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12 novembre 2008 3 12 /11 /novembre /2008 08:25

Aujourd'hui, je ne me sens pas gai, et pourtant je dois parler de Gotlib.
(C'est pas gagné)

C’est affreux, ce qui se passe au Congo. Il y a des massacres, et certains parlent même de génocide, mais personne n’en parle. Comment se fait-il que les journaux télévisés l’ignorent, alors qu’ils se battent habituellement pour diffuser ce genre de d’information bien saignante.   
(C’est bien beau, tout cela, mais tu ferais mieux de parler de Gotlib)

C’est un phénomène qui revient de façon cyclique, cette mise en scène télévisuelle de la faim, de la guerre ou de la misère. Au début, les journalistes sont assez sobres et encore intimidés par le drame. Le présentateur lit son texte avec quelques trémolos dans la voix.  
(Ouais, mais tu ne dis toujours rien sur Gotlib)

 Il y a toutefois les professionnels de la profession, ceux qui contemplent sur place et qui écrivent des livres. Bon, je ne vais pas faite le mauvais esprit. Il faut bien lutter contre la misère et il est un peu facile de critiquer la télévision.  
(Alors, ça vient ces commentaires sur Gotlib)

Peut être que les journalistes n’osent plus nous refaire ce numéro aujourd’hui ? Peut être même que tout le monde s’en fout ! Il y a 40 ans, à l’époque du Biafra ou de Bengla Desh, c’est pourtant ainsi que cela se passait.  Gotlib (ENFIN) l’avait bien senti à cette époque, dans une inénarrable Rubrique à Brac
(ça y est, tu es enfin dans le sujet. Ne le lâche pas)

 Dans « Ma vie en vrac », le livre d’entretiens recueillis par Gilles Verlant, Gotlib avoue sa dette envers celui qui l’a incité à faire une BD plus adulte.  Voilà ce qu’il déclare : « sans Goscinny, il n’a aurait jamais eu d’Hamster Jovial ni d’Echo des Savanes. Aux auteurs de Pilote, il ne cessait de répéter : Allez-y, racontez ! Avancez ! Cherchez ! Et quand on raconte, on ne peut pas piétiner. On évolue jusqu’au moment où on atteint les confins de ce qu’on peut raconter dans un cadre précis » C’est ainsi que tout a commencé, que Gotlib a osé dépasser la plaisanterie ou la parodie, à parler de lui-même, du monde qui l’entoure, de l’actualité.
(Ouais, continue !)

 Au début des années 1970, Pilote était le journal BD de référence. C’était la revue qui bouge, et on y trouvait les meilleures séries du moment, mais au-dessus de tout cela, il y avait Gotlib, notre complice. Il était toujours dans l’air du temps, capable d’une semaine à l’autre de nous faire rire, de raconter ce que personne n’osait dire, et de nous attendrir.

(OK ! C'est élémentaire )

Peut-on rire de tout ? Probablement pas, mais derrière chaque discours sérieux, il y a toujours une faiblesse, une posture un peu forcée, voir même un léger ridicule qui mérite d’être fustigé. Gotlib avait cette sensibilité qui lui permettait de pointer le snobisme, et de dépister l’artificiel. Il était notre porte-parole !
(C’est bon, ça, coco)

 On ne se méfie jamais assez des humoristes. Comment imaginer par exemple qu’une image anodine, une petite caricature de publicité (faisant d’ailleurs référence à d’anciens gags) puisse devenir la première étape d’un processus de dérision.   C’est avec cette image en effet que commence l'escalade satirique.
 (Attention ! Trop de généralités !)

Pilote voulait rester apolitique et limité à l’humour, mais Gotlib osait parfois évoquer des sujets considérés comme de mauvais goût dans un journal pour enfants. (Mauvaise phrase) A l’époque, ce regard caustique et indépendant nous a fait croire que la BD était en train de trouver un style adulte.

 Gotlib aimait beaucoup les Beatles, et il a suivi attentivement leurs carrières après leur séparation. Il ne pouvait pas oublier que Georges Harrison avait enregistré un disque consacré au Bengla Desh, et c’est ainsi que le brave Georges se retrouve parodié impitoyablement dans cette séquence.
(Développe ! Développe !)

Un « beauf » qui commet un jeu de mot douteux, c’était dans le fonds une observation fréquente dans la France de Pompidou. Mais en caricaturant ce type d’humour, c’est également de lui-même que Gotlib se moque, puisque c’est le genre de gag qu’il multiplie dans laRubrique à Brac. Il déclare d'ailleurs dans le livre de Gilles Verlant : « Mon bonheur n’a jamais été de dessiner, c’était de raconter des conneries ».  C'est ainsi qu'il ose faire des calembours dans ce sujet dramatique, mais plus que jamais, le message important apparait au second degré.
(Tu comprends ce que tu racontes ?)

Il y a aussi dans cette histoire l’esprit d’une époque, qui était déjà dominée par les médias, la publicité et la télévision.
(Attention, tu t'éloignes de Gotlib)

 Gotlib pouvait-il se mettre en colère ? On a parfois de la peine à le croire, tant il se montre humble, affable, plein d’humour  et critique envers lui-même dans ses interviews. Ses dessins nous montrent cependant une sensibilité plus acerbe, et un regard qui peut être impitoyable.
(Ouais !)

 Quelle est la place de l’humour dans ce récit ? Faut-il saisir les gags au premier degré, pour en condamner la superficialité ou la cruauté, ou alors les apprécier au second degré, en ayant un peu honte de s’amuser avec cette histoire ?
(Tu digresses, tu digresses)

Plus le gag est grossier, et plus Gotlib se sent à l’aise. Il aime le calembour, la parodie et les gags absurdes, parce qu'en même temps, il ne cherche pas à être joyeux. Dans le livre de Gilles Verlant, il avoue qu’il vivait alors une période de dépression, et on peut penser que son humour relevait de ce que Boris Vian appelait la politesse du désespoir
(Bof,  Boris Vian, c'est un peu trop facile )

 On pourrait critiquer le manque de respect, et craindre que l’humour favorise la banalisation d’une tragédie. C’est oublier que la satire peut être le meilleur moyen de convaincre et de dénoncer les faux-semblants
(Encore des généralités ! Et Gotlib, alors !)

Dans ce mélange de comique et de sérieux, les gags font à peine sourire. Ils deviennent des clins d’œil amicaux. On apprécie surtout cet humour qui se moque de l’humour, cette critique d’un type de plaisanterie avec lequel on ne sympathise pas.
(Oui ... certes ... mais tu devrais parler de Gotlib !)

 Mais l’auteur ne s’exclut pas dans cette critique. La satire s’étend ainsi au journal et même aux lecteurs les plus  jeunes. Peut-on rire de tout, écrivais-je ?  Mais bien sûr, puisque nous voilà à rire de nous même.
(Aïe, la prise de tête)

 Le temps favorise la banalisation, et même les nouveaux drames nous apparaissent comme des caricatures.
(Tu oublies Gotlib ! Gotlib ! GOTLIB !)

 Oui, il y a des oublis qui relèvent de la honte.
(Bon, chu paumé, là, va falloir que je rattrape le coup)

Gotlib, c’est un frère, un ami, un poteau. (C'est mieux) C’est le mec qui dit ce qu'il faut quand il faut ! Gotlib avec nous ! C'est le meilleur ! Touche pas à Gotlib ou t’auras affaire à moi.  Tous ceux qui aiment Gotlib devraient se donner la main, ne serait-ce que pour éviter de se quereller pour pas grand-chose !  
(Qu’on se le dise !)

(Bon, c'est un peu râté. J'aurais dû parler de la coccinelle, et de l'humour au deuxième degré, qui n'est pas si facile à reproduire, d'ailleurs)

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4 novembre 2008 2 04 /11 /novembre /2008 08:48

Qui se souvient aujourd’hui de Lucien Nortier ? Dessinateur réputé du journal Vaillant pendant les années 1950, il est passé au second plan avant de tomber dans l'oubli parce que son œuvre n’était pas éditée en albums. Son dessin classique et élégant permet toutefois d’identifier sans peine son auteur, même dans ses séries alimentaires. Certains se souviennent de ses publications dans le journal Pif comme Le Grêlé, Fanfan la Tulipe ou Robin des Bois,  mais les anciens évoqueront son œuvre la plus personnelle : Sam Billie Bill.

 

Cette série est apparue en 1949 dans le numéro 199 du journal Vaillant. Créée par Roger Lecureux (au scénario) et Lucien Nortier, elle y est restée présente presque sans interruption jusqu’en 1962. Au cours de ses multiples aventures, on voit le personnage s'étoffer, vieillir et découvrir l’Amérique sous tous ses aspects. Son histoire commence en 1845 pendant la ruée vers l’or, dans une caravane qui voyage en direction de l’ouest. Ses parents meurent accidentellement dans un ravin et il se retrouve abandonné.  La caravane poursuit son chemin en emmenant  sa sœur et Sam part à sa recherche.  En chemin, il rencontre Longue Couleuvre, un trappeur qui l’accompagne dans ses premières aventures, puis il devient shérif de Sacramento et lutte contre une bande organisée avant de défendre la ville contre les indiens. Dans cette première aventure en couleurs (intitulée Sacramento), Nortier n’a pas encore atteint sa maturité et on  remarque une nette préférence pour les plans généraux, les personnages n’étant souvent que des silhouettes.

