanesque. Le dessinateur s’intéresse d’abord à l’exploration des limites du monde naturel, en célébrant le courage et l’esprit de discipline de ses personnages. Il accorde peu de place à la subtilité psychologique et les personnages ne peuvent être que des héros ou des traîtres.


Pendant les années 50, les œuvres de Caesar semblent suivre le même modèle que Il fondo al mare. Il dessine de nombreuses BD pour les illustrés italiens mais la plupart d'entre elles me sont inconnues. Il crée de nouvelles histoires d’aviation comme Il nibbio delle frontiere (l’aigle de la frontière), qui a été traduit dans Garry en 1954 et dont vous pouvez voir un extrait ci-dessous (trouvé dans Hop). Tomaselli dit le plus grand bien du Brigantino, une autre histoire maritime adaptée en France sous la forme d’un récit complet, ou de la Baïa delle nave perduta dont je n’ai aucune image. Pour trouver ces BD, il faut collectionner les fascicules en petit format comme Superboy ou Garry et surtout se contenter de voir des planches de taille réduite, remaniées et souvent enlaidies.


Caesar se tourne aussi vers l’illustration et celle-ci va prendre une place importante dans sa carrière. Son dessin devient plus léché et se rapproche souvent de la photographie. L’artiste semble privilégier l’équilibre des formes par rapport à l’action mais cette couverture du Vittorioso, qui date de 1951, préserve une belle dynamique de l’image.


Ses travaux se diversifient et il crée des illustrations pour des revues scientifiques. Il dessine aussi une brochure pour les Jeux Olympiques d’Helsinki, en 1952, et j’ai retrouvé ces images dont les originaux sont en vente à la boutique Fantamask.


En 1952, Caesar réalise ses premières illustrations pour Urania, un périodique de science-fiction, et il va devenir un spécialiste dans ce domaine. Ses couvertures ornent les romans de Robert Heinlein, A. E. Van Vogt ou Clifford Simak et il entame une  carrière comparable à celle de Brantonne. Son style évolue et à la place d’illustrations centrées autour d’un personnage en action, il construit des scènes plus statiques qui reconstituent l’exploration extra-planétaire. Il semble s’inspirer des peintures de Chesley Bonestell et de nombreuses couvertures montrent une planète aride sous un ciel étoilé, survolée par des fusées ou arpentée par des astronautes en combinaison spatiale. Voici par exemple ce qu’il imagine pour un roman d’A. C. Clarke intitulé les Sables de Mars.


Toutes ces couvertures sont visibles en ligne sur le site Urania et les 155 premières portent sa signature bien reconnaissable. Caesar varie son inspiration et compose aussi des scènes plus romanesques. Il aime mettre en vedette de pulpeuses héroïnes, comme par exemple dans Cristal qui songe, le fameux roman de T. Sturgeon.


La signature de Caesar se retrouve dans d’autres revues plus inattendues, comme par exemple le journal Spirou. Il n’y dessine pas de BD  mais illustre quelques rubriques rédactionnelles de 1953 à 1955. Voici par exemple une page consacrée à l’Iliade dans le N° 930.


Il n’abandonne pas le Vittorioso et continue à réaliser quelques histoires remarquables. Je ne sais pas de quelle année date lo squalo degli oceani, une nouvelle aventure sous-marine dont quelques planches ont été mises en vente par Fantamask. On y retrouve la trame du troisième épisode de Romano (Negli abessi del mare) puisqu’elle raconte une exploration scientifique au fond de la mer. Les personnages sont dessinés avec finesse et l’utilisation du lavis donne aux images un réalisme photographique.


La finition des vignettes est exemplaire et les personnages sont animés avec habileté. La mise en couleur de la planche ci-dessous est tout aussi réussie car la dominance du vert restitue l’ambiance des fonds marins. J’ai relevé que les phylactères contiennent un texte en français, et je me demande dans quel journal a été publiée cette histoire.


Dans sa production pour le Vittorioso, mentionnons aussi Roy Rones, une BD d’aviation qu’Ange Tomaselli considère comme un de ses chefs d’œuvre. Ce personnage est un pilote de l’armée américaine qui vit des aventures autour du monde et qui ressemble à Buck Danny. Plusieurs épisodes ont été adaptés dans le mensuel Garry (sous le titre Bob Roy) et ceux que j’ai vu ne me rendent pas aussi enthousiaste. Il est probable que les planches originales sont plus séduisantes mais voici tout de même deux pages tirées de l’épisode intitulé « les Robinsons du Pôle », publié dans Tenax N° 124.

A la fin des années 50, Caesar est engagé par la Fleetway, comme d’ailleurs d’autres dessinateurs italiens (Hugo Pratt et Guido Buzzelli entre autres). Bien qu’il soit un spécialiste de la bande dessinée d’aviation, il s’occupe peu de Battler Britton (consacré à la deuxième guerre mondiale) et réalise quelques récits de Dogfight Dixon qui se situent pendant la guerre de 14-18. J’ai retrouvé quelques couvertures de cette série mais je ne pense pas qu’elles soient de la main de Caesar.


A la Fleetway, Caesar est surtout le créateur de Jet Logan, une série reprise en France dans un petit format sous le même nom. Tomaselli déplore que la version française supprime quelques planches mais les deux publications ont des dimensions équivalentes (en petit format) et les dessins n’y subissent pas altération importante. Voici quelques vignettes de Jet Logan.

 
Dès cette époque, Kurt Caesar se consacre surtout à la science-fiction. Il avait déjà dessiné pendant les années 50 Nel vortice astrale dont je n’ai aucune image et il crée de nouveaux récits semblables pour le Vittorioso. On peut classer dans cette catégorie I pirati delle Rocce Rosse dont j’ai retrouvé cette planche sur un site Web (la photo est malheureusement de mauvaise qualité).


Je possède un de ces récits de science fiction en petit format et il s’intitule les Eaux profondes. Cette histoire sous-marine se déroule en l’an 2500 et elle est parue en 1981 dans Tenax (N° 123). Elle met en scène Manouk, un savant qui a construit une grande île métallique au milieu de l’Atlantique et qui y règne en maître. Une conspiration se noue contre lui pour prendre possession de la base mais il est finalement sauvé par Banner, le héros du récit qui est toujours accompagné de la capiteuse Laila. Ce récit sans originalité reste tout à fait lisible mais le dessin de Caesar me semble appauvri. Les silhouettes restent dessinées d’une main très sûre mais les décors simplifiés manquent d’un véritable pouvoir d’évocation.

 
La même remarque s’impose au sujet de Perry Rhodan.  C’est en 1967 que Caesar adapte en BD cette série assez populaire en Allemagne mais il n’en dessine que quelques épisodes. Ces histoires restent inédites en France car le petit format Perry le fantastique n’a publié que des épisodes plus tardifs et dessinés par d’obscurs tâcherons. J’ai été heureux de retrouver sur le Web une page qui est signée de sa main mais je n’y retrouve pas l’énergie des images de « Romano », la précision minutieuse des décors de « Fondo al Mare » ou la poésie sensuelle des couvertures d’Urania.


Au début des années 70, Kurt Caesar est devenue veuf et sa santé est précaire. Il vit de façon retirée mais continue à dessiner des BD comme il siluro humano. Quelques unes de ses œuvres classiques sont publiées en albums par Conti, dont le premier épisode de « Romano » et la Valle della morte mais il tombe peu à peu dans l’oubli. Il meurt en 1974 d’une crise cardiaque.

Il existe peu de textes critiques sur Kurt Caesar et j’ai déjà cité mes sources les plus importantes qui sont l’article d’Ange Tomaselli (publié dans Hop N° 51) et celui de Serge Trinchero (dans Phénix N° 6). Sur le Web, on peut trouver une petite biographie sur le site Impéria, une bonne analyse sur le blog Words and Pictures, quelques billets richement illustrés dans le blog Fumeti Classici, et quelques pages dédiées à ses illustrations pour Urania, sans compter les habituels résumés faits par Wikipédia ou Lambiek. Il n’existe pas de bibliographie complète de son œuvre, et les seules interviews ont été publiées dans de vieilles revues qui sont devenues inaccessibles. Il reste donc beaucoup reste à faire au sujet de cet auteur.

Il n’existe pas d’album en français consacré à Kurt Caesar mais je ne conclurai pas ce billet avec l’habituelle lamentation sur l‘absence de livres. Un éditeur italien a en effet publié un recueil en couleur de toutes les planches de Romano, qui n’est pas facile à trouver et que je ne vais pas tarder à rechercher. Il faudra d'ailleurs que je me préoccupe une fois de cette tendance à la collectionnite.

Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article
1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 10:16

Peut-on faire une chronique de BD qu’on n’a pas lues, ou que l’on ne connaît que très partiellement ? J’ai envie de relever le défi même si je n’ai analysé jusqu’ici que des albums longuement médités. C’est ainsi que je ne chercherai pas aujourd’hui à trouver l’opinion la plus avisée et que je me fonderai rarement sur la connaissance du récit en entier. Je vais plutôt évoquer de façon naïve de vieux rêves de lecture, ou plutôt des fantasmes de collectionneur, en commentant quelques images éparses provenant d’un dessinateur italien presque oublié : Kurt Caesar.

 

Il a signé ses planches sous de multiples noms comme Cesare Avai, Jack Away, Corrado Caesar ou Kurt Caesar et sa personnalité mal connue a donné naissance à quelques légendes. Sa production phénoménale laisse rêveur car vers la fin des années 30, en réalisant ses chefs d’œuvre, il produisait quatre à cinq planches par semaine. Les critiques se sont longtemps égarés devant son identité incertaine et on  pouvait lire au cours des années 60 dans la revue Phénix (N°6) qu’il existait deux personnes derrières ces pseudonymes. Il a fallu plusieurs années pour corriger cette erreur et on connaît mieux aujourd’hui son histoire qui est bien résumée dans le petit site d’Imperia. La vérité est ainsi plus surprenante que la légende puisque selon ses déclarations, il est né dans une famille allemande. Il se nommait au départ Kurt Kaiser de Burtenbach et il est né en France, à Montigny-Lès-Metz, en 1908. Avant de devenir un « dessinateur italien », il fait des études en Allemagne et fréquente les Beaux Arts à Munich et Berlin puis il part sillonner le monde en tant que reporter. Epris d’aventures, il apprend à piloter les voitures, les bateaux ou les avions qu’il dessinera plus tard avec minutie dans ses BD. Après voyagé plusieurs années, il se marie en 1934 et abandonne sa carrière de globe trotter pour devenir dessinateur de fumetti.