La deuxième aventure intitulée La vallée des chinchillas, a fait l'objet de quelques rumeurs sur le Web. J’ai lu dans un forum que Charlier aurait emprunté à cette histoire le scénario du Spectre aux balles d’or, mais il suffit de lire les deux récits pour réfuter cette idée. Ils sont bien différents, et leur seul point commun est représenté par ce vieillard à moitié fou et à barbe blanche, qui vit près d’un gisement d’or et qui tire à coups de fusil (avec des balles en or) sur les visiteurs qui s’approchent.

Par la suite, Sam continue à rechercher sa sœur et devient bucheron dans le troisième épisode, la Vallée des géants. Il y rencontre le vieux Bep, un conducteur de diligence qui l’accompagnera dans de nombreuses aventures. Les scénarios ne suivent pas un ordre chronologique puisque le quatrième épisode, les Volontaires du Colorado, se déroule en 1870 (le héros ayant alors une quarantaine d’années) et il est probable que des changements de scénariste expliquent cette absence de continuité.
Après une quinzaine d’histoires, le scénario est repris par Nortier, ce que Lecureux confirme dans sa longue interview publiée dans Hop (N° 98). Il y précise que « nous avons été plusieurs à travailler sur le scénario : Jean Olivier, moi-même, C. Boujon, puis Lucien a continué seul jusqu’à la fin de la série ».

 

Dès 1953 donc, Nortier conduit seul les aventures de Sam Billie Bill mais il en garde le style initial. Il compose des récits assez lents et moralistes, dont les illustrations soignées s'accompagnent de longs récitatifs. Il allège ses planches en diminuant le nombre de vignettes mais il maintient une structure de quatre à cinq bandes par page (Poivet à cette époque n’en faisait plus que trois). Son dessin devient très académique grâce à un encrage soigné et une belle maîtrise du noir et blanc, et ses planches sont par ailleurs mises en valeur par le grand format du journal Vaillant. Nortier s’implique aussi dans ses histoires, se met parfois en scène, varie les sujets des récits en déplaçant son personnage à travers les USA et en s’intéressant aux animaux, comme par exemple Fidèle Joddy qui est consacré au cheval du héros. Je ne détaillerai pas la trentaine d’épisodes dessinés pendant les années 1950 et je préfère m'attarder sur un récit typique et jamais repris en album, dont le titre très moraliste reflète bien l'esprit de son époque : Lorsque les hommes seront tous frères.

 

Lucien Nortier commence par présenter le contexte politique américain avant la guerre de Sécession, ainsi que les litiges autour de l’esclavage. Il adopte un ton volontairement partisan et dénonce sans détour le commerce du « bois d’ébène ».

L’élection d’Abraham Lincoln entraîne la sécession des Etats du Sud et la guerre commence. Sam Billie Bill s’engage au côté des Nordistes et prend la tête d’un détachement de francs-tireurs, avec le grade de lieutenant. En 1863, le général Sherman lui confie une mission de sabotage en territoire ennemi.

Une attaque est prévue contre le Fort Mc Allister qu’il faut l’isoler de la ville de Savannah, afin d’empêcher l’arrivée de renforts. Sam Billie Bill doit pour cela se rendre dans la ville sudiste et s’y faire passer pour un marchand d’esclaves, avant de faire sauter le pont le jour de la bataille.

Notre personnage s’installe dans un hôtel de Savannah et rentre en contact avec les notables de la ville. Il est invité à une réception et fait la connaissance du général Castle, commandant de la garnison locale. Il rencontre aussi sa fille Betty, qui avoue à Sam sa haine de l’esclavage.

Au cours de la soirée, Sam est reconnu par un soldat sudiste, et le général Castle le fait arrêter.

 Sam Billie Bill est menacé d’être torturé et Betty décide de le sauver. Elle s’introduit dans le bureau de son père et rédige de faux ordres écrits destinées au responsable de la prison. Elle s’habille ensuite en cow-boy et rassemble ses domestiques.

Betty réussit à tromper les gardiens de la prison et libère Sam Billie Bill. Un cavalier arrive en ville en annonçant que le fort Mac Allister est attaqué. Le général Castle mobilise ses troupes et Sam Billie Bill part au galop pour faire sauter le pont avant l’arrivée sur place des soldats sudistes.

 Sam affronte les deux sentinelles qui gardent le pont et les réduit à l’impuissance. Il creuse ensuite un trou dans un des piliers, afin d’y placer des explosifs.

 Peu après avoir terminé ce travail, la troupe sudiste arrive en vue du pont. Sam parvient à le faire sauter lorsque la troupe commence à le franchir, puis il se rend au galop vers le fort Mac Allister où il constate la reddition de ses défenseurs.

Le lendemain, le général envahit la ville de Savannah. Sam apprend que le général Castle s’est suicidé et que sa fille est en prison. Il intercède auprès de Sherman et réussit la faire libérer.

Encore une fin nostalgique, pensez-vous,  mais ce n’est pas le cas ! Dès la planche suivante, Sam Billie Bill découvre qu’il est suivi par un mystérieux cavalier.

 L’histoire se termine ainsi de façon joyeuse, avec une image plutôt inhabituelle.

Nortier possédait probablement peu de documentation et on peut regretter les imprécisions de cette histoire. Dessinant dans un journal pour enfants, il ne s'est pas donné beaucoup de peine pour la rendre vraisemblable et le récit ne résiste pas à une lecture attentive. On peut par exemple s’étonner de la conclusion qui montre Sam quittant l’armée et retournant à la vie civile pendant l’année 1863, soit en pleine Guerre de Sécession. Le contexte historique est surtout utilisé comme un décor et le ton sérieux de l’introduction n'est qu'une apparence trompeuse. Rappelons que la question des esclaves n’était pas le véritable motif du conflit entre le Nord et le Sud, puisque beaucoup de nordistes n’y étaient pas opposés, et que la guerre est née surtout de la crainte de voir apparaître un deuxième état américain. Les belligérants eux-mêmes se qualifiaient de « Confédérés » ou de « partisans de l’Union » et les causes politiques et économiques de ce conflit sont plus complexes que l’esclavage des noirs. En fait, Nortier utilise quelques événements historiques pour étoffer son projet romanesque mais il ne dépasse pas le stade de l'anecdote.  Il illustre par ailleurs son récit avec des images inspirées du cinéma, et utilise certains décors de façon parfois erronée. C'est ainsi que l’on reconnaît dans plusieurs vignettes les sommets rocheux de Monument Valley (lieu mythique où John Ford aimait filmer ses westerns) ou même les cactus du Colorado, ceci dans un récit qui est supposé se dérouler (je vous le rappelle) dans les vertes collines de la Géorgie. 

Sur le plan graphique, Nortier a subit l’influence de Raymond Poivet, un maître qu’il admire et qu’il a même brièvement remplacé en 1949 (pour dessiner les 12 dernières planches de Kataraz la maudite).  Il a travaillé plusieurs années au sein de l’Atelier 63 qui réunissait entre autres Christian Gaty, Robert Gigi, Max Lenvers et Nortier autour du créateur des Pionniers de l’Espérance, et on discerne clairement cette influence dans Sam Billie Bill. Son dessin reste assez conventionnel mais l’utilisation judicieuse du noir et blanc lui apporte un classicisme séduisant. Nortier adore dessiner les scènes dans la nature ou les poursuites à cheval, et ses personnages sont élégants comme des acteurs hollywoodiens. Dans les séquences d'intérieur, certaines illustrations peuvent apparaître statiques, car la narration est surtout assurée par le texte, mais Nortier sait aussi dessiner de belles scènes d’action. On peut le voir par exemple dans cette séquence où Sam affronte deux soldats sur le pont de Savannah.

 La fin ouverte de « lorsque les hommes seront tous frères » aurait pu amener d’autres scénarios, mais Nortier ne sut pas (ou n’osa pas) les exploiter. L’histoire s’est encore poursuivie pendant 5 semaines, mais la série avait perdu son élan et le héros n’a plus rencontré d’aventure marquante. Dans les dernières pages, on voit Sam enseigner à Betty comment tirer au revolver ou dompter un cheval fougueux, et la jeune fille se retrouve parfois ridicule. Après une petite enquête sans importance qui permet de réconcilier deux ennemis, la série s’interrompt définitivement au moment même où Vaillant changeait de format pour devenir le « journal de Pif ». J’ai cru jadis que ces événements étaient liés, mais ce n’est pas le cas, et Nortier le confirme dans une interview donnée à Hop (N° 41) en 1987 : « C’est moi qui abandonna. J’en avais ras-le-bol car Lecureux avait abandonné les textes les textes et c’est moi qui les écrivais. Je n’avais plus d’idée, j’avais tout exploité dans le domaine. » Notons que ces difficultés d’inspiration avaient déjà été exprimées dans la série elle-même. Voilà d'ailleurs ce que dessinait Nortier en mars 1959 (Vaillant N° 720) lors d’un bref intermède entre deux aventures.

 La série s’est donc terminée au moment où Sam Billie Bill trouvait une âme sœur. Cela pourrait donner raison à Jean-Michel Charlier qui a souvent déclaré qu’il était impossible d’imaginer des aventures pour un héros marié, mais de nombreux auteurs ont depuis réussi à démontrer le contraire.