 

« Conquérants de l’air », « As du ciel », ou « Pirates du Ciel, ses BD d’aviation me sont restées longtemps mystérieuses, d’autant plus qu’elles ont parfois plusieurs titres. Par ailleurs, les planches de Caesar sont dispersées dans de multiples revues et il n’existe aucune bibliographie complète de son œuvre. Ce n’est qu’après avoir lu l’article très documenté d’Ange Tomaselli ,paru dans Hop (N° 51), que j’ai commencé à y voir plus clair. Cette présentation enthousiaste m’a d’ailleurs donné l’envie de découvrir ses BD parues en France mais leur recherche n’a été qu’une suite de déceptions. Les grands illustrés de « l’âge d’or » sont hors de prix et les fascicules à meilleur marché (récits complets ou petits formats) ne montrent que des images de taille réduite, dont le noir et blanc est dépourvu de charme. Il m’était difficile de comprendre l’admiration suscitée par ce dessinateur jusqu’au début des années 2000, lorsque la parution du livre de Jean-Jacques Gabut, consacré à « l’âge d’or de la BD », m’a fait découvrir l’attrait de ces grandes pages publiées dans Robinson, l’As ou l’Aventureux. Depuis, je n’ai pas réussi à étoffer ma collection mais je me suis consolé sur le Web où j’ai recueilli quelques images intrigantes ou fascinantes. Elles sont rassemblées dans ce billet qui ne contient pas de révélation ou d’analyse sensationnelle mais j’ai l’espoir que cette collection d’images, qui suit de façon chronologique la carrière de Kurt Caesar, remettra ce dessinateur à sa juste place.

 

Ses premières BD paraissent en 1935 sous le nom de Jack Away ou Cesare Avai. Ce sont « Il Prigionierro » (dans l’Intrepido) et « I Due Tamburini » (pour La Risatta) qui restent inconnus en France. Selon Tomaselli, ce ne sont que les débuts de Caesar et le dessin est encore approximatif.  Je n’ai aucune d’image de « La patrouille bleu horizon » publiée en 1936 dans l’Aventureux, ou du « Corsaire de fer » qui est paru dans une revue française éponyme, mais je me souviens de ses couleurs étonnantes grâce aux images que montre l’anthologie de Jean-Jacques Gabut. La première œuvre marquante de Caesar est une histoire se science-fiction. Il s’agit des Conquérants de l’Avenir, qui parait en 1936 dans l’Aventureux et qui est signée « Caesar Away ».  Dans un journal illustré de grande taille, ces planches laissent une forte impression  (il faut cliquer l'image pour la voir en entier) .

 

L’intrigue des Conquérants de l’Avenir se déroule sur une planète Mars plus qu’improbable, et qui évoque davantage l’univers de Mongo qu’une planète du système solaire. On y découvre un récit d’heroic fantasy qui mélange sans réel souci de vraisemblance des dinosaures, des châteaux médiévaux et des armes modernes. L’intervention d’hommes ailés dans l'image ci-dessus révèle d’ailleurs l’influence manifeste de Flash Gordon. Le dessin de Caesar n’a pas encore le niveau de ses grandes réussites mais la grande taille des images met en valeur la précision des détails. De plus, les planches sont construites avec une savante asymétrie, qui ne perturbe pas la lecture et la mise en couleur souligne leur aspect spectaculaire.

   

Dès cette époque, Caesar multiplie les collaborations et il est difficile de tout suivre. Il dessine parfois cinq à six BD en parallèle et on peut mentionner rapidement son Christophe Colomb puis son Garibaldi qui n’ont jamais été traduits en français.  Il en est de même des planches documentaires publiées dans le « Journal des merveilles » (Il Giornale della Meraviglie) dont Ange Tomaselli fait un vibrant éloge. J’ai eu le bonheur de les découvrir sur le blog Fumetti Classici, que je recommande aux amateurs de vieilles BD italiennes. Caesar y manifeste un souci de perfectionnisme et ses planches soignées s’inspirent souvent de photographies. Il y a une volonté admirable de reproduire impeccablement les détails techniques ou géographiques, mais je suis frappé par l’aspect irréel de ces images.

  

Caesar s’est toujours passionné pour les avions, les armes et les voyages et cette passion semble ici se confondre avec la représentation d’un idéal fasciste. Les images du « Meraviglie » sont sensées représenter le futur, mais certaines vignettes paraissent montrer une simple guerre contemporaine.

 

Dans ce curieux mélange de machines de guerre, d’images coloniales et de constructions futuristes, on découvre finalement une utopie surannée. Caesar construit un monde de rêve et de propagande qui n’a jamais existé.

  

Quelques scènes paraissent familières mais les plus belles vignettes possèdent le charme bon-enfant de la science fiction. La rigueur technique et architecturale se mélange alors à la plus grande des fantaisies.

  

En 1937, Caesar crée dans Paperino sa deuxième grande série, Will Sparrow pirate de l’air. C’est l’histoire d’un pilote sans scrupule qui est chassé de l’aviation civile et qui devient un criminel. Elle a été publiée en France dans le Journal de Toto (Will Sparrow devient « Bill l’Albatros ») avant d’être reprise en récits complets dans les Cahiers d’Ulysse avec le titre de Pirates du ciel. Elle est aussi parue dans le journal Spirou de 1938 à 1940 sous le titre des Pirates de l’air. Le dessin de Caesar a évolué et ses personnages évoquent fortement certaines séries d’Alex Raymond, comme X-9.

 

Will Sparrow est un bandit d’envergure puisqu’il est aidé par un savant corrompu, et qu'il utilise une base secrète, des avions ou des sous-marins pour mettre en œuvre ses noirs desseins. Il affronte toutefois Dino et Dario, deux héros providentiels qui sont pilotes d’avions et qui mettent en échec toutes ses entreprises. Comme d’habitude, l’intérêt de la série repose sur le méchant qui reste fascinant malgré ses méfaits. J’ai attendu longtemps avant de pouvoir lire ces aventures puis j’ai découvert cet hiver le début de l’histoire adaptée en comic-book, avec le titre « Sky Pirates », sur le site Golden Comic Book Stories (voir la page du 20.2.2009).

 

Toujours en 1937, Caesar publie le Croisé Noir (Il Crociato Nero) en première page du Vittorioso. Il est difficile de juger la valeur historique de cette BD médiévale qui est scénarisée par Bonelli, mais elle révèle la progression du dessin de Caesar qui s’intéresse plus à ses personnages. Le grand format de ces planches et la finesse de leurs couleurs ont laissé de grands souvenirs à ses admirateurs. Là encore, je vous montre des images qui ont été mises en ligne par Fumetti Classici.

   

La deuxième planche nous révèle un Moyen-âge fantaisiste  puisqu’elle montre des soldats qui affrontent un dragon.  En France, le Croisé Noir a été publié en 1948 dans Targa comme récit complet en noir et blanc.

  

Troisième grande série de Caesar, l’Aéroport Z (I Moschietteri del Aeroporto Z) est à nouveau une bande dessinée d’aviation. Editée en 1937 dans Paperino, on la trouve en France dans L’As, puis en 1941 dans Spirou sous le titre des Conquérants du ciel. Elle raconte l’histoire dramatique d’un groupe de pilotes qui vivent autour d’un aéroport. Ils essaient de nouveaux avions et sont progressivement décimés par une série d’accidents, puis de combats contre des avions ennemis. Je n’ai pas de belles images de cette BD qui a été reprise en deux récits complets par les Cahiers d’Ulysse, intitulés les Naufragés de l’air et Terreur sur l’île. Il y a quelques années, j’ai acheté le deuxième fascicule qui a été une énorme déception. Ange Tomaselli admet que l’abondante production et la rapidité d’exécution de Caesar le conduisaient à expédier certaines planches et c’est l’explication probable de ces images médiocres. Il est difficile d’y reconnaitre le dessinateur des Conquérants de l’avenir ou de Will Sparrow.

 

La quatrième grande série de Caesar, Romano le légionnaire, est considérée comme son chef d’œuvre. Elle parait en 1938 en première page du Vittorioso et c’est une des premières grandes BD d’aviation. La beauté de ses grandes pages en couleur a marqué toute une génération de lecteurs italiens. Romano est un volontaire qui s’engage dans la guerre d’Espagne au côté des fascistes. Caesar y dessine avec réalisme les scènes de guerre et illustre avec une grande précision le fonctionnement des avions, des chars ou des mitrailleuses. Par ailleurs, bien avant Milton Caniff ou Victor Hubinon, il crée des images spectaculaires qui nous montrent les combats aériens et l’héroïsme des pilotes. Ces caractéristiques sont bien visibles dans cette planche qui est en vente sur un site Web.

  

Les francophones qui ont lu l’Espoir (d’André Malraux) éprouveront un sentiment de gêne en découvrant certaines séquences de combats, mais il faut admirer le réalisme avec lequel Caesar détaille les manœuvres du pilote fasciste avant d’abattre un avion de l’armée républicaine. Le dessinateur a d’abord été un pilote et ses images aériennes ont la force des choses vues. On peut le constater dans cette planche du Vittorioso, datée du 23 avril 1938, trouvée elle aussi sur le site Fumetti Classici.

  

Dans la page hebdomadaire suivante, Romano essaie désespérément d’échapper à ses adversaires et, à la manière d’un Jean-Michel Charlier, Kurt Caesar prend du temps pour nous expliquer ses manœuvres. Il est vrai que d’autres dessinateurs, comme Joe Kubert par exemple, ont dessiné par la suite des images plus dynamiques, mais celles de Caesar semblent plus réalistes. Selon Tomaselli, il est allé en Espagne comme correspondant de guerre et ses images ont la simplicité de l’évidence.

  

Bien qu’elle soit un outil de propagande fasciste, cette BD a tout de même été publiée en France. Elle parait dans l’As en 1938 sous le titre de l’Aigle du Ciel et Romano y subit quelques retouches. Il devient le lieutenant Martial et la guerre d’Espagne se déplace en Amérique du Sud, l’Argentine affrontant l’improbable nation « Tolima ». Je n’ai pas de belle image de l’As mais cette petite photo recueillie sur eBay montre que les qualités esthétiques de Romano y restent conservées.

 

Après la Guerre d’Espagne, Romano part à travers le monde, et semble revivre les expériences de son auteur. Sa deuxième aventure, intitulée le « Désert Blanc », l’emmène au Groenland. Caesar y utilise la documentation accumulée au cours de ses voyages et Romano explore le désert arctique à bord d’un traineau motorisé. Cette histoire parait partiellement dans l’As, avant que la guerre de 1940 interrompe cette publication. En 1949, elle est adaptée en récit complet dans Superboy et Tomaselli y dénonce un infâme « tripatouillage ». Il me semble que les images en noir et blanc gardent quand même une certaine allure.