 

Aujourd’hui, Sam Billie Bill reste une oeuvre sympathique et toujours agréable à lire. Cela provient d’abord du personnage principal qui n’est pas une silhouette impersonnelle ou un héros sans reproche. Sam apparait souvent humain et proche des gens qui travaillent, capable d’hésitations ou de timidité, et son caractère se définit progressivement au fil des épisodes. Par ailleurs, Nortier s’est beaucoup investi dans ces histoires, en y apportant des préoccupations humanistes et en défendant par exemple la nature ou les indiens. Peut être avait-t-il effectivement tout donné dans cette série dont il est resté l’unique dessinateur, car il n’a plus retrouvé ensuite la même vigueur créative. Ses séries ultérieures comme Le Grêlé ou Fanfan la Tulipe n’ont pas la même envergure, et cela provient peut être du manque d’inspiration de ses scénaristes, mais probablement aussi des contraintes rédactionnelles (la multiplication des récits complets ne permettait pas d'étoffer les histoires et les personnages). Nortier est resté fidèle à son éditeur pendant 30 ans mais il s'est fait licencier en 1977 par la rédaction de Pif après un conflit professionnel, et il s’est contenté ensuite d’un travail d’illustrateur dans des revues de seconde importance. Relevons qu’à l’apogée de sa carrière, il avait dessiné pour Pilote un Cochise qui avait fort belle allure, mais ses ambitions syndicales l'ont mis en conflit avec Goscinny (en 1968) et il a terminé sa carrière de façon effacée.

 

Il est difficile de trouver aujourd’hui les histoires de Sam Billie Bill, à moins d’être un collectionneur du journal Vaillant. L’éditeur n’avait pas de politique d’albums mais une série intitulée les Grandes Aventures est sortie au début des années 1960, et cinq de ces fascicules regroupent les premières histoires de Sam Billie Bill. Les passionnés trouveront peut être un exemplaire des Grandes Aventures dans les sites de vente d’Internet, mais je propose un meilleur plan aux curieux qui voudraient se faire une idée de cette BD. Une  histoire, intitulée l’homme au cœur perdu, a été rééditée dans le N° 77 du journal HOP, et vous pouvez commander à cette adresse ce fanzine qui ne coûte pas cher. 

 

Voilà, ajoutons que peu d’albums de Lucien Nortier ont été publiées jusqu’en 2008, mais les éditions du Topinambour viennent de commencer la réédition de certaines séries comme Fanfan la tulipe et le Grêlé (vous pourrez les trouver dans le Coffre à BD) et j'espère qu'ils s'intéresseront un jour à Sam Billie Bill. Le site de la Database du Loup a fait une liste des oeuvres du dessinateur (toutes épuisées) qui intéressera les collectionneurs, mais il y a sinon peu de choses sur Nortier en dehors de quelques articles parus dans Hop, de l’interview déjà mentionnée et d’un numéro de Haga que je n’ai pas lu. Les dessinateurs du journal Vaillant semblent presque tous oubliés, mais certains indices, comme la réédition récente d'albums ou l'apparition de Période Rouge, me conduisent à espérer que ce purgatoire va bientôt s'achever.

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23 octobre 2008 4 23 /10 /octobre /2008 10:11

Dans la postface de son livre, intitulée ironiquement « Corrigenda », Chris Ware explique que « The Smartest Kid on Earth » était au départ un feuilleton pour un journal de Chicago et que cette histoire est ensuite devenue un  bourbier qui semblait n’avoir plus de fin. Il lui a fallu six ans pour achever son entreprise et je me demande si je ne suis pas, moi aussi, en train de m’embourber dans une analyse qui ne trouve pas sa conclusion. Il faut donc que je concentre mon propos pour répondre à cette orgueilleuse question initiale sur l’identité de Jimmy Corrigan ?

 

En première lecture, j’ai eu l’intuition que ce personnage introverti était le résultat d’un modèle particulier d’organisation sociale et d’espace urbain. Chicago est une cité à l’architecture écrasante, et ces immenses constructions créent un espace qui ne favorise pas les relations humaines. Il en résulte une solitude urbaine qui a probablement été vécue par l’auteur et c’est ainsi qu’ayant quitté sa mère, Jimmy Corrigan se retrouve seul dans son appartement et regarde le monde par sa fenêtre. Le suicide de Superman (ou plutôt de l’individu qui s’est déguisé ainsi) me semble symbolique de cette cité déshumanisée où l’individu n’est qu’un moucheron à peine visible. Chris Ware dessine d’ailleurs cet événement « à l’échelle » des grandes tours, et cela rend le drame presque anecdotique. Le cadavre n’est plus qu’un détail dans le dessin qu’il faut scruter attentivement.

Cependant, ce genre de généralité est souvent superficiel, et une lecture plus attentive de cette histoire souligne l’importance d’une histoire familiale. Jimmy est ainsi un enfant abandonné par son père, puis un adolescent complexé et enfin un adulte solitaire qui garde une relation étroite avec sa mère, et ces expériences ont renforcé son tempérament craintif et son comportement maladroit. Il n’est pas rare de rencontrer dans la réalité ce genre de personnage terne et incapable de s’exprimer en société, qui suscite l’ennui et les sarcasmes. Chris Ware adopte d’ailleurs un regard caustique sur ce héros dont il semble railler la recherche désespérée d’une âme sœur, C’est ainsi que dans un snack bar ou à l’hôpital, Jimmy reste sans voix lorsqu’il se retrouve face à une femme. Chris Ware ne nous montre jamais leur visage (cette absence illustre avec malice l’isolement du personnage) et il évoque de façon sarcastique les érections de Jimmy après certaines rencontres.

 Dans le post scriptum qui conclut le livre, Chris Ware admet que cette œuvre possède une base semi-autobiographique, puisqu’il a vécu le même abandon pendant son enfance et qu’il a passé une partie de sa vie à éviter ce père qui avait quitté le domicile conjugal. Il confesse que ce récit était un exercice censé « régler certains problèmes handicapants » tels que le manque d’assurance et d’expression affective qui le taraudaient. Jimmy était donc un « alter ego du moment, malheureux et mal écrit » permettant à l’auteur d’explorer sa propre histoire. Cette idée m’était déjà venue après avoir constaté une ressemblance (superficielle il est vrai) entre l’auteur et son personnage.

 Chris Ware est toutefois un artiste accompli et il est erroné de l’identifier à un employé de bureau d’apparence falote. Par ailleurs, d’après les témoignages des personnes qui l’ont interviewé, l’auteur ne ressemble pas à Jimmy Corrigan dans la vie quotidienne. L’humour féroce de Ware à l’encontre son personnage confirme toutefois l’existence d’une relation problématique. Ces sarcasmes de l’auteur me rappellent d’ailleurs l’attitude ironique de Franz Kafka qui lisait ses contes cauchemardesques à ses amis, en les présentant comme de bonnes blagues. Le rire est bien souvent un mouvement libérateur, et les confidences de Chris Ware sur sa situation familiale restent une clé essentielle pour comprendre le personnage. L’auteur n’est pas Jimmy Corrigan, mais il a investi plusieurs années de sa vie en dessinant cette histoire.  L’admiration de Jimmy pour Superman a souvent été commentée. Chris Ware nous explique d’ailleurs dans un pictogramme compliqué (qui est imprimé sur la jaquette) que ce super héros représente une véritable figure paternelle. On évoque moins volontiers le fait que Jimmy Corrigan est un collectionneur de comics books, et qu’il possède une armoire où ses fascicules sont emballés dans des sachets en celluloïd et classés de manière systématique. L’auteur nous le confirme par un malicieux diagramme qui est également imprimé sur la jaquette.

 Avouons-le, il est habituel de mépriser les collectionneurs dans le monde actuel. La psychanalyse a renforcé ce dédain puisque Freud l’explique par un type de « caractère anal », défini par un amour de l’ordre, la propreté, la scrupulosité, le besoin d’exactitude, la parcimonie et finalement un attachement aux objets qui implique une tendance à collectionner. Cependant, il parait que Freud avait lui-même un tempérament de collectionneur et sur ce point, Jimmy Corrigan est certainement en bonne compagnie.

A ce stade de la discussion, en considérant Jimmy Corrigan comme un collectionneur de bandes dessinées, un vertige me saisit ! Je vieillis … je collectionne des BD … je perds mes cheveux …aïe … je prends du ventre … je classe des centaines d’albums dans ma cave … misère … cela se rapproche …est-ce que cela me concerne … suis-je moi-même une sorte de Jimmy Corrigan ? Je voudrais me rassurer … et je trouve quelques notables différences (mon père ne m’a pas manqué, je ne m’ennuie pas dans la vie). Par contre, le monde de la bande dessinée a des aspects enfantins qui me plaisent, et peut être que Jimmy ressent la même sensation. Faut-il vraiment revendiquer une différence ?

 

On pourrait prolonger ce petit moment d’introspection, voir même reconsidérer le titre de cette chronique. L’avez-vous réellement bien compris, vous qui êtes pour la plupart, je pense, des érudits, mais aussi d’heureux collectionneurs de BD ? On pourrait formuler la question ainsi : qui d’entre vous est Jimmy Corrigan ? Vous ressentez un peu de sueur sur le front, ou alors vous vous sentez tellement différent que cette question vous fait sourire. Tout est possible, en fait, car ce personnage est d’abord un concept et une abstraction.

 

Pour mieux comprendre cette dernière idée, il faut reprendre les premiers récits de Chris Ware. On peut constater que le personnage de Jimmy Corrigan s’est construit de façon progressive. Dans l’ANL N°1, il est d’abord une silhouette risible que l’auteur utilise selon son inspiration du moment.