  

Tout en dessinant Romano, Caesar continue à créer d’autres séries. C’est ainsi qu’il publie dans Topolino « Il mozzo del sommergibile », qui devient en France Jean-Marie le mousse (dans Robinson puis en récit complet). De même que Romano, cette histoire a été publiée en album pendant les années 70 en Italie. Mentionnons aussi l’Onde mystérieuse qui est publiée en 1940 dans les petits fascicules Albi Ave avant d’être traduite en 1950 dans le N°1 de Crack. Elle a été reprise dans le N° 153 du bulletin A&A du Cousin Francis et c’est une des rares BD de Caesar que je possède. Tomaselli la considère comme un travail bâclé mais je trouve que ce dessin rapide ne manque pas de style et qu’il rappelle l’ambiance de X9.

 

Le troisième épisode des aventures de Romano est une histoire sous-marine, intitulée dans les abysses de la mer (Negli abessi del mare). On le découvre capitaine d’un bathyscaphe et il cherche à récupérer des épaves dans les profondeurs de l’océan. Un quatrième épisode, il ennemico invisibile, l’emmène au Pérou où il finit par se marier avec Isa. Pendant leur lune de miel, les époux entendent à la radio la déclaration de guerre de Mussolini à la France et Romano retourne en Italie pour entrer dans l’armée. Ses aventures se poursuivent jusqu’en 1943 mais elles ressemblent de plus en plus à un reportage. Caesar s’est lui-même engagé en Lybie et il dessine tout simplement ce qu’il voit : la triste routine des missions de guerre, vécue par des hommes en uniforme dans un univers de canons, et le danger d’une nature dévastée par les explosions.

  

Mais quelle a été l’attitude de Caesar pendant la guerre ? Concrètement, il a participé à la campagne de Lybie dans l’armée allemande, aux côtés de Rommel (comme interprète) et cela peut se comprendre du fait de ses origines. J’ai tout de même des doutes lorsque certains biographes affirment qu’il était communiste et qu’il travaillait pour la Résistance. Cette information est reprise dans le Dictionnaire Mondial de la BD de Patrick Gaumer mais son œuvre dessinée semble au contraire indiquer un engagement nationaliste sans ambiguïté. En dehors de Romano, il réalise à cette époque une série de dessins au fusain qui sont rassemblés dans un livre intitulé Afrika Korps (d’ailleurs préfacé par Rommel). Cette édition est saisie par les anglais mais Caesar conserve les dessins qu’il publie 30 ans plus tard, d’abord pour illustrer un livre d’Erwan Bergot, puis pour réaliser en 1974 sa dernière BD: Poignard dans la Nuit.

En 1943, Caesar est fait prisonnier par les anglais et ses BD disparaissent des journaux pendant quatre ans. C’est la fin de la première période de sa carrière et vous découvrirez la suite dans un deuxième billet.

Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article
20 mai 2009 3 20 /05 /mai /2009 11:23

Avouons-le, j’aime aller chaque année à Paris même si je rêve quelques jours après de retrouver ma campagne. La « ville lumière » me fatigue en effet très vite avec son ambiance bruyante et sa nervosité incessante. Par ailleurs, elle n’est pas toujours accueillante et peut même être impitoyable avec les nouveaux arrivants.  Il existe diverses histoires sur les mésaventures des provinciaux de passage et j’y ai repensé en lisant l’histoire de Capitan.  Ce jeune chevalier arrive dans la capitale au 17ème siècle, dans cet album dessiné par Liliane et Fred Funcken.

Se balader dans Paris, c’est pour moi explorer les librairies du Quartier Latin, ou marcher le long de la rue Saint-Jacques. J’aime me diriger vers les bords de la Seine et revoir les bouquinistes et l’église Notre-Dame. Je suis alors dans le même état d’esprit que Capitan, lorsqu’il se promène plein de naïveté dans les rues parisiennes, prêt à conquérir la capitale.

Dans les rues parisiennes, on peut croiser les marchands au travail, les étudiants en ballade, les filous aux aguets, les touristes hébétés ou tout simplement les gens pressés. Tout cela est d’une banalité totale mais j’apprécie de flâner ainsi pendant quelques heures et de ne penser à rien, fasciné tout simplement par le spectacle de la rue. Je dérape dans le temps … et constate que Capitan fait de même lorsqu’il s’arrête pour contempler un camelot.

Tout est cher dans la capitale et j’ai l’habitude de louer une chambre dans un hôtel bon marché du Quartier Latin. En fait, je ne suis pas exigeant. Je cherche surtout un endroit bien placé et proche du centre, mais quand j’y pense, j’apprécierais sûrement l’établissement rustique qui héberge Capitan, et qui s’appelle « l’auberge du Pistolet ».

Parlons aussi des petits plaisirs, comme celui de s’arrêter à une bonne table et de s’y installer à son aise. Sans forcément rechercher la grande gastronomie, je trouve agréable de découvrir une ville à travers ses restaurants. C’est ainsi que j’éprouve encore plus de sympathie pour Capitan, lorsqu’il ne boude pas son plaisir en face d’une bonne tranche de poulet et d’un pichet de vin rouge.

Au 17e siècle, les rues devaient êtres bien différentes de ce qu’elles sont devenues. Je me demande tout de même si l’on peut retrouver aujourd’hui cet hôtel parisien, que Funcken place à l’angle de la rue St-Benoit, près de Saint-Germain-des-Prés. Ca y est, je suis en pleine confusion temporelle.

A l’époque de Louis XIII, le Pont-Neuf devait déjà avoir son aspect actuel. Ce lieu très apprécié des parisiens semble bien reconnaissable dans l’image suivante. Capitan traverse ainsi la Seine, mais il est en pleine mésaventure puisqu’il est amené dans une prison fort peu accueillante.

Mais que raconte en fait cette BD, manifestement inspirée par l’exemple des Trois Mousquetaires ? Comme on peut s’y attendre, c’est un récit de capes et d’épées qui nous montre l’ascension sociale de Capitan, un jeune chevalier sans fortune. Dès son arrivée, l’imprudent gascon est entraîné dans un complot manigancé par le sinistre Montravel, le capitaine des gardes du tout puissant Concini. On se doute que l’honnête chevalier ne va pas rester longtemps à la solde de cet ennemi du roi, mais on admire au passage la luxueuse décoration intérieure de son palais.

En bretteur chevronné, Capitan remporte avec aisance une première passe d’arme contre les hommes de Concini, puis il affronte en duel de nobles gentilshommes qui le mettent en face des réalités. Fidèle au roi, il décide de changer de camp et devient la cible des complots de Montravel. C’est ainsi que le héros se fait enfermer, mais il s’évade, puis il s’organise pour libérer un gentilhomme injustement « embastillé ».  Les Funcken ont manifestement du plaisir à créer cette histoire pleine de rebondissements. Les combats périlleux aussi bien que les exploits improbables se succèdent avec légèreté, sans réel souci de vraisemblance.

Il n’est pas facile de distinguer le travail personnel de chacun des époux Funcken. Dans une interview donnée à Hop (N° 80), ils expliquent que le scénario et la mise en page sont préparés en commun, puis Fred réalise les crayonnés avant que Liliane ne fasse l’encrage et les couleurs. Leurs planches présentent en général une structure sage,  conventionnelle et facile à lire. Elles sont constituée de quatre bandes aux dimensions régulières mais ils n’hésitent à introduire des vignettes de plus grande taille, destinées à mettre en valeur les décors ou les paysages.

Les combats d’épée sont illustrés avec précision et réalisme et, d’une manière générale, le graphisme des Funcken se distingue par sa recherche de simplicité et d’efficacité. C’est ainsi que les personnages sont dessinés de plein pied ou en plan moyen, sans excès de détail et en respectant la dynamique du récit. Tout en restant esthétique, le dessin des Funcken vise d’abord la clarté et l’équilibre.

La lecture des aventures de Capitan est plaisante mais l’intrigue reste tout de même assez légère, et cela s’explique par des personnages plutôt conventionnels. Chevalier sans fortune à la fois loyal et impétueux, Capitan apparait conforme à la tradition romanesque. Dans ce premier récit, il n’est pas encore mousquetaire, mais on devine que D’Artagnan va bientôt apparaître. Son tempérament noble et intrépide se mélange à une certaine naïveté qui le rend immédiatement sympathique, mais il a la chance de rencontrer Larose, un valet rusé et mystérieux qui affiche une philosophie résignée. Ce domestique le guide avec perspicacité à travers les pièges de la capitale et se révèle même capable de sauver l’imprudent gascon des pièges dans lesquels il se précipite. En dehors de ces deux personnages principaux, les comparses se comportent de manière prévisible : les gentilshommes sont nobles, les ennemis sont des traîtres, les bandits ont parfois un grand cœur et le petit peuple se préoccupe de ses soucis quotidiens.

Il faut admettre que dans cette BD historique, la légèreté du récit contraste avec la rigueur des décors et le sérieux des costumes. C’est d’ailleurs peut être pour cela que je me détache si facilement de l’intrigue en lisant Capitan, et que mon imagination part en ballade. A l’époque où ils dessinent cette œuvre, Liliane et Fred Funcken n’ont pas encore commencé leur monumentale histoire des uniformes et des armes mais on perçoit déjà leur intérêt pour ce sujet de même que leur documentation solide. C’est ainsi qu’une banale poursuite à travers les ruelles parisiennes leur permet de dessiner de belles maisons à colombage, ou que d’autres vignettes intermédiaires s’attardent avec finesse sur les décors et les passants dans la rue.  Cette reconstitution précise reste  discrète et le décor n’est jamais envahissant.
Capitan est donc une BD classique et sans audace, mais l'oeuvre s’appuie sur un travail historique sérieux et elle n'a pas trop mal vieilli. Les auteurs restituent avec minutie la vie parisienne du 17ème siècle et j’avoue avoir été séduit par cette vérité des costumes qui se mélange à une ambiance familière, proche de notre quotidien. A l’image de cette petite chronique, Liliane et Fred Funcken utilisent avec fantaisie leurs sources historiques et ils créent un monde est aussi malicieux qu’attachant. Cette vie trépidante du XVIIème siècle est probablement plus proche d'une légende que de la vérité, mais j'ai envie de la voir comme une "vérité légendaire", pour reprendre la formule de Victor Hugo. Le mythe est toujours plus séduisant que la réalité et c'est encore plus vrai pour ce qui concerne Paris. Les histoires de Capitan plairont à ceux qui ne prennent pas tout au sérieux.  

Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article
3 mai 2009 7 03 /05 /mai /2009 14:39

L’arrivée massive de réfugiés politiques ou économiques est un problème désespérant que les pays européens se montrent incapables de gérer. Je n’essaierai d'ailleurs pas de paraître intelligent plus intelligent que les autres en face d'un phénomène qui engendre polémiques et frustrations. L’inefficacité des décisions politiques et les drames vécus par les immigrants me conduisent à penser qu’il est impossible de freiner cela et qu’il nous faut subir cette révolution silencieuse. Un intéressant film suisse, intitulé la Forteresse, raconte avec subtilité le parcours du combattant qu'affrontent les demandeurs  d’asile, ainsi que les ruses juridiques ou le désarroi des fonctionnaires qui doivent séparer les « vrais » des « faux » réfugiés.

Au fond, il  est plus simple de s’intéresser aux individus et de réagir avec son cœur que de mettre en œuvre des directives abstraites dans la réalité quotidienne. C’est un peu la morale qui se dégage de cet admirable livre qui s’intitule « La jeune fille et le nègre », dessiné par Judith Vanistendael.


C’est l’histoire d’une étudiante belge, prénommée Sofie, qui tombe amoureuse d’Abou, un togolais demandeur d’asile. Ils se rencontrent dans un centre pour réfugiés à Bruxelles, et affrontent ensemble les décisions arbitraires et les tracasseries administratives qui accablent quotidiennement la vie des immigrants. L’originalité de ce récit, c’est d’être raconté par le père de Sofie, un journaliste aux idées libérales  qui ne peut pas faire autrement que de réagir d’une manière  émotionnelle en face de cette liaison.


Abou devant quitter l’établissement d’accueil où il réside, Sofie demande à son père de l’accueillir dans sa propre maison. Celui-ci accepte de mauvaise grâce, mais cette cohabitation lui permet de découvrir progressivement la personnalité attachante du nouveau venu. Face à un père renfrogné qui se sent dépassé par les événements, Abou se montre humain, sympathique et débrouillard.


Peu à peu, Abou s’intègre dans la famille et sympathise avec tout le monde. La procédure d’asile suit toutefois son cours et sa demande finit par être refusée. Les  procédures de recours se révèlent désespérantes et  le père découvre « de l’intérieur » les règlements tatillons et les fonctionnaires implacables qui dirigent le quotidien des immigrés.


Après quatre ans de procédure, Abou et Sofie ne disposent plus que du mariage comme dernier recours.  Le père y est hostile mais il se sent incapable de s’y opposer.  La vie et l’humain prennent le pas sur ses principes et son univers bascule.


Ce livre présente ainsi la vie d’un demandeur d’asile, mais son intérêt provient d’abord d’un scénario habilement construit, qui s’attache aux rapports entre les individus. C’est histoire classique de deux personnes qui proviennent de mondes étrangers, et qui affrontent successivement la méfiance, l’incompréhension et la crainte avant de se reconnaître. Admettons-le, cette trame de la découverte de l’autre est souvent exploitée par des téléfilms médiocres ou des œuvres bien pensantes que l’on oublie rapidement, mais Judith Vanistendael  dépasse  ce stade de la « bonne confection » grâce à l’authenticité de son récit. Son œuvre est en fait autobiographique, car elle a vécu elle-même une liaison puis un mariage avec un africain, et elle adapte en bandes dessinées un récit écrit par son père, intitulé Nouvelles de la Citadelle (Bericht uit de burcht). En racontant son expérience, elle évite le pittoresque facile ou le militantisme fatiguant, et compose une histoire vivante, nourrie de sentiments vécus et enrichie de petites notations qui résonnent juste.

Le charme de cette BD provient également de son style. Le dessin souple et expressif de Judith Vanistendael, qui est centré sur les personnages, semble dédaigner tout effet décoratif. Les visages apparaissent caricaturaux mais ces physionomies illustrent avec finesse un récit qui  recherche l’humour et l’authenticité du quotidien. La plupart des dessins semblent rester au service des dialogues, mais elle sait varier sa mise en page et compose aussi de belles planches muettes. On découvre ainsi quelques séquences nocturnes ou des paysages tracés d’un pinceau épais qui révèlent une maîtrise indiscutable du noir et blanc.


Je sais peu de chose sur Judith Vanistendael qui n’a publié que cet album jusqu’à ce jour. Quelques unes de ses BD sont parues dans des revues flamandes, comme Ink ou Demo, et elle a fait des illustrations pour des livres d’enfants. Son site Web, de même que The Ephemerist, permettent de découvrir des échantillons de son œuvre,  et je vous conseille de voir ses interviews filmées sur le Web (1,2) pour mieux la découvrir. La jeune fille et le nègre a été retenu dans la sélection officielle 2009 d’Angoulême, ce qui me semble relever de la plus élémentaire justice.


Précisons encore que ce livre, sous titré « Papa et Sophie », constitue la première partie d’un diptyque. Dans l’interview d’Angoulême, Judith Vanistendael explique combien elle avait été fâchée du récit que son père avait écrit sur sa propre histoire. Elle a ainsi décidé de l’adapter de deux manières en BD, d’abord à travers le regard de son père qui découvrait le monde des réfugiés, et c’est le scénario qui correspond au premier livre, puis avec les souvenirs de sa relation amoureuse et ceux-ci  paraîtront dans un deuxième volume. La colère pourrait-elle devenir une bonne conseillère ? Cette seconde partie, qui devrait être publiée dans un an ou deux, nous promet en tout cas un intéressant contraste.

Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article
21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 07:35

Il y a des admirations qui restent inaltérables, des auteurs dont on aime sans cesse redécouvrir  le style et l’inventivité. Il y a aussi des œuvres rares qui restent entourées d’une aura de mystère, et des bandes dessinées qui sont entrées dans la légende. Parmi ces dernières, il y a l’œuvre de Rick Griffin.

 Le style de ce dessinateur a frappé le grand public et il est resté célèbre pour ses couvertures de disques ou ses posters pour Grateful Dead, Jimi Hendrix, les Doors ou Janis Joplin. On sait moins qu’il a créé des logos (comme le titre du journal Rolling Stones) et on connait assez mal les multiples affiches ou les innombrables illustrations qu’il publié dans des livres ou des journaux. Sa production de bandes dessinées est restée peu abondante,  mais elle est d’une qualité exceptionnelle.

 

Avant de créer ses œuvres psychédéliques, Griffin avait travaillé plusieurs années pour le journal Surfer Magazine. Il était encore étudiant en arts graphiques lorsqu’il y a publié ses premiers comic strips au début des années 60. C’est ainsi qu’il a créé Murphy, un jeune américain blondinet et amateur de glissades sur l’océan, destiné à animer les pages du journal.

 Il est  difficile de retrouver ces premières BD publiées dans Surfer Magazine. Un album regroupant les premières planches de Murphy a autrefois été publié mais il est devenu introuvable. Le site Web de Tim Stephenson présente cependant quelques planches, et cela me permet de vous en montrer un exemple ci-dessous. On y découvre un style caricatural traditionnel, probablement influencé par l’exemple des dessinateurs de MAD.

 

Rick Griffin n’était pas qu’un dessinateur. C’était d’abord un amoureux du surf, et les témoignages de cette passion se retrouvent tout au long de son œuvre. Il était aussi musicien, et cette activité semble l’avoir davantage intéressé que le dessin au début des années 60. C’est ainsi qu’il rejoignit à San Francisco un groupe de musiciens itinérants, les Jook Savages, pendant l’année 1965. La culture underground prenait alors son essor et on demanda à Rick Griffin de composer une affiche pour annoncer leur concert. Ce travail le rendit d’emblée célèbre et les multiples commandes qui suivirent amenèrent Griffin à délaisser la musique au profit de  la création graphique.

Cet art de l’affiche domine son travail pendant les années 60. En général, il place au centre de l'annonce une ou deux  images fortes, à la signification morbide ou énigmatique, puis il les entoure d’un cadre finement ciselé ou d’un texte au lettrage indéchiffrable. Il en résulte un subtil équilibre entre ce dessin central, d’allure simple et percutante, et  son encadrement surchargé de détails qui recherche un effet amplificateur.

  

Griffin sait toutefois varier son inspiration, et c’est ainsi qu’il réalise ce curieux poster pour un concert du Quicksilver Messenger Service en 1967. Il contient une suite d’images qui ressemble à une BD mais en fait, cela ne raconte rien. Ces cases semblent avoir été assemblées selon des préoccupations esthétiques, même si on y retrouve la facture des planches que Griffin dessine pour Zap à la même époque. On peut souligner cette ironique confusion des genres, car en face de ses affiches qui reprennent avec malice les artifices des comics, la sophistication de ses BD les rend bien souvent comparables à des posters.

 C’est en 1968 que Crumb, qui vient de créer Zap, engage d’autres dessinateurs pour sa revue. Griffin y collabore dès le N° 2, en compagnie de Victor Moscoso et de Steven Clay Wilson. Ses planches muettes, peuplées de petites souris ou de globes oculaires munis de jambes, y représentent le contrepoint énigmatique des délires de Moscoso.

 Pendant les numéros suivants de Zap, les apparitions de Griffin sont irrégulières. On peut cependant signaler la belle couverture faite pour le  N° 3, le spectaculaire récit Omo Bob rides South contenu dans le N° 6, de curieuses pages d’inspiration évangélique introduites dans le N° 7 et enfin le parodique Arthur Pendragon, 5 pages publiées dans le N° 11 en 1985.

 

Zap est la principale revue à laquelle collabore Griffin, mais il publie également d’autres planches dans Snatch et dans Man from Utopia. Ce dernier comic book est rarissime et je ne l'ai jamais eu entre les mains. Il nous reste cette énigmatique couverture que l'on peut voir sur la plupart des sites dédiés au dessinateur.

 

En 1970, Griffin se convertit au christianisme mais il n’est pas sûr que cela ait modifié son style de vie, manifestement imprégné de musique rock, de surf et de substances hallucinogènes. Cela le conduit à refuser des projets contraires à ses convictions, mais il continue pour le reste ses collaborations habituelles. Sa foi nouvelle influence bien sûr son inspiration, et c’est ainsi que dans le N° 7 de Zap,  il publie en 1974 ces curieuses pages dédiées à la vie champêtre et à la foi biblique.

 

C’est en 1973 que Griffin édite les Tales from the Tube, dont la couverture parodie joyeusement celles des EC Comics. Le contenu de ce fascicule est entièrement dédié au surf, mais il réunit l’équipe traditionnelle de Zap. On y retrouve donc les délires de Crumb, S. Clay Wilson et Robert Williams, en plus des  planches de Griffin qui sont mémorables.