 Lors de ses débuts, Chris Ware a dessiné quelques histoires sur l’enfance de Jimmy. Il imagine alors un garçon intelligent et créatif, ce qui explique d’ailleurs le titre énigmatique du livre. Dans Jimmy gets out his house par exemple, l’enfant se montre capable de construire une fusée, et aussi de préparer un liquide qui lui permet de rapetisser. Ce récit naïf et surréaliste me fait penser à certaines œuvres underground de Robert Crumb, et Jimmy est au départ un personnage prétexte, une source de gags sans épaisseur ni biographie particulière

 

Après avoir porté divers masques (vieillard aigri, enfant génial ou jeune homme complexé) Jimmy Corrigan devient au cours des années 1990 un homme solitaire et mieux défini. Son apparition dans un feuilleton lui donne progressivement une biographie, et ce personnage malléable et sans consistance acquiert une structure psychologique en même temps qu’une famille. Une rencontre s’est ainsi produite au milieu de l’histoire, accompagnée d’une identification qui a progressivement modifié le personnage. Au début du récit, Jimmy Corrigan est encore une silhouette impersonnelle, mais sa solitude et la découverte de son passé le rapprochent ensuite de son créateur. Tout au long du dernier chapitre (ANL N° 14), il devient un personnage de mélodrame qui nous emporte avec ses émotions. Il rencontre sa sœur et pense avoir retrouvé une famille. C’est alors qu’il apprend que son père est mort dans un bête accident.

 Le temps semble se ralentir car Chris Ware multiplie les vignettes au sein de la planche. Jimmy reste immobile, presque tétanisé, tandis qu’Amy réagit avec colère.

 Jimmy reste prostré sur le sol, puis un infirmier l’emmène hors de la chambre. Il se retrouve seul dans le couloir de l’hôpital, et se tient désespéré devant la porte.

Jimmy ne bouge pas, et il est difficile de savoir combien de temps il reste ainsi car plusieurs pages le montrent toujours figé devant la porte. Chris Ware redessine à l’identique certaines vignettes, et seuls des changements de couleurs annoncent la détresse du personnage. Ainsi, la première case de la planche ci-dessous est colorée d’un rose identique à celui du pull de sa sœur, tandis que les suivantes se teintent d’un triste brun grisâtre. Jimmy est retourné à sa solitude.

 

Le visage de Jimmy reste figé de stupeur et des personnes passent devant lui sans qu’il y prête attention. Le temps s’est arrêté, puis un chauffeur de taxi l’interpelle : « c’est vous qui avec appelé un taxi ? ». Sans réfléchir, Jimmy le suit et quitte l’hôpital.

Une larme apparaît sur le visage de Jimmy, et Chris Ware se trahit ! Il s’est vraiment pris de sympathie pour son personnage, et il en est probablement de même pour le lecteur. Jimmy n’est plus un insecte dont on observe avec curiosité le comportement. Il devient un être qui souffre, qui rêve à ce qui aurait pu se passer, qui repart vers Chicago et qui se retrouve seul dans cette cité monumentale et vide. C’est le jour du Thanksgiving, et il arrive vers l’emplacement où « Superman » s’est suicidé. Cet événement était prémonitoire, puisque son père est maintenant mort !

Cependant, la conclusion du récit reste ouverte. L’auteur ne veut pas accabler son personnage, et il lui donne une nouvelle chance. Jimmy ne pouvant pas supporter la perspective de se retrouver seul chez lui, il retourne à son lieu de travail. Il y fait connaissance avec une nouvelle collègue qui est en face de son bureau. Pour la première fois, Chris Ware nous montre le regard d’une femme. 

Une conversation banale s’engage, et c’est peut être une nouvelle histoire qui commence. Le dernier strip se termine par un regard interrogateur de Jimmy. A-t-il retrouvé l’espoir ? 

Jimmy Corrigan reste ainsi mystérieux. Créé au départ comme un nom passe-partout, ou plutôt comme une silhouette maniable, il est dans ce livre un personnage concept, puis il prend de l’épaisseur au cours du récit et devient presque un double de l’auteur. Après 380 pages, Chris Ware s’est pris de passion pour son personnage qui perd son caractère risible et stéréotypé. L’apparition de cette empathie et de ce regard plus optimiste est probablement le signe que l’auteur s’est réconcilié avec son œuvre. C’est au fond ce que l’on peut espérer de mieux après une bonne psychothérapie. 

J’avais envie d’analyser ce livre en m’intéressant à l’identité du personnage principal, mais cette démarche introspective n’est bien sûr qu’une des multiples facettes de l’œuvre. J’ai peu parlé d’autres aspects fascinants comme les jeux de Chris Ware avec le temps (que l’on pourrait comparer à ceux de Marcel Proust), la signification particulière de chaque couleur (une des idées les plus originales du livre), l’utilisation de véritables « leitmotiv » (Superman, l’homme robot, l’oiseau voyageur), le regard de l’auteur sur l’architecture de Chicago ou l’incorporation du réel au sein d’une rêverie continue. J’ai volontairement évité de commenter les jeux, les bricolages (à découper) ou les titres au lettrage sophistiqué qui sont insérés dans le récit, car je ne voulais pas m’attarder sur des digressions formelles. J’aurai dû faire quelques commentaires sur Amy (la sœur) ou James (le grand-père) car ces personnages apportent un éclairage particulier sur Jimmy Corrigan, mais ce billet devient plutôt long. Je m’arrête donc là en espérant que d’autres admirateurs entreprendront un jour ce travail, sans se limiter à quelques réflexions minimalistes.

 

J’ai bien sûr recherché quelques références critiques sur ce livre et je recommanderai surtout The Imp, le journal de Daniel Raeburn, dont le remarquable numéro 3 est consacré à Chris Ware, et qui a par ailleurs été publié en français en 2005. L’interview publiée dans BANG N°2 a orienté de manière utile mes réflexions, mais peu d’autres publications françaises analysent de façon détaillée « The Smartest Kid on Earth ». On trouve plus de textes en anglais, et il faut signaler une monographie très fouillée de D. Raeburn, mais la référence de base reste certainement la longue interview du Comics Journal N° 200, que je n’ai hélas pas lue. Il existe heureusement de multiples sites sur le Web et j’ai apprécié les liens proposés par le site de RAW qui donne accès à divers articles et interviews. On peut voir sur YouTube le reportage télévisé filmé par Benoit Peeters en 2005, et c’est une rencontre fascinante que je vous recommande. Le site de Pantheon donne aussi une liste d'adresses dont l’intérêt est variable mais cela pourra intéresser les pinailleurs.

 

Voilà ! J’avouerai tout de même le sentiment de n’avoir pas tout compris après mes trois lectures, et il faudra certainement que je m’y remette une quatrième fois. C’est d’ailleurs une particularité singulière de cette œuvre que d’hypnotiser le lecteur et de l’attirer dans une redécouverte perpétuelle et jubilatoire. Je ne sais combien de personnes ont été capturées comme moi par ce type de lecture en boucle, mais c’est ce phénomène qui donne la certitude d’avoir découvert un chef d’œuvre. Chris Ware de son côté ne dessine plus Jimmy Corrigan mais il publie chaque année de nouveaux Acme Novelty Library. Il prépare actuellement un livre dont le thème principal l’architecture (Building Stories)  ainsi qu’un recueil de Rusty Brown, et vit tranquille dans la banlieue de Chicago. Avec lui, la BD est devenue un art destiné aux adultes et on tout porte à croire qu’il s’agit d’une étape décisive.

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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 07:27

Une fois résumé, le récit apparaît dans son incroyable banalité, tandis que le personnage principal reste une silhouette pleine d’incertitudes. Le lecteur a certes compris que Jimmy Corrigan est introverti, complexé, affamé d’amour et qu’il soufre de sa vie solitaire. Toutefois, Chris Ware donne peu d’explications sur ses pensées et n’utilise pas de récitatifs pour éclairer son histoire. Les dialogues ne reproduisent que des échanges de nature banale et entraînent peu d’effusions de sentiments, comme par exemple pendant cet entretien entre Jimmy et son père.

 

Ce dialogue dans un restauroute se prolonge sur le même ton pendant une douzaine de pages, en reproduisant les longueurs, les hésitations, les gênes et même l’ennui que peut avoir une conversation entre des personnes qui se connaissent peu.  Chris Ware a expliqué ses choix narratifs dans l’interview publiée par le N° 2 de la revue BANG. Ecoutons-le : «  je ne crois pas que le genre de relations humaines heureuses, souriantes et amoureuses qui sont décrites dans la majorité des livres ou des séries télé corresponde à la réalité (…). Je veux m’affranchir de telles descriptions idéalistes. C’est la seule façon de créer quelque chose de vraiment important, dont les gens se souviennent après votre mort. » Il représente donc la vie telle qu’elle est et dessine des moments de vie sans relief, qui s’imprègnent de l’ennui du quotidien.

 

Après avoir accepté cette banalité voulue du récit, il faut affronter une autre difficulté plus importante, liée à un ambitieux système de narration. Chris Ware ne s’appuie que sur le dessin pour raconter son histoire et il faut deviner leur signification en l’absence d’un texte explicatif. Dans la page de garde de l’album, une introduction au ton ironique annonce au lecteur qu’un « nouveau langage pictural s’impose ». L’auteur y précise que ce sont des suites d’images simples ou des pictogrammes qui donnent du sens à son récit, et ce texte au ton humoristique est accompagné d’un mode d’emploi satirique. Cette « narration figurative » prend à rebours les habitudes du lecteur de bandes dessinées, qui doit rechercher les signes cachés dans des vignettes stylisées et sans mystère apparent.

 

Prenons par exemple cette page tirée de l’ANL N° 8. Jimmy vient de sortir de l’appartement de son père et se promène dans la campagne.

 Au petit matin, le ciel prend une teinte jaunâtre et il semble annoncer l’hôpital où le personnage va bientôt se retrouver. Jimmy pense aux lettres qu’il a essayé d’écrire autrefois à son père, et ceci est expliqué par l’image centrale de la planche, aux teintes plus foncées. Il y est installé dans son fauteuil et tient un crayon trop grand pour lui, signe de l’effort désagréable que lui impose cette écriture. Les vignettes périphériques plus claires montrent les déplacements de Jimmy sur la route, mais aussi le paysage qu’il regarde de façon distraite car il est perdu dans ses pensées. Il se remémore le texte des lettres qu’il n’a jamais terminées, puis regarde distraitement les feux du carrefour ou les voitures arrêtées à la station d’essence. Il marche dans une flaque d’eau, mouille le bandage de son pied, et néglige de faire attention aux automobiles qui passent. A la page suivante, il se fait logiquement renverser.

 Il s’agit bien sûr d’une scène toute simple ou le sens de chaque vignette est facile à deviner mais Chris Ware dessine aussi des planches plus complexes. Il mélange ainsi volontiers des images de rêverie et de réalité, et alterne sans prévenir les séquences contemporaines avec celles qui se déroulent un siècle plus tôt. Il faut donc prêter une attention soutenue au moindre détail pour garder ses repères. Regardons par exemple comment un flash back vers la jeunesse du grand père est introduit par une simple image muette. La case occupe toute la page et c’est un signe qui doit éveiller l’attention du lecteur.

 L’image baigne dans une lumière rose et cette nouvelle palette colorée fait intuitivement soupçonner un changement d’époque. On remarque ensuite qu’une voiture est tirée par un cheval dans la rue, puis que l’habillement des promeneurs date d’un autre siècle. Aucun texte ne le confirme, mais on comprend sans difficulté que le récit se situe à nouveau à la fin du 19e siècle.

 

L’utilisation d’un langage purement visuel conduit parfois Chris Ware à remplacer le texte des phylactères par des images ou des symboles. Cette façon d’illustrer les pensées cachées d’un personnage est bien connue de la BD franco-belge, et elle permet souvent des gags savoureux. Chris Ware utilise plus rarement ce procédé et cela correspond toujours à une recherche plus artistique. Dans la page ci-dessous, qui montre Jimmy au petit matin dans l’appartement de son père, le dessinateur décrit de façon graphique les craintes et les interrogations du personnage. Paradoxalement, la planche contient aussi deux phylactères avec un texte abondant, mais ils représentent un bruit de fond provenant d’un répondeur téléphonique. Cette page ironique (les seules paroles sont émises par une machine) et plutôt sophistiquée nous raconte comment Jimmy apprend qu’il a une sœur.

 Dans certaines planches encore plus compliquées, Chris Ware peut se montrer impitoyable avec les « aniconètes » (ce néologisme créé par Benoit Peeters désigne ceux qui sont incapables de lire une BD). Prenons par exemple ce pictogramme dont la complexité est évidente. Elle conclut l’ANL N°5, et je vous laisse cliquer l’image avant de lire mon commentaire.

 La lecture commence bien sûr en haut à gauche. On retrouve dans cette grande image brune les maisons que voit Jimmy Corrigan depuis son fauteuil. Un mouvement visuel nous amène ensuite vers l’intérieur du salon de Jimmy, puis vers son fauteuil, et pour indiquer l’ordre de succession de ces images, Chris Ware trace des jonctions (ou parfois des flèches) de case en case. C’est ainsi qu’après le siège de Jimmy, le dessinateur nous désigne un petit buffet à côté du fauteuil, puis un tiroir dans lequel se trouve une photo. On y voit Jimmy encore enfant accompagné de sa mère, et il se rappelle qu’un autre bras est posé sur son épaule gauche. Jimmy réalise qu’il s’agit du bras de son père, que la photo a été déchirée par sa mère et que la partie manquante a été jetée aux ordures. Remarquons que la dernière bande au bas de la planche n’a pas de fonction narrative, et qu’il s’agit d’une simple « frise temporelle » permettant de situer dans le temps les cases de la planche. Il reste une dernière image isolée (une vieille photo) en bas à droite, qui nous montre les grands parents de Jimmy autour de Jim. Quel est son sens ?

On remarque que cette case a un double cadre. Il s’agit d’une image d’attente qui nous renvoie à la page suivante, car le pictogramme n’est pas terminé. Ware continue la remontée dans le temps, et sur la planche suivante, la première vignette reprend la même maison.

La deuxième partie du pictogramme se concentre cette fois sur le site.  Regardez-le  attentivement.
La maison apparaît d’abord inchangée avec une vieille automobile devant le seuil (la grand-mère de Jimmy se tue d’ailleurs en conduisant cette auto), puis les couleurs s’éclaircissent, les formes s’estompent et la continuité des images nous amène vers William Corrigan, l’arrière grand-père qui travaillait comme vitrier. Il a participé à la construction de cette maison au 19e siècle, et à travers la fenêtre que ce dernier avait installée, Jimmy voit (ou imagine) le paysage que l’on pouvait contempler un siècle auparavant. Cette dernière image fait écho à la première case du pictogramme puisqu’on retrouve les mêmes maisons, seul le décor d’arrière plan ayant changé.

 

Avouons-le, j’ai ressenti une certaine jubilation à clarifier ce pictogramme, même si l’information qu’il contient est très réduite. Il explique simplement que Jimmy ne sait rien de son père et que sa mère a détruit tout ce qui pouvait alimenter ses souvenirs. Ce rébus est en revanche riche en significations informulables, car Chris Ware illustre de superbe manière le vertige que l’on peut ressentir en percevant le temps qui passe. Plutôt que de clarifier son récit, il nous fait partager une intuition fugace de son personnage, une impression de déjà vu, une évidence que la sensation du moment présent a déjà été perçue auparavant par d’autres.

 

Chris Ware a déclaré (toujours dans l’interview de BANG) qu’il « hait Milton Caniff » tout comme d’ailleurs le style de BD que développent ses imitateurs, et cette planche sophistiquée pourrait faire office de référence opposable. Il admire en revanche les langages visuels de Cliff Sterrett et Winsor McCay ou l’inventivité de George Herriman, et annonce que les Peanuts ont marqué son enfance. Dans Jimmy Corrigan, il adopte un dessin schématique aux contours nets, tracé d’un trait épais qu’il orne d’aplats de couleurs franches. Vu de façon superficielle, ce style pourrait évoquer celui d’Hergé, mais en découvrant les autres créations de Chris Ware (Quimby the mouse, Rocket Sam ou Big Tex), il devient évident que le dessinateur possède plusieurs manières. « Il existe une grande différence entre dessiner et faire de la bande dessinée » déclarait-il, en ajoutant que « l’image doit être rudimentaire et conceptuelle », et que faire de la BD, c’est « tenter de transcrire une histoire avec des symboles ». Dans Jimmy Corrigan, ses choix narratifs lui imposent un dessin proche de la fameuse « ligne claire », mais il n’en utilise pas la rhétorique car il n’essaie pas de pasticher le réel ou de créer des séquences productrices de mouvement. Il organise en fait ses pages de façon « symphonique » (c’est son propre terme) en assemblant les images ou les séquences autour d’un thème, sans nécessairement respecter un ordre chronologique. Il sait toutefois élaborer de belles séquences narratives, parfois pleines d’émotion comme cette scène où Jimmy se met à pleurer en présence de sa sœur et de son grand-père (il vient de faire leur connaissance).

 

Bien que la narration s’appuie avant tout sur les images, Chris Ware utilise volontiers les récitatifs. Il en détourne cependant le but, car il ne s’agit pas d’apporter des informations mais plutôt de rechercher un style décalé. Ces commentaires adoptent souvent un ton ironique, mais l’auteur peut aussi choisir un ton personnel et empreint de tendresse, comme par exemple cette longue séquence qui montre la solitude et le désarroi de James (le grand-père) pendant son enfance.

 

Certains récitatifs sont franchement humoristiques. Il y a par exemple cette séquence que l’on trouve en ouverture de l’ANL N° 8. William Corrigan (l’arrière grand-père) achète un journal dans les rues de Chicago. Cette action banale est accompagnée de commentaires encadrés, dont la typographie et le style rappelle les textes du cinéma muet, et cette séquence comique se réfère malicieusement aux « slapsticks » de Mack Sennett ou de Buster Keaton.

 Ce type d’intermède comique est assez rare dans « Smartest Kid on Earth », mais Chris Ware veut composer une  œuvre totale, et cela le conduit à alterner les genres. Voici la suite de cette séquence.

 

Le ton allègre de ces deux pages me rappelle par ailleurs l’ancien accompagnement musical des films muets. Les projections étaient souvent accompagnées d’une simple musique de piano, proche du ragtime, et j’imagine volontiers cet achat d’un journal accompagné par un air de Scott Joplin. Chris Ware a d’ailleurs consacré un magazine à ce genre de musique, et le Ragtime Ephemeralist est maintenant très recherché par les collectionneurs. Toutefois, il ne faut pas oublier l’existence d’une autre musique qui est propre aux images, et que l’auteur crée en l’absence de toute mélodie. Il décrit ainsi « une organisation saccadée de rythmes silencieux » qu’il faudrait avoir en tête en lisant certaines planches. Pour les images contemporaines, cet exercice me parait difficile, mais certains sons me viennent facilement à l’esprit en découvrant certaines scènes de la fin du 19e siècle, par exemple lors de cette visite de la grande exposition de 1893 à Chicago.

 La lecture du récit est bien sûr difficile avec ces sauts répétés dans le temps. Chris Ware les annonce souvent par de grandes images muettes et des changements de couleur. C’est ainsi que pendant une promenade, Jimmy Corrigan contemple le ciel et les arbres. Cette séquence baigne dans une teinte bleue profonde, puis le bleu s’éclaircit et il apparaît une couleur rose, symbole d’un retour au passé.