 Dans ce numéro, on voit Murphy réapparaître à deux reprises. La première histoire, intitulée Murphy and his pals, est un hommage presque naïf aux joies du surf. La deuxième histoire est plus élaborée, mais son contenu reste énigmatique et l’éclat de ses couleurs la rend comparable à un poster. Elle s’intitule simplement Murphy mais ce titre est presque indéchiffrable. Griffin s’amusait alors à déformer d’une façon extrême les caractères typographiques et j’avoue avoir mis une vingtaine d’années avant de les comprendre.

 

Avez-vous d'ailleurs réussi à le déchiffrer ?

Les deux planches de Murphy sont difficilement racontables. Selon la monographie de McClelland, cet hymne au surf  a été imaginé en écoutant la chanson « Mystic Eyes » de Van Morrison. Murphy y glisse sur l’océan coiffé d’un masque de cérémonie d’indiens Hopi, et la dernière image semble donner  à cette histoire un sens crypté que je n’ai jamais élucidé.

 

Tales from the Tube contient aussi Owooo, un impressionnant récit de quatre pages hallucinées et dédiées au surf. Tout commence par un strip qui nous montre l’arrivée du public dans une salle un cinéma. Griffin y dessine des personnages caricaturaux mais l’aspect touffu des vignettes les rend parfois difficilement reconnaissables. Il  introduit ironiquement Popeye et les Katzenjammer Kids au milieu du public, et ce genre de détail me rappelle typiquement les gags de Willie Elder.

La deuxième planche nous montre la projection d’un film dédié au surf. Les spectateurs sont progressivement happés par l’écran et se retrouvent finalement en train de surfer eux-mêmes sur l’océan. Griffin construit sa page de manière originale, en inclinant les bandes dans un angle oblique, et ce procédé illustre de façon ingénieuse la distorsion de réalité qui survient dans le récit. Le lecteur perd d’ailleurs lui aussi des repères.

 

La troisième page nous montre le jeune surfer affrontant des vagues géantes. Griffin y  glisse quelques gags mais on y remarque surtout son allusion ironique à Hokusai.

 

Mais voilà que le jeune homme aperçoit d’étranges créatures ! Pour y échapper, il s’engage dans un tunnel marin et se retrouve soudainement en face d’un « Tube Monster ». Ce croquemitaine m’a toujours semblé d'apparence humoristique plutôt qu’effrayante.

 

Le surfer se fait avaler par le monstre et se retrouve dans un nouveau tunnel liquide, constitué cette fois-ci par un tube digestif. Le malheureux est ensuite expulsé comme une matière fécale et tombe sur une plage. Il découvre alors un prospectus publicitaire pour le film qu’il vient de voir et … retourne faire la queue devant le cinéma. Cependant, la fille qu’il contemple sur la dernière image ressemble curieusement à celle qui se trouvait devant lui au début de l’histoire. Toute son aventure n’était-elle qu’une hallucination ?

 Les récits délirants de Tales from the Tube constituent le véritable sommet du travail de Griffin. Par la suite, il ne collabore plus qu’épisodiquement avec Zap et se consacre davantage à l’illustration. Il dessine à la fin des années 70 une série d’images pour une réédition de l’Evangile de Saint-Jean. On y découvre de surprenants dessins à l’encre, construits sur le thème de chiffres successifs et destinés aux têtes de chapitre. Griffin y reprend la tradition de l’enluminure tout en l’enrichissant.

 Cet évangile de Saint-Jean contient également des illustrations en couleur qui nous révèlent l’évolution de sa technique. Tandis que les affiches sophistiquées des années 60 étaient imprimées par lithographie, en séparant soigneusement les couleurs, ces images plus tardives semblent colorées à la bombe ou l’aérographe et elles me paraissent plus conventionnelles. 

Je connais mal les œuvres des années 80 mais il semble que la productivité de Griffin décline sur la fin de sa vie. Il dessine à nouveau des affiches, des illustrations publicitaires et d’autres couvertures de disques pour le Grateful Dead. On lui consacre des expositions mais il continue à vivre de façon bohème et insouciante, en se passionnant pour le surf et sans chercher à monnayer ses dessins. Son travail apparait moins créateur mais on y retrouve tout de même l’ironie ou parfois les fulgurances mystiques de ses débuts.

Rick Griffin meurt dans un accident de moto en 1991 et cette disparition précoce laisse à ses admirateurs une impression d’inachevé. Il est difficile d’avoir aujourd’hui une vue complète de son œuvre car il n’a jamais cherché à conserver ses travaux graphiques qui sont éparpillés chez de multiples commerçants ou commanditaires. Il existe heureusement la belle monographie de Gordon McClelland, qui a été publiée en 1978 (puis traduite en français en 1980) et elle nous donne un bel aperçu de sa carrière. Elle contient en particulier ses plus belles histoires publiées auparavant dans Zap et Tales from the Tube. En 2007, une exposition consacrée à Griffin à Laguna Seca s’est accompagnée de la publication d’un catalogue, intitulé « Heart and Torch: Rick Griffin’s Transcendence ». Il semble contenir beaucoup d’illustrations mais je ne l’ai jamais lu.

 Sur le Web, il existe deux sites importants consacrés à Griffin. Il y a d’abord un petit site officiel qui ne contient que quelques images, et puis surtout le site de Tim Stephenson dont la merveilleuse galerie offre un large échantillon de toute son œuvre.  Une interview faite par le Comics Journal a été mise partiellement en ligne, et je vous recommande la Symbolic Collection qui contient de belles illustrations en grand format (il y a aussi beaucoup de planches de Robert Crumb). Le Wolfgang Vault est un site commercial qui propose les images de plus de 600 œuvres de Griffin et cela intéressera les curieux mais aussi ceux qui regrettent l'absence d'un catalogue de ses travaux. Il faut également signaler le site Surfline Artist qui expose et commente de manière intéressante certaines images de Griffin, une fois que l’on a pu franchir leur agaçante fenêtre publicitaire. Il contient aussi un extrait du film Pacific Vibrations, où l’on voit Griffin lui-même recouvrir un vieux bus de couleurs psychédéliques.

 

Voilà, j’arrête à ce stade mon petit survol de l’œuvre de Griffin mais je n’ai pas épuisé ce qu'il y avait à dire sur ce dessinateur. J’y reviendrai donc dans une deuxième partie qui présentera une autre de ses BD.

Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article
17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 06:26

Pendant quelques jours,  je vais quitter mon ordinateur et prendre quelques vacances.  J’essaierai peut être aussi de penser à mes futures chroniques.

En attendant, je vous laisse quelques images à contempler. Voici un dessinateur peu connu en Europe, dont j’adore l’humour féroce et bon enfant. Je l’ai découvert il y a une trentaine d’années, en achetant chez un bouquiniste un curieux recueil de dessins d’humour, intitulé La revanche.

                         Dites-moi Commandant, pourquoi votre bateau s'appelle-t-il La Revanche ?

Gahan Wilson varie les genres d’humour, mais sa spécialité semble être de jouer avec l’horreur. Peut-on imaginer de créature plus répugnante que ce poulpe qui invite un malheureux représentant dans son appartement.

                                                                    Mais bien sûr, entrez-donc !

L’horrible n’est pas pas omniprésent dans ce livre, mais lorsqu'on ne le voit pas, il faut toujours se demander si l'on a pas raté quelque chose. Wilson suggère bien plus souvent qu'il ne montre, mais il n’hésite pas à dessiner des cauchemars précis lorsque cela peut rendre son dessin amusant.

                                                          Quand j'appuie là, vous sentez quelque chose ?

Chaque page du livre représente une surprise. Parfois, l’humour devient gentil et les difformités apparaissent presque rassurantes.

                               Bien sûr, ça ne paraîtrait pas si petit si nous n'étions pas des éléphants.

Mais de telles accalmies ne sont là que pour mieux surprendre à la page suivante.  Les images grotesques de Gahan Wilson nous ramènent à des terreurs d’enfants.

Pour rejoindre l'autoroute ? Vous prenez la première à gauche et vous longez la colline jusqu'au trou du Diable.

Peu d’albums de ce dessinateur sont parus en France mais sa bibliographie aux USA est impressionnante. Il a débuté pendant les années 50 et a dessiné quelques comic books avant de faire une longue carrière de dessinateur satirique pour Playboy et National Lampoon. Son site officiel vous permettra de découvrir toute les facettes de son art, et surtout de nombreux dessins humoristiques (il faut pour cela se diriger vers la section « lobby »).

A bientôt !

Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article
13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 11:19

Il y a des livres comme ça, que l’on laisse longtemps de côté, sans forcément bien savoir pourquoi. Perdu dans l’abondance des publications, ou pressé par l'envie urgente de lire les nouveautés, j’ai contemplé plusieurs années cet album chez un bouquiniste, en me disant qu’il faudrait le découvrir un jour. Son format de roman graphique m’intéressait mais…  il y avait toujours une hésitation de dernière minute. Cette lecture indispensable me semblait difficile et je finissais par repousser l’échéance. Et puis, un jour, l’album a disparu du bac à soldes et j’ai regretté cette occasion manquée. J’ai ainsi failli ne pas lire « L’homme à la fenêtre », dessiné par Mattoti.

 

Avouons-le, je n’étais pas séduit par la maquette du livre, que l’auteur voulait d’ailleurs discrète comme un roman. Alors que j’ai immédiatement été attiré par le ton poétique et les teintes irisées de Murmure, hypnotisé par l’histoire énigmatique et la symphonie en couleurs de Feux, ou ravi par la transposition grinçante et humoristique du Dr Jekyll & Mister Hyde, j’avais de la peine à m’intéresser au graphisme dépouillé de cet album discret. Il a d’ailleurs disparu de mes préoccupations pendant quelques années, puis je l’ai retrouvé chez un autre vendeur d’occasions. C’était un signe ! Il ne faut pas mépriser une deuxième chance et j’ai immédiatement acheté l’album.

 

Dans sa préface énigmatique, Mattoti nous livre quelques pistes trompeuses : « ce livre se voudrait un reflet de lumière. Mais je m’aperçois que le papier ne réfléchit pas, il absorbe. (..) A vous de trouver l’illumination dans cette surface de papier blanc ». Derrière la poésie du propos, je perçois en fait un mélange d’ingénuité et de rouerie, car tout cela dissimule bien plus que cela n’explique le sens de son travail. Bien sûr, le lecteur est d’emblée frappé par la blancheur des pages, où il est parfois difficile de retrouver les standards de la séquence narrative. La plupart des vignettes se distinguent par une grande économie du trait, et on a parfois le regret d’une trop grande nudité du dessin. L’essentiel est pourtant là, avec une suite d’images qui correspond à une histoire structurée, et qui nous offre des personnages bien reconnaissables. L’habileté du dessinateur lui permet d’utiliser des structures simples, et il lui suffit d'entrecroiser de simples lignes droites avec des formes courbes pour composer un ensemble figuratif efficace.

En fait, plutôt qu’à une utilisation de la lumière, ces pages me semblent consacrées à la simplicité de la forme et à la pureté du trait. Alors qu’il est connu pour être un artiste de la couleur, Mattoti supprime volontairement de son dessin tout artifice séducteur. Il écarte non seulement la couleur, mais se prive également de tout effet de volume en abandonnant les ombrages ou les dégradés. Les décors paraissent ainsi dénudés et les personnages sont cernés avec un minimum de détail. Il y a peut être là une sorte d’ascèse mais ces planches minimalistes nous révèlent encore mieux la virtuosité du dessin. Il n’y a rien de plus difficile que de faire simple et Mattoti semble profiter de cette occasion de nous démontrer la vigueur de son art. Son usage économique du trait ne l’empêche pas de créer des personnages typés et d’imposer une ambiance évocatrice. 

Parfois, le dessinateur lui-même semble être agacé par cet excès de blancheur. Il nous rappelle alors sa maîtrise dans l’utilisation du noir, et se met à couvrir ses vignettes d’un crayonné furieux et faussement désordonné. Certaines séquences semblent baigner dans une atmosphère plus oppressante.

L’ambiance du récit reste cependant paisible, et la succession des images pourrait presque être comparée à une suite de cartes postales. L’auteur s’attache aux silhouettes des personnages, en soulignant avec habileté la singularité des visages, ou en évoquant avec sensualité les mouvements des corps. Mattoti respecte les contraintes du dessin figuratif, mais il s’amuse par moment à en déformer les lignes, pour mieux nous dissimuler le spectaculaire. Lorsque le dessin nous présente une scène érotique, cela devient tout simplement de la pudeur.

Mais que nous raconte au fond ce « roman » ? Il existe une vague intrigue qui s’attache à suivre le cours des journées d’un sculpteur solitaire.  Ce personnage semble chercher l’inspiration et nous découvrons le fil de ses pensées, de même que ses promenades et ses rencontres. Il rend visite à sa famille, puis à la femme dont il vient de se séparer, et cette promenade dans la ville devient un voyage sentimental.

Y a-t-il une composante autobiographique dans cette histoire ? J’ai tendance à le croire puisque le dessinateur l’a conçue en travaillant avec son ex-femme Lilia Ambrosi. Le roman débute par la séparation d’un couple pour des motifs peu clairs, et il se termine par des retrouvailles nostalgiques. La trame principale se résume au fond à cette évolution des sentiments au sein d’un couple qui se défait. La tristesse des personnages semble motiver une brève utilisation des ombrages, avant que les silhouettes ne retrouvent leur blancheur implacable.

 Je ne connais pas bien Mattoti mais je l’imagine volontiers dans ce rôle d’artiste et de séducteur, qui cherche la vérité de son art et de ses sentiments tout au long d’une errance urbaine. Le récit est dominé par un ton de confidence intime et il semble ainsi dépasser le cadre d’une fiction. Il s’y ajoute aussi une belle réflexion sur la création, de brefs moments de nostalgie et quelques séquences oniriques.

Les textes de Lilia Ambrosi se distinguent par leur fluidité savamment travaillée. Plutôt de tout expliquer, ses récitatifs accompagnent de façon musicale des successions de vignettes silencieuses. Elle évite tout mot excessif et décrit les sentiments ou les réflexions fugaces des personnages, en cherchant à évoquer les émotions plutôt qu’à décrire les événements. Cette musicalité discrète des mots complète de façon poétique la blancheur des images.

Les dialogues semblent parfois se référer à des événements précis, mais le fil du récit ne permet de les comprendre que d’une façon partielle. Ce qui compte, d'ailleurs, ce n’est pas la logique des événements, mais bien l’émotion de l’instant.  Certaines répliques résonnent comme des appels, ou des rappels de vieux conflits, et le ton reste introspectif.

De quoi se souvient-on en refermant le livre ? Paradoxalement, ces pages presque blanches et ce texte riche en notations subjectives m’ont d’abord ramené à des sensations et des souvenirs physiques. Dans cette intrigue sans événement saillant, Mattoti et Lilia Ambrosi s’imprègnent des ambiances du quotidien dont ils restituent toute la fraicheur. Lire le récit de cette promenade nostalgique, c’est donc respirer l’odeur de la neige en se promenant au petit matin, ou vivre l’animation de la rue au cours d’une promenade solitaire, ou encore ressentir l’humidité de l’air lorsqu’on s’abrite sous un porche pendant une averse.

L’évocation de ces frémissements des sens et de cette fraicheur de l’instant, c’est bien sûr la naissance même de la poésie. Il y a donc des livres comme celui-là, qui sans avoir l’air d’y toucher, nous rappelle la beauté du quotidien, en utilisant la simple force du trait et en respectant la vérité des formes. Il ne nous offre pas une aventure et se contente d'explorer le réel, en nous donnant la merveilleuse impression de regarder par la fenêtre, avec le regard de Mattoti.


Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article
6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 08:33

Il ne faut pas se laisser aller à écrire des méchancetés, car on finit  par les regretter. Je me repens en fait du ton caustique que j’ai adopté en parlant de la sélection d’Angoulême lors d’un précédent billet. Il faut l’avouer maintenant, le palmarès n'a fait que confirmer certaines évidences et la plupart des prix semblaient mérités. Par ailleurs, la sélection m’a permis de découvrir un intéressant « prix du patrimoine », décerné cette fois à « Opération Mort » de Shigeru Mizuki.

 

Le « Prix du Patrimoine », c’est un titre qui a de la noblesse, peut être encore plus qu’un « Grand Prix ». Il faut  admettre qu'il m’a en tout cas impressionné, et même à un tel point qu’il était devenu impératif de lire le livre qui obtenait une telle distinction. En parcourant les anthologies consacrées au manga, j’ai par ailleurs découvert que Mizuki mérite une place honorable de vieux maître. Il est l’auteur d’un chef d’œuvre déjà connu du grand public qui s’intitule Non Non Ba, livre consacré par un prix à Angoulême et qui présente de manière poétique le monde de l’enfance. Par ailleurs, les amateurs de manga ont pu découvrir la récente traduction de Kitaro le repoussant, une histoire d’horreur qui était populaire au Japon pendant les années 60. Maintenant, c’est une œuvre antimilitariste étonnante qui apparait au grand jour. Elle se fonde sur les souvenirs personnels de Mizuki, lui-même ancien soldat de la Deuxième Guerre Mondiale.

La Guerre du Pacifique … Rabaul … 1943 … ces coordonnées me remettent en mémoire les bandes dessinées de mon enfance, en particulier celles qui étaient consacrées à l’aviation. Les américains y faisaient la guerre aux « japs » et volaient de victoire en victoire. Mais sur ces îles où Buck Danny, Tumbler et Tuckson déversaient des tonnes d’explosifs, il y avait des paysans, des instituteurs, des artisans, des dessinateurs, des pères de famille ou des fils uniques qui souffraient avant de se faire déchiqueter sous les bombes. La guerre que nous montre Mizuki n’est ainsi pas un hymne au courage, à l’intelligence ou à la stratégie, et elle expose plutôt cette monstruosité qui réduit l’homme à l’état de chair à canon.

Il est connu que pour être un bon antimilitariste, il faut avoir servi soi même sous les drapeaux. Mizuki nous le prouve de belle manière car ce qu’il raconte dépasse tout ce que l’on pourrait imaginer. Il a lui-même été mobilisé en 1942 dans l’armée impériale et a survécu trois ans dans la jungle de Nouvelle Guinée. Il y a perdu son bras gauche après avoir vécu un véritable enfer, et il a connu le sort misérable de ces soldats méprisés, battus par leurs officiers et voués au massacre. Dans cette œuvre de fiction qui est véridique à 90% (selon la postface de l’auteur), nous découvrons comment l’armée écrase l’individu.  La guerre et la discipline y sont synonymes d’absurdité.

Le principal sujet du livre, en dehors de la guerre elle-même, c’est le« gyokusai », manœuvre militaire japonaise que l’on peut définir comme une mission suicide. Le titre original du livre est d’ailleurs Soin Gyokusai Seyo, qui correspond à quelque chose comme « tout le monde doit combattre jusqu’à la mort ». Cette tactique inventée par l’état major nippon a souvent été utilisée à partir de 1943, et elle a atteint son sommet lors des fameux raids de kamikazes. Cette manœuvre désespérée était destinée aux batailles perdues, et elle était rendue possible par les traditions d’honneur et de fidélité dont s’était emparée la tyrannie militaire. Elle reposait en principe sur la motivation et le fanatisme des soldats, mais il pouvait arriver que ceux-ci n’aient pas envie de mourir. C’est cette expérience que doivent subir les misérables héros du récit de Mizuki.

 Opération Mort, c’est le nom de code trouvé par un commandant incompétent lorsqu’il donne l’ordre à son bataillon de se lancer dans une opération suicidaire. Bien que ses officiers lui proposent des alternatives plus intelligentes, comme par exemple de se replier pour continuer un combat de guérilla, ce militaire borné et fanatique ne voit dans ce recul que l’humiliation de la défaite et l’absence d’honneur. Dans cette guerre menée par des fanatiques, la bêtise des chefs va devenir plus meurtrière que les bombes et les batailles rangées.

 Cette œuvre raconte ainsi les efforts désespérés des soldats pour survivre au sein d’une troupe soumise à la puissance aveugle de ses chefs. Ils disparaissent les uns après les autres de maladies, d’accidents bêtes, de bombardements ou de combats, avant que les derniers combattants ne soient exterminés par « l’Opération Mort ». Ce scénario pourrait presque se rapprocher de celui des Dix Petits Nègres mais, dans cet environnement militaire, il n’y a hélas pas de suspense. Tout le monde doit mourir, car c’est la décision finale de l’état major japonais lorsqu’il apprend que des soldats ont survécu au premier « gyokusai ». Un officier japonais est dépêché sur place pour sauver l’honneur de l’armée et les survivants doivent disparaître. A l’horreur des massacres succède la honte de ceux qui y ont échappé.

Mizuki avoue qu’en dessinant cette histoire, il s’est senti submergé par la colère. Le lecteur ressentira peut être le même sentiment, mais il peut aussi y avoir de la stupeur devant l’attitude implacable et glaciale de cet officier d’état major qui s’acharne sur les survivants. Peut-on obliger un soldat à se suicider ? Dans l’armée japonaise, la chose était possible et cette humiliation suplémentaire infligée à d’honnêtes soldats me semble dépasser l’horreur des combats.