 Les images de la page suivante prouvent que nous sommes restés au même endroit, mais le calme champêtre des arbres est remplacé par l’orage de la guerre. Nous sommes transportés à l’époque de la guerre de Sécession, et l’auteur ne précise pas qui sont les soldats qui se tiennent à plat ventre pour échapper aux balles et aux obus. Pourrait-il s’agir de William Corrigan, l’arrière grand-père de Jimmy, qui a effectivement été blessé lors de cette guerre ?

 Cette irruption du passé n’apporte pas d’information définie et réveille la perplexité. Elle fait exploser la continuité du récit et on peut la considérer comme une échappée poétique, ou comme un de ces moments où la pensée supplante l’action. L’auteur s’attache de nouveau à un espace défini, à partir duquel il remonte le temps. En fait, ce saut temporel garde une certaine logique, car il se situe après une perte de connaissance de Jimmy, et on peut le comprendre comme un état de conscience intermédiaire, propice à l’évasion de la pensée. C’est un nouvel exemple de cet assemblage thématique des événements et de cette résonnance symphonique des images. Relevons qu’aux pages suivantes, le dessinateur nous montre une infirmerie de campagne au temps de la guerre de Sécession avant de revenir au présent, pour nous montrer Jimmy à l’hôpital. Chris Ware ne raconte donc pas une suite d’incidents et montre plutôt des connivences d’ambiance (les corps humains blessés) ou d’espace (les arbres et le ciel) qui débordent les limites temporelles. Cette construction musicale de l’histoire oblige le lecteur à suivre une pensée différente, construite à partir d’associations libres d’idées, d’échappées imaginaires et de bascules soudaines dans le temps ou l’espace.

 

Cette progression discursive et ces interruptions abruptes obéissent-elles à une logique psychanalytique ? On pourrait le penser en constatant les nombreuses remontées dans le temps, les séquences oniriques et les épisodes interrogatifs qui s’insèrent dans cette histoire. Cependant, comme dans la plupart des psychothérapies, cette accumulation d’images et de découvertes ne nous apporte aucune réponse essentielle. Qui est finalement Jimmy Corrigan ? La question reste presque entière après avoir lu ce livre, et on peut s’interroger si ce récit correspond bien à une quête d’identité. Chris Ware nous fait toutefois aimer son personnage, de façon progressive, et nous donne envie de mieux le comprendre. Certains mystères nous poussent à relire certaines scènes, et l’on ressent alors un petit miracle. Si la première découverte de « Smartest Kid on Earth » peut être ardue et déconcertante, la relecture se révèle au contraire riche de sens et jubilatoire. Les pièces du puzzle se rassemblent d’elles mêmes, et certaines correspondances d’images ou de comportements apparaissent en pleine lumière. De plus, l’élaboration d’une chronique familiale donne un autre sens à la vie de Jimmy, et réveille des questions qui dépassent l'enjeu d'une simple destinée individuelle. Il faut donc ne pas se presser dans la lecture, comparer les images et « déchiffrer » patiemment certaines séquences énigmatiques. La beauté de l’ensemble (je devrais plutôt dire sa musique) nous apparaît alors dans toute son évidence.

 

En fait, je suis en train de vous expliquer que « The Smartest kid on Earth » est un chef d’œuvre, mais cela, au fond, vous le saviez déjà ! Les intentions de l’auteur vous sont mieux compréhensibles mais le portrait de Jimmy reste imprécis. Il faut maintenant oser un travail d’interprétation, mais comme ce billet se prolonge, vous pourrez la lire dans une troisième partie qui sera mise en ligne dans quelques jours.

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18 octobre 2008 6 18 /10 /octobre /2008 11:13

La première bande est introduite par une affiche de couleur abricot et au titre flamboyant. Elle contient deux dessins où le « garçon le plus intelligent du monde » semble en bien mauvaise posture. Qu’il soit prisonnier des flammes ou qu’il s’envole au dessus des nuages, Jimmy semble balloté par des forces qu’il maîtrise mal. Tout au long du livre, cet éloge à l’intelligence du personnage principal ne trouve par ailleurs aucune explication précise .

 Segmentée par des lignes verticales et horizontales de couleur beige, l’image semble aplatie et proche de l’abstraction. On devine facilement qu’il s’agit d’une fenêtre, et le regard reste attiré par le bleu du ciel qui occupe le centre de la vignette. Le téléphone est immédiatement reconnaissable, et une onomatopée nous indique qu’il est en train de sonner.

La taille des cases se réduit et l’image devient séquentielle. La multiplication des vignettes prolonge la lecture, et ce ralentissement focalise le récit sur une conversation banale. Jimmy Corrigan est d’abord au premier plan, puis son visage disparaît de la case suivante tandis qu’un phylactère nous indique que la conversation se poursuit. Il ne semble pas y avoir grand-chose à apprendre, car Jimmy parle à sa mère en gardant une expression étonnée.

 La dernière image du strip conclut l’entretien téléphonique. Le centre de la case reste occupé par le ciel d’un bleu céruléen et notre regard reste attiré par cette couleur rassurante. Jimmy Corrigan est placé dans le coin inférieur de l’image et il tourne le dos au lecteur. Il remercie sa mère à qui il semble incapable de refuser quoique ce soit.

 La deuxième séquence n’est plus un strip et se présente comme un rectangle découpé en quatre vignettes.  Jimmy Corrigan se promène dans la rue d’une ville dont les décors sont représentés de façon simplifiée. Son passage réveille la dérision de ses concitoyens mais il ignore leurs remarques. Il a emporté une veste et un bonnet pour ne pas prendre froid à l’intérieur de l’épicerie et toute la séquence est structurée comme un gag. Nous apprenons en passant que Jimmy a un caractère pusillanime.

La troisième séquence narrative est dominée par la teinte jaunâtre des murs de l’hôpital.  Jimmy y donne quelques informations au sujet de sa mère, mais il se heurte à une certaine stupidité de la réceptionniste. Il garde un visage craintif et résigné, et ressemble à « Monsieur Tout-le-monde ». Cette scène n’est à nouveau qu’un simple gag et on ne sait toujours rien de Jimmy, hormis qu’il est timide et incompris de ses semblables.

Regroupées en une seule page, ces trois scènes proposent un ensemble coloré chatoyant, mais l’assemblage implique une lecture en suivant un trajet complexe. Les teintes bleues ou violacées du ciel y contrastent avec le jaune délavé de l’hôpital et l’orange des bannières. La présence des trois titres indique que les épisodes étaient au départ séparés, et leur rassemblement semble obéir à une logique thématique, sans préoccupation d'ordre chronologique. Plutôt que d’introduire son héros de façon classique, l’auteur adopte un regard d’entomologiste et accumule des observations apparemment prises au hasard, On retient de cette page que Jimmy est un personnage effacé, dominé par sa mère et incapable de s’affirmer en société.

Cette première planche est emblématique car elle annonce le style du récit tout entier. Derrière ses qualités esthétiques, l’accumulation d’anecdotes peu spectaculaires et l’absence d’un texte explicatif contraint le lecteur à un effort de décodage. Il faut interpréter les images et la personnalité de Jimmy Corrigan garde donc son mystère. Par un étrange paradoxe, le dessin précis des vignettes accentue l’abstraction qui entoure le personnage. Peut être que la suite de l’intrigue nous apportera quelques réponses.

 

La deuxième page se compose à nouveau de trois séquences distinctes. Leur disposition en bandes horizontales respecte cette fois le sens conventionnel de lecture, mais on est frappé par la savante asymétrie de leurs dimensions. A l’extrême minceur de la première bande (divisée en 10 cases) s’oppose la grande taille des trois vignettes inférieures que l’artiste orne de couleurs plus douces.

 Le premier strip nous montre Jimmy qui prend quelques photos. La banalité de cette vie semble soulignée par la petite taille des images.

La deuxième séquence nous remontre Jimmy au téléphone. Il parle cette fois-ci à Peggy, sa collègue de travail dont il semble amoureux, et il échoue lamentablement à obtenir un rendez-vous.

La troisième scène est muette. Elle montre la neige qui tombe sur des maisons sans charme, dans une cité vide et baignée d’une lumière olivâtre. Ce tableau correspond au paysage que voit Jimmy Corrigan depuis sa fenêtre, et il va revenir périodiquement au cours du récit. Il symbolise les pensées et la solitude du personnage.

Qu’apprend-on de nouveau sur le personnage avec cette deuxième planche ? Il n’y a en fait aucune information spectaculaire! Il fait de la photo, téléphone, et vit dans la solitude. L’auteur accumule les observations insignifiantes et ne semble marquer aucune empathie pour Jimmy Corrigan.

 

La troisième page est muette et parait encore plus énigmatique. Jimmy prend un avion qui survole quelques maisons pendant son décollage. L’auteur ne nous explique pas où il part, et la page suivante passe sans transition à un autre moment de vie. A défaut de la comprendre, le lecteur note l’agencement gracieux de cette planche. La symétrie de ses vignettes et de ses couleurs semble être la préoccupation principale de l’auteur.

 Les pages suivantes prolongent le mystère tandis le récit devient plus complexe. On découvre le début d’une journée ordinaire pendant laquelle Jimmy se rend à son travail, puis il reçoit une lettre étrange. Son père, qu’il n’a pas vu depuis sa petite enfance, l’invite chez lui pour faire connaissance. Jimmy s’interroge, regarde par la fenêtre, découvre un homme déguisé en Superman sur le toit d’un immeuble, puis constate que celui-ci se jette dans le vide. Troublé par ce suicide, il rentre chez lui, téléphone à sa mère, puis se perd dans un rêve où il s’imagine être un homme de fer. Le récit change alors insidieusement d’époque et on découvre un deuxième enfant qui est James Corrigan, le grand-père de Jimmy. Il vit à la campagne et supporte la tyrannie de son père William (l’arrière grand-père de Jimmy). L’intrigue devient confuse mais par miracle, on retrouve ensuite Jimmy Corrigan qui voyage toujours dans l’avion. Il s’est perdu dans des rêveries avant de s’endormir, et il se fait maintenant réveiller par l’hôtesse de l’air.

Ce résumé montre jusqu'à quel point l’intrigue n'est pas linéaire. En première lecture, il est d’ailleurs préférable d’avancer rapidement en survolant les intrigues parallèles, les séquences oniriques ou les digressions historiques afin de garder le fil de l’histoire principale. A la 88e  page, Chris Ware semble avoir pitié du lecteur et propose un bref résumé des événements racontés jusque-là. Je vous laisse découvrir ces deux pages ci-dessous (les images sont cliquables). Au départ, cela pourrait paraitre simple.

 La deuxième partie du résumé dévoile cependant la progression tortueuse du récit. Chris Ware accumule des événements sans lien apparent, alterne les effets de ralenti et les avancées rapides, et incorpore des événements familiaux anciens, tels que l’enfance de son grand-père à la fin du 19e siècle. Il mélange souvent scènes réelles et séquences oniriques sans donner d’indication graphique qui permette de les distinguer.

 La lecture de cette histoire oblige ainsi le lecteur à s’immerger dans un foisonnement d’images, d’ambiances et d’anecdotes, qui deviennent les pièces d’un gigantesque puzzle qu’il faut reconstituer. Devant ce bloc intimidant de 380 pages, il est tentant de segmenter cette œuvre massive en sous-unités plus faciles à appréhender. Il est alors logique de reprendre l’ordre chronologique des chapitres publiés dans l’Acme Novelty Library (ci-après ANL), la revue autoéditée par Chris Ware.

- L’introduction du livre (4 pages) reprend une brève histoire publiée dans l’ANL N° 1. Elle nous présente Jimmy dans sa petite enfance avec sa passion pour Superman et la visite d’un homme qui passe la nuit avec sa mère

- Le premier chapitre (30 pages) provient l’ANL N° 5, et il commence avec la planche inaugurale que je commente dans ce billet. Jimmy reçoit une lettre de son père (qu’il ne connaît pas), observe par la fenêtre le suicide d’un homme déguisé en Superman, fait quelques rêveries (dont celle de l’homme de fer), se tord une cheville, prend l’avion puis arrive à un aéroport où il fait connaissance avec son géniteur.
- Le deuxième chapitre (30 pages) correspond à l’ANL N°6. Jimmy et son père mangent un hamburger et commencent à faire connaissance. Son père parle sans arrêt tandis que Jimmy reste perdu dans ses pensées. Ils louent finalement un film vidéo et partent à la maison. Jimmy rêve, puis il se réveille dans l’appartement de son père où il apprend fortuitement qu’il a une sœur.
- L’ANL N°8 fournit la matière du troisième chapitre (32 pages). Tout commence par un flash back vers la fin du 19e siècle, et on découvre quelques scènes de l’enfance de James (le grand-père) qui est opprimé par son propre père. La grand-mère est malade dans une chambre, Chicago se construit, puis un « fast forward » nous ramène à l’ère contemporaine. Jimmy est sorti du domicile de son père et contemple la campagne avant d’être renversé par une voiture.
- Le quatrième chapitre (32 pages) provient de l’ANL N° 9. Il raconte le bref séjour à l’hôpital de Jimmy qui n’a qu’un saignement de nez. Son père se répand en longs bavardages sans intérêt.
- Le chapitre suivant (32 pages) a été publié dans l’ANL N° 11. Il nous ramène vers la fin de 19e siècle et décrit l’enfance de James. Son père (William) travaille sur le chantier de la grande exposition de 1893 et James subit son instabilité d’humeur. La grand-mère se meurt et l’enfant promène ses rêveries dans le jardin.
- Le sixième chapitre (32 pages) provient de l’ANL N°12 et nous retrouvons le face à face entre Jimmy et son père. Ils mangent dans un restaurant et Jimmy s’éclipse quelques minutes pour téléphoner à sa mère (en essayant de le cacher à son père). Il fait ensuite connaissance avec son grand-père qui est devenu presque centenaire. Son père lui annonce un dîner avec sa demi-sœur Amy, puis il quitte Jimmy pour faire des courses.
- Le long septième chapitre (84 pages) correspond à l’ANL N°13. Il nous raconte à nouveau l’enfance de James, peu avant que celui-ci ne soit abandonné par son père. Jimmy n’apparaît pas une seule fois au cours de cette longue digression historique.
- Le dernier chapitre (84 pages) provient de l’ANL N°14 et il est entièrement contemporain. Jimmy se rend à l’hôpital car son père a été victime d’un grave accident. Il y fait connaissance avec sa sœur Amy qui l’invite pour la soirée. Chez elle, il retrouve son grand-père et découvre des photos qui racontent l’histoire de sa famille. Le lendemain, Amy et Jimmy retournent à l’hôpital où un médecin les informe de la mort de leur père. Jimmy repart vers Chicago, désespéré et plus seul que jamais.

 

Telle est l’histoire de Jimmy Corrigan, mais il faut préciser l’existence d’autres récits qui ne sont pas repris dans « THE SMARTEST KID ON EARTH ».

 

Ainsi, l’ANL N°1 commence avec une brève parodie (sans titre) qui présente la mort de Jimmy et les réponses qu’il donne à Dieu (habillé en Superman) sur les actes de sa vie. Une deuxième histoire  intitulée « Souvenir book of Views » nous présente des événements survenus à des âges divers, et on peut signaler que ces pages ont été publiées dans le N°2 de la revue BANG. Un troisième récit en noir et blanc, intitulé « Jimmy gets out of the House » raconte une escapade en fusée de Jimmy qui est encore un petit enfant, puis la quatrième histoire (sans titre) est une suite confuse de scènes, et il est difficile de décréter si elles ont été rêvées (Jimmy est parfois recouvert d’une armure en fer) ou vécues (par exemple ses rencontres avec Peggy).

 Dans l’ANL N° 10 enfin,  une curieuse histoire d’enfance (24 pages) nous raconte  l'affrontement inégal du jeune Jimmy et de Nelson, un homme qui est amoureux de sa mère. Jimmy rencontre ensuite Superman, puis il est exilé sur une île déserte pour être puni de son comportement face à l’amant de sa mère. A la fin de ce « test », Jimmy est ramené chez lui par Superman.

 

Voilà, ce n'est qu'un début et la suite de ce billet (assez long) viendra dans 2 jours.

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12 octobre 2008 7 12 /10 /octobre /2008 07:54
Voilà, c'est la période des vacances, et je pars quelques jours.

Toutefois, je ne vous oublie pas et je prépare un long billet. A ce sujet, comme les "quiz" sont à la mode, je vous laisse une petite devinette. Voici une image du prochain livre que je vais chroniquer.

Cette vignette n'est pas très parlante, je l'admets. Il me semble cependant qu'elle n'est pas trop difficile, pour les érudits que vous êtes.

La réponse viendra en fin de semaine, avec ma chronique.

A bientôt !
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9 octobre 2008 4 09 /10 /octobre /2008 07:49

Aujourd'hui, rien qu'un billet superficiel et léger, déclamé avec le ton d'un archiviste !

Copyright est un fanzine de bandes dessinées paru à Genève entre 1972 et 1975. Trois ou quatre numéros ont été publiés à ma connaissance, et cette revue n’est pas recensée dans le BDM.

 

Le numéro 3-4, qui date de 1973, est sorti à  300 exemplaires. C’est un bulletin de format A4, d’environ 60 pages, imprimé sur du mauvais papier et agrafé de façon approximative. Les deux tiers sont consacrés à des interviews de Franquin, Derib et Peyo alors que les 20 pages restantes contiennent des commentaires sur les albums et les revues de l'époque.

 

Quel intérêt me direz-vous ? Eh bien, il n’y en a qu’un seul : c’est Franquin. Le journal contient une interview, bien sûr, ainsi que des dessins spécialement réalisés pour l’occasion.

 

Cet immense dessinateur était toujours d’une très grande gentillesse avec ses admirateurs. Selon l’éditorial, les illustrations publiées par le fanzine étaient inédites, mais la plupart de ces dessins vous sont néanmoins connus, car ils ont été publiés dans l’album Cauchemarrant.

 

Attardons-nous sur la couverture, dont l'image a été souvent reprise.

A cette époque, Franquin était en pleine forme, et il s'amusait à créer ces monstres. Il aurait pu en rester là, mais après avoir reçu un échantillon de la couverture, il décide d’en rajouter une couche. Il envoie donc à la rédaction de Copyright une lettre qui prend un ton indigné. Selon ses propres termes, « l’usage perfide » de cette image incite à croire que « les dessinateurs sont des monstres jumeaux, avec les mêmes deux grandes dents, le nez humide dans la même grosse tête de minus ». Je vous conseille de lire cette missive qui est le document le plus intéressant de cette page (l'image est bien sûr "clickable").

 

Franquin envoie deux autres dessins avec sa lettre à Copyright. Ce sont des portraits de Will et de Tillieux, destinés à   « prouver que nous avons tous notre personnalité ».


Voici donc Will, le "délicat conteur de Tif et Tondu".