 Le narrateur du livre a survécu à une opération de gyokusai, mais il imagine une autre fin dans ce récit  qui devient une réflexion sur sa destinée.  Le soldat Maruyama est en effet dessinateur et représente une sorte de double de l’auteur, mais il n’échappe pas à l’extermination. Fallait-il qu’il en soit ainsi pour mieux comprendre l’horreur de l’expérience. Mizuki déclare dans sa postface qu’il l’a fait mourir tout simplement pour éviter que le personnage doive se justifier, et que l’histoire ne soit trop longue. « Les morts n’ont jamais pu raconter leur expérience de la guerre » déclare t-il dans sa postface, et peut être ne fallait-il  pas qu’une survie chanceuse amoindrisse son message. Il voulait aussi éviter, je pense, d'évoquer les malaises qu’il a affronté après son retour au Japon, avec ce paradoxe d’être à la fois un miraculeux rescapé et un vivant symbole du déshonneur.

Comme d’autres mangakas, Mizuki mélange avec aisance différents styles graphiques. Les soldats sont dessinés d’un trait simplifié, sans ombre ni volume, tandis que les paysages sont traités avec finesse et deviennent semblables à des eaux fortes. Ce contraste entre réalisme des décors et schématisme des personnages n’est toutefois jamais déplacé, car l’aspect grossier des visages illustre adéquatement la violence des situations vécues.

Voici donc un livre que je vous recommande vraiment de découvrir. Il fascine par la force de son récit, la simplicité de ses dessins, l’authenticité des situations vécues et la précision de ses détails. Mizuki garde tout au long du récit un ton modeste et il évite d’y apporter des commentaires. Il place parfois quelques phrases sur l’absurdité des situations dans certains dialogues entre officiers, mais il préfère concentrer son récit sur le destin de ses humbles personnages. Il nous révèle leurs préoccupations quotidiennes, leurs espoirs ou leurs souffrances et son livre est une leçon d’humanité.

Le bon livre, c’est celui qui nous permet de nous sentir meilleur lorsqu’on le referme. C’est exactement le sentiment que j’ai ressenti en terminant cette œuvre de Mizuki et il me faut bien remercier tous ceux qui ont permis cette découverte. Rendons hommage à l’éditeur Cornelius, en souhaitant que celui continue à traduire les mangas de Mizuki, et puis… c’est promis, à l’avenir, j’éviterai de dire du mal des festivals.

Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article
29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 13:54

Pendant mon enfance, je voyais la mort comme un événement extraordinaire et spectaculaire. Lorsque j’essayais parfois d’imaginer ma propre fin, je ne pouvais la voir que d’une façon héroïque ou dramatique et j’appréhendais douloureusement cette échéance lointaine. La jeunesse me permettait aisément de refouler ces pensées désagréables et la mort est longtemps restée une abstraction romantique et lointaine du monde quotidien. Il était facile d’envisager qu’elle soit belle, comme la fin héroïque de certains personnages illustres.

 

Plus tard, la maladie est devenue à son tour une réalité incontournable et il était plus difficile d’enrober cela dans une perspective rassurante. En fait, la découverte de sa propre fragilité est une étape cruelle que chacun doit franchir, et je ne lui ai jamais trouvé d’icône acceptable. Le rire et la dérision ont d’abord réussi à donner le change mais, avec le temps, ce sujet est devenu inexorablement sérieux. La maladie aime survenir à la manière d’un coup de tonnerre, et cela me rappelle la manière impitoyable avec laquelle Franquin l’a introduite dans son œuvre. Il l’a fait en dessinant la mort du fumeur, dans sa géniale suite de titres du Trombone Illustré.

 

La maladie d’Alzheimer est une autre de ces réalités qui font peur. On la connaît encore mal, même s’il est toujours plus fréquent d’en observer les effets inattendus chez ses grands-parents. Des témoignages apparaissent dans la littérature, et ils confirment souvent la mauvaise réputation de la démence sénile, identifiée par le grand public comme une situation d’indignité. Dans la bande dessinée, quelques œuvres récentes se sont attaquées à ce sujet, comme par exemple Rides de Paco Roca.

 

Ce livre raconte les dernières années d’Ernest, un ancien directeur de banque qui est atteint par la sénilité. Il est placé dans une résidence pour personnes du troisième âge et y affronte les petites pertes successives inhérentes à sa maladie. Il y découvre les travers et les souffrances des autres pensionnaires et se lie d’amitié avec Emile, son compagnon de chambre. Il rencontre aussi madame Rose, qui reste toute la journée au bord de la fenêtre et qui vit dans le passé. Remarquons en passant combien la BD peut être simple et intelligente lorsqu’en deux ou trois images, Paco Roca nous explique une situation qui nécessiterait une page de texte.

Quand j’étais enfant, on racontait dans la cour d’école cette vieille histoire : dans un asile de fou, on met ceux qui sont légèrement atteints au premier, les plus malades au deuxième, les fous dangereux au troisième, les fous à lier au quatrième, et le directeur au cinquième. Dans le home d’Ernest, il n’y a plus que deux niveaux, mais on retrouve la même logique en montant à l’étage supérieur. Les plus déments y sont regroupés par sécurité, ou pour qu’on ne les voie pas trop.

 

Sentant la maladie qui progresse, Ernest va lutter pour ne pas être lui-aussi transféré à l’étage du haut. La réalité est toutefois impitoyable car les symptômes de la démence se multiplient. Il y a par exemple la perte des praxies, qui entraîne des erreurs lorsqu’il s’habille ou qui le rend incapable d’utiliser les couverts pour couper les aliments.

 Il y a bien sûr l’absence de mémoire qui le confronte à des constatations humiliantes. Ernest est ainsi dans l’incapacité de se rappeler de ce qu’il a fait de sa journée, ou de ce qu’il a mangé quelques heures auparavant.

 Il y a ensuite la perte des fonctions exécutives, avec la difficulté à exécuter certaines séquences de gestes. Ernest découvre ce handicap dans sa vie quotidienne, par exemple lorsqu’il doit boutonner sa chemise.

Et puis surtout, il y a les troubles de l’orientation dans le temps et l’espace qui expliquent certaines aberrations du comportement. Roca illustre tout cela avec simplicité, car il ne lui faut que trois vignette pour présenter les modifications psychiques de son personnage. On voit Ernest se lever en pleine nuit et commencer à se raser, victime de ses fabulations, avant qu’il ne revienne à la réalité.

 Afin de préparer son livre, Paco Roca a passé du temps dans les maisons de retraite et cela lui permet de détailler toute la sémiologie de la maladie d’Alzheimer. Son livre devient presque didactique et la BD semble être l’outil idéal d’enseigner les mystérieux troubles gnosiques, à savoir cette incapacité à reconnaître un objet, un lieu ou un visage.

Je me souviens d’un film comique intitulé les Vieux de la vieille, où l’on voit Jean Gabin et Pierre Fresnay devenir pensionnaires d’un hospice et y faire les 400 coups. Ernest et Emile réagissent de la même manière mais leurs escapades sont plus dramatiques et touchantes. Ces équipées turbulentes n’empêchent pas la décrépitude inexorable d’Ernest, qui finit par être transféré à l’étage des assistés. Emile se retrouve seul.

 

Ce qui m’a touché dans ce livre, c’est la justesse du regard et la simplicité de sa conclusion. Il délaisse certaines opinions convenues, ainsi que les affirmations péremptoires sur la démence inacceptable ou les débats biaisés dus aux insuffisances de son traitement. Faut-il mettre fin de façon brutale à cette époque de la vie, sous prétexte de souffrance, d’indignité ou d’économies ? Y a-t-il des alternatives envisageables face à la hantise de la solitude et de la déchéance ?  Le récit de Paco Roca nous ramène à une sagesse toute simple, issue de l’expérience et de la tradition. Par dessus le mépris des têtes pensantes et ignorantes, il y a l’humanité du quotidien qui génère ses petits drames et ses joies inattendues. Au delà du préjugé de l’indignité, il y a l’imagination et la tendresse de madame Rose qui continue toute la journée son voyage vers Istanbul.

Le départ au premier étage est une première étape vers la mort, mais Emile finit par vaincre sa peur. C’est ainsi qu’il décide de rejoindre son ami qui est tombé dans la dépendance et qui ne le reconnaît plus que par moment. L’amitié peut être plus forte que les certitudes, même lorsqu’on redoute cette absence de l’esprit, qui est d’abord intermittente avant de devenir permanente. Ce petit livre nous apporte une leçon d’humanité.

 Le graphisme de Paco Roca se distingue par sa simplicité et sa discrétion. Ses personnages sont bien individualisés et chacun d’entre eux semble résulter d’une observation précise. Son style proche de la ligne claire semble éviter toute audace et se limite souvent à une suite de plans moyens, mais il illustre avec finesse cette histoire intimiste. Ce qui me semble cependant le plus remarquable, c’est bien son emploi intelligent des outils de la séquence d’image. Le dessinateur alterne dans ses vignettes successives les images du réel et les représentations imaginaires des malades, et cet effet surprenant est loin d’être gratuit. Il casse la simplicité du récit et crée chez le lecteur un trouble qui rejoint de manière pertinente la confusion du vieillard dément. La BD peut viser plus haut que la simple illustration d’un récit et Paco Roca nous en livre ici une démonstration qui touche à l'évidence.

 

Je sais peu de chose sur ce dessinateur espagnol qui semble avoir déjà fait une longue carrière. Il a travaillé un certain temps pour El Vibora, mais il a aussi à son palmarès des histoires de super héros (comme Wolverine), d’érotisme ou de science fiction. Paco Roca est surtout l’auteur de quelques « one shot », dont le Phare  et  le Jeu Lugubre , albums traduits en français et que je n’ai pas encore lu. Son site Web est riche en extraits de ses BD et vous pourrez y découvrir toute l’étendue de son œuvre. Il s’agit sans aucun doute d’un auteur à découvrir.

 

Voilà ! J’admets que ce billet n’est pas divertissant mais je voulais parler un jour de ce livre qui fait chaud au cœur. Je réalise en le terminant que la plupart de mes idées sont tout simplement illustrées par cette belle image, qui est exposée sur la jaquette. La vie s’y envole en même temps que les souvenirs, et je pense maintenant que Paco Roca nous montre une possibilité de mort heureuse.

Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article
17 mars 2009 2 17 /03 /mars /2009 07:13
 J’ai trop analysé de chefs d’œuvres ces derniers mois, et il me semble que le blog devient excessivement sérieux. Ce n’était pas mon envie initiale car je souhaitais rendre hommage à des BD très variées, sans rien exclure. Il est encore temps de corriger cela et je vais cette fois me consacrer à un simple comic-book, sans analyse savante ni réflexion distinguée. J’ai ainsi choisi Adam Strange, œuvre sans prétention et vieille série de SF qui garde encore un certain charme.
J’avoue savoir peu de chose sur ce vieux « serial » que j’ai découvert par hasard, il y a  trente ans, en achetant de vieux journaux dans un marché aux puces. Il y avait dans le lot quelques exemplaires de Monde Futur, une revue éditée par Aredit qui contenait des récits complets de ce personnage.
 J’ai trouvé le dessin gracieux et les scénarios totalement futiles, et j’ai vite délaissé ces fascicules qui ont fini au grenier. J’ai ultérieurement réalisé que cette BD était dessinée par Carmine Infantino mais cette information n’a pas bouleversé mes priorités. En ce temps là, j’étais captivé par l’explosion créative de la BD franco-belge et l'intérêt de ce comic book me paraissait bien ténu.

L’utilité d’un grenier, c’est bien sûr d’y faire des retrouvailles et c’est grâce à cela que j’ai pu relire Adam Strange il y a quelques semaines. Ces courtes histoires (9 à 12 pages) se sont révélées encore plus décérébrées que dans mes souvenirs, mais cela rejoint tout à fait mon envie actuelle de futilité.

 

Rappelons qu’Adam Strange vit sur la Terre et qu’il est régulièrement touché par le mystérieux rayon Zeta, qui le « télétransporte » vers la lointaine planète Rann. C’est là qu’il rencontre le savant Sardath, l’inventeur du rayon, et la belle princesse Alanna dont il est tombé amoureux. Le rayonnement n’étant que temporaire, Adam Strange retourne sur Terre aussitôt que les effets de celui-ci disparaissent. Ainsi, chaque histoire est immuablement rythmée par les allers retours du héros entre les deux planètes, mais pendant les quelques heures de son séjour sur Rann, Adam trouve bien sûr le temps de sauver la planète ou de vaincre un super-bandit de l’espace. Au début du récit qui s’intitule « la Bête venue d’un autre monde », Adam Strange  est encore sur Terre et il espère revoir sa bien-aimée.

Le rayon n’arrive pas au moment programmé et Adam Strange désespère. Il doit attendre huit jours avant le contact suivant, prévu au dessus de l’océan Atlantique. Une semaine plus tard, tandis qu’il survole l’océan grâce à son propulseur dorsal, il est touché par le rayon Zeta qui le transporte aussitôt sur Rann.

Adam retrouve enfin la belle Alanna. Je réalise en revoyant ces pages combien les couleurs sont pénibles, mais attachons nous plutôt au récit. Dans les bras d’Alanna, Adam apprend que huit jours plus tôt, un monstre d’aspect reptilien a été transporté à sa place vers la planète. Il détruit les maisons de la ville et croque tout ce qu’il trouve.

 Strange essaie d’apprivoiser l’animal lorsqu’un deuxième danger vient menacer la planète. Les habitants de la planète Sfar viennent d’envoyer une bombe. Les péripéties se succèdent mais il faut avouer que ce n’est pas palpitant. Ce qui compte vraiment, c’est bien de revoir Adam en tête à tête avec Alanna.
Adam Strange décide d’utiliser le lézard affamé qui a la capacité de renvoyer les projectiles dans l’espace, mais le monstre disparaît en même temps que l’effet du rayon Zeta. La tension monte lorsqu’une deuxième bombe est envoyée vers Rann depuis la planète Sfar. Strange décide de partir en fusée à sa rencontre, et tout cela est en fait bien ennuyeux. Heureusement, Infantino dessine les images que nous espérons : Adam Strange est toujours là, debout, en face d’Alanna, les yeux dans les yeux. 

Je ne m’attarderai pas sur les péripéties insignifiantes qui s’ensuivent. Adam se dirige vers la bombe dans l’espace, il la fait sauter et sauve la planète Rann, puis il essaie d’échapper à la chaleur de l’explosion. Le dessinateur n’y consacre que trois vignettes et tout cela est bien sûr sans intérêt. L’important, c’est d’arriver au dernier acte de cet épisode, lorsqu’Adam a terminé sa mission. Il peut enfin se consacrer à son amour mais le rayon Zeta perd inexorablement sa force et le renvoie sur la planète Terre. Adam est à nouveau seul dans la nuit étoilée et fixe tristement le ciel.

D’un point de vue historique, Adam Strange est un des premiers comic-book de science fiction paru en France et il semble avoir laissé un souvenir ému aux lecteurs des années 60. Certains critiques (comme Jean-Pierre Dionnet) vantent la beauté de cet univers extra-terrestre mais je pense aujourd’hui que la fascination des lecteurs provenait d’autre chose. Dans le court récit que je viens de présenter, les auteurs décrivent davantage les sentiments des personnages que leurs aventures spatiales. Les tentatives du héros pour apprivoiser le lézard géant ou arrêter la bombe venue de l’espace sont expédiées en quelques images, tandis que ses têtes à tête avec la princesse nous sont présentés avec insistance. L’intérêt n’est pas de savoir comment Adam sortira vivant de ses exploits héroïques (puisqu’il s’en sort toujours) mais bien de suivre la progression de sa relation avec Alanna. Cette incertitude amoureuse m’apparait bien être le ressort narratif principal, et si cette ficelle a souvent été utilisée dans les séries de super-héros (à commencer bien sûr par Superman), Adam Strange l’exploite avec plus de méthode. Au fond, ces réunions et séparations mélancoliques sont plus proches de Juliette de mon cœur que de Buck Rogers, et la science-fiction y devient presque un simple décor. Adam Strange m’apparaît ainsi comme un superbe « soap opera » à grand spectacle.

A la fois savant et homme d’action, Adam Strange est un héros conventionnel sur lequel je ferai peu de commentaire. Le personnage qui fascine, c’est bien sûr Alanna, princesse d’un autre monde qui ressemble à une actrice hollywoodienne. S’il fallait lui trouver un modèle, j’évoquerais volontiers une beauté pulpeuse comme Ava Gardner ou, mieux encore, Gene Tierney, celle que Darryl Zannuck appelait « la plus belle femme dans l’histoire du cinéma ». C’est probablement par cette ressemblance qu’Alanna me fascine, et je suppose qu’il en était de même pour les « ados » des années 60. 

Les scénarios de Garner Fox ne semblent pas mériter d’amples commentaires, mais on peut souligner l’habileté du dessin de Carmine Infantino qui donné à la série un cachet particulier. Dessinateur prolifique, il se contentait de faire les crayonnés en laissant la mise à l’encre à divers assistants, tout comme le faisait Jack Kirby. Infantino semble éviter les effets spectaculaires et il n’a pas laissé le souvenir d’un style facilement identifiable mais, dans Adam Strange, l’encrage lisse et classique de Murphy Anderson souligne l’élégance souveraine de ses personnages. Qu’il les dessine en mouvement, avec le corps légèrement incliné vers avant (comme des danseurs) ou dans une posture immobile, le buste redressé avec fierté, il leur donne toujours une certaine grâce. Ses images semblent dédaigner toute audace (il se situe en cela à l’opposé de Jack Kirby) et ses illustrations restent sagement au service de l’action. Il y a chez lui un sens de l’esthétique et de la mesure qui le rapproche des anciens maîtres du comic strip comme Hal Foster ou Alex Raymond.

 

Après qu’Infantino ait abandonné la série au cours des années 60, le dessin d’Adam Strange a été repris par Lee Elias et la série s’est poursuivie de façon continue dans les publications de la DC. Pendant les années 1980, le diabolique Alan Moore essaya de redynamiser tout cela en imaginant que la population de la planète Rann était stérile et que le rôle d’Adam Strange était d’être un fécondateur. Je n’ai pas lu ces épisodes iconoclastes où le scénariste, désolation suprême, fait mourir Alanna après qu’elle ait donné naissance à une fille et, dans le fonds, je ne le souhaite pas. Les successeurs de Moore ont par la suite ressuscité Alanna et ces errances dans le scénario sont la plus sûre indication que la saga est parvenue à une période de décadence.


N’étant pas un vrai connaisseur des comic book, je n’aurai pas la tentation d’étaler ici ma science. On peut trouver quelques infos sur Adam Strange mais elles sont très dispersées dans l’espace du Web. La première référence qui me vient à l’esprit est le blog du Cousin Francis, écrivain de science-fiction qui a de plus édité un album à petit tirage qui regroupe les premiers récits d’Infantino. Wikipédia présente un résumé succinct de l’histoire de ce personnage mais la page la plus intéressante me semble être due à Mike Grost dont l’article contient une liste complète et un résumé de l’intrigue des 30 premiers épisodes. Dans son sujet dédié à Strange, le forum Pimpf propose une intéressante liste des traductions françaises d’Adam Strange, bien plus complète en tout cas que celle de Comic VF.  Une interview de Carmine Infantino peut être lue sur le site de Comics Journal, tandis que le site officiel de ce dessinateur a malheureusement peu d’intérêt. Signalons que Phénix a autrefois publié dans son N° 15 (en 1970) un bel article de Jean-Pierre Dionnet  sur Infantino puis dans son N° 31 (en 1973) une brève interview. Ce dessinateur est aujourd’hui oublié en Europe, mais il semble garder un certain prestige aux USA.

 

Pour lire Adam Strange en français, il faut collectionner d’anciens petits formats nommés Sideral, Big Boss, Green Lantern ou Monde Futur, mais peut être est-il encore possible de commander l’album du Cousin Francis. Les puristes préféreront bien sûr les comic book américains, ou plus simplement la nouvelle intégrale de la série publiée par DC. 

Voilà ! J’admets avoir parlé d’une BD infantile et je vous promets que, par souci d’équilibre, ma prochaine chronique sera dramatiquement sérieuse. Adam Strange ne passionne plus les foules et c’est probablement normal. Je n’essayerai pas d’en faire la propagande mais cette « oeuvrette » peut encore se lire avec une curiosité amusée et les plus sensibles pourront même s’y faire prendre au piège du feuilleton. Et puis, les irrécupérables naïfs et les adolescents dans l’âme pourront toujours y retrouver le merveilleux désespoir d’Adam Strange lorsqu’il fixe les étoiles, de même que cette frustration juvénile d’être éloigné de sa bien-aimée par une distance de plusieurs années lumières. Il y a des images que l’on ne se lasse pas de regarder.

Repost 0
Published by Raymond
commenter cet article