Et voilà Tillieux, avec un "instantané pris alors qu'il vient de faire un de ces calembours dont il a le secret"
 Le fanzine contient deux autres pages de dessins qui n’étaient probablement pas tous inédits à l’époque. Franquin y glisse quelques allusions sympathiques à la rédaction de Copyright.

L'intérêt de cette lettre et de ces dessins, c'est qu'ils nous rappellent à quel point Franquin pouvait être serviable et sympathique.  Combien de dessinateurs célèbres enverraient aujourd'hui de nouvelles images inédites à un petit fanzine peu connu, simplement pour le plaisir de prolonger un gag ?

 

Bien sûr, ces dessins ne sont plus inédits depuis longtemps, mais j’ai pensé que certains d’entre vous seraient intéressés par les secrets de leur conception.

Voilà !  Fin de ce billet consacré à la plus déplorable des "collectionites".  Dans quelques jours, il y aura une vraie chronique et je vous promets que ce sera plus lourd !

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6 octobre 2008 1 06 /10 /octobre /2008 07:21

A ce stade, il faut mentionner un autre fil conducteur de l’intrigue, à savoir la rivalité qui oppose Ikkyû et son condisciple Yosô. Sakaguchi diabolise ce moine formaliste et rigide, et le présente comme un raté et un jaloux, incapable d’atteindre l’illumination. Son conformisme permet à Yosô de prendre de l’importance dans la hiérarchie des moines zen, et Ikkyû dénonce cette imposture.

 Alors qu’Ikkyû refuse les honneurs et s’éloigne du pouvoir politique, Yosô renie l’exemple de son maître Kasô et se soumet au système corrompu des 5 monastères. Il accumule les richesses et parvient à obtenir le titre suprême dans la hiérarchie zen. A l’aube de la vieillesse, ces succès le laissent toutefois anxieux et insatisfait et il sombre dans le nihilisme et le désespoir.

Cet affrontement permet à l’auteur de nous faire découvrir l’histoire du bouddhisme japonais. Sakaguchi décrit avec beaucoup de détails la vie de ses animateurs, l’enracinement progressif du zen dans la société japonaise, et ses liens avec le pouvoir politique. Je dois avouer que la découverte de cette religion complexe m’a autant intimidé que fasciné, et il est difficile de tout comprendre sans avoir de solides connaissances de l’histoire du zen.

Sakaguchi nous offre aussi de nombreuses séquences didactiques sur l’histoire du Japon pendant l’ère Muromachi, et c’est le troisième fil conducteur de cette œuvre monumentale. Je ne chercherai pas à résumer ici tous les événements de cette époque trouble marquée par une mise à distance de la Chine, par une scission de l’empire et par une succession de guerres civiles et de révoltes. Au départ, ces vignettes historiques semblent être de simples marques temporelles dans la progression du récit, puis elles prennent progressivement une place prépondérante. Loin de se limiter à quelques explications politiques, Sakaguchi nous raconte finalement un siècle d’histoire japonaise. Ces précisions historiques sont présentées dans un style différent, composé de grandes illustrations réalistes et de longs récitatifs.

Les batailles, les affrontements politiques et la misère du peuple nous sont présentées sans détour, et le dessinateur confronte habilement ce contexte historique mouvementé avec la quête solitaire d’Ikkyû. Il fait revivre avec bonheur la vie du Japon au Moyen-âge, comme par exemple dans cette scène portuaire.

 Mentionnons encore un quatrième thème récurrent dans le récit qui est l’histoire du théâtre Nô. J’avoue ne pas avoir suivi avec beaucoup d’intérêt les rivalités apparues entre les successeurs de Zeami, le grand fondateur de ce genre théâtral, mais ces séquences costumées permettent à l’auteur de changer de regard et de commenter l’époque. La description d’une philosophie propre au théâtre Nô donne au récit une ampleur supplémentaire et la carrière de Zeami semble être un écho de la destinée d’Ikkyû. L’auteur crée par ailleurs un contraste visuel, car il dessine ces séquences théâtrales avec un style plus figé, le masque blanc des acteurs se détachant avec force d’un décor souvent obscur. La référence graphique ne semble pas être le manga mais plutôt le monde des masques peints

 L’auteur entremêle ainsi tous ces thèmes pour créer une histoire complexe et majestueuse. Sakaguchi ne nous raconte pas simplement la destinée d’un héros, mais il reconstitue l’ambiance de toute une époque. Il accumule anecdotes historiques, histoires légendaires et récits imaginaires pour créer un monde aux passions multiples, aux coutumes étranges et à l’énergie conquérante. Cette œuvre polyphonique garde cependant une certaine simplicité grâce à l’émergence d’un personnage central dont la recherche authentique domine les soubresauts d’une société en crise. L’auteur arrive par ailleurs à nous charmer en introduisant des séquences d’humour ou des images poétiques au sein de ces luttes de pouvoir. C’est ainsi qu’aux scènes de bataille succèdent la beauté de séquences champêtres, que le discours allégorique des acteurs du théâtre nô est suivi de discussions triviales entre paysans et qu’aux soucis de carrière des moines bouddhistes s’opposent les exploits amoureux d’Ikkyû. Il en résulte un univers vivant et fascinant, dont les incohérences et les passions nous semblent très humaines.

 Je ne suis pas croyant, mais je reste intrigué par cet état d’illumination que décrivent les mystiques, et qui correspond au satori atteint par Ikkyû. Dans son livre sur la Philosophie éternelle, Aldous Huxley a longuement commenté diverses expériences équivalentes, proches de la béatitude chrétienne, et que l’on retrouve dans toutes les traditions religieuses. Les bienheureux qui atteignent cet état tiennent des propos énigmatiques, et les textes d’Ikkyû présentent le même mystère. Ses poèmes parlent à notre inconscient, et leur force est égale à celle des plus grands mystiques.

 Cette philosophia perennis est souvent associée à une notion de sainteté, mais la vie d’Ikkyû dément avec malice cette illusion. Sans chercher à donner la moindre explication, Sakaguchi expose des faits, des anecdotes ou des propos subtils et cette absence de cadre théorique renforce leur séduisant mystère.

Pour Ikkyû, le satori n’est pas un état mais une recherche dynamique. Cette quête passe par la pratique de la méditation, mais aussi par une attention au quotidien et une simplicité qui lui autorise un humour parfois caustique ou un comportement grossier. Cette constatation m’a rappelé une anecdote rapportée par Lanza del Vasto dans son livre du Pèlerinage aux sources. Cet écrivain y relate sa rencontre aux Indes avec le fameux Maharshi Ramana, qualifié de « bienheureux » et considéré comme « celui qui sait ».

Lanza del Vasto observe avec un certain dépit ce vieillard chenu et silencieux, dont le « visage débonnaire et vacant » semble incapable de produire une parole intéressante. Il décrit ensuite de façon caustique la servilité de ses disciples et cette description est étonnante : « l’encens fume et les prosternations se succèdent. Le Bienheureux ne voit rien de tout cela. Le Bienheureux chasse une mouche du bout de son nez. Parfois il fouille une boîte et il en tire une feuille, il mâche le bétel et la noix muscade : Dieu mâche le bétel et la noix muscade.  Parfois il lit le journal, alors Dieu lit le journal. Parfois il ouvre toute grande la bouche et il rote. Dieu rote. »

 

On retrouve chez Ikkyû la même innocence, la même naïveté pragmatique en face du monde. Il savoure l’existence, regarde le ciel, affronte la pauvreté avec le sourire et recherche la vie partout où elle se trouve. Lorsqu’il se retrouve face à Yosô, il renonce à opposer des arguments théologiques au discours arrogant de son rival, et garde un sourire ébahi et des yeux illuminés. Et puis …

  … en plein débat, il pète avec une joyeuse insouciance et cela ne lui fait pas perdre sa contenance.

Dieu pète !

 

Le dessin de ce livre rassemble différents styles et Sakaguchi alterne les genres avec maîtrise, avec le souci de rester adapté à son sujet. La trame principale reprend les standards du manga de Tezuka, dont Sakaguchi a été l’élève, mais il y a une certaine dureté dans la représentation des visages qui ne ressemble pas à Tezuka, et qui me parait plus proche de la manière d’Otomo. Les décors sont souvent à peine esquissés, mais certaines images sont plus élaborées. Parfois, on découvre de grandes illustrations en pleine page qui évoquent certains artistes de l’estampe japonaise comme Hokusai.  

Sakaguchi introduit souvent peu de décors dans ses vignettes, mais cette nudité alterne avec d’autres images au décor fouillé et réaliste. Ces illustrations reconstituent alors avec précision les façades des temples zen ou certains quartiers historiques de Kyoto à l’époque médiévale. Ces contrastes de style permettent de garder à chaque page autant de variété que d’équilibre.

Au delà du dessin des personnages ou des décors, Sakaguchi excelle dans la représentation des combats ou des scènes de foules, et parfois ces grandes vignettes occupent toute la page. Il reconstitue également des scènes de combat, peu fréquentes mais qui surprennent par leur violence au milieu de cette histoire au rythme assez paisible.

  La mise en page est généralement assez simple, avec des suites de trois à six cases bien délimitées et dont l'ordre chronologique est évident. Le dessinateur sait toutefois dépasser ce schéma en utilisant de grandes illustrations en pleine page, ou en introduisant certaines vignettes non cadrées, suggestives d’émotion, qui induisent un temps d’arrêt dans la lecture.

Toute l’œuvre frappe ainsi par ce graphisme maîtrisé et sans effet inutile. Sakaguchi sait créer de belles images, mais il se contente souvent d’illustrer sagement cette biographie, en recherchant la plus grande vérité d’expression. Le style qu’il emploie est toujours approprié à leur sujet, et l’auteur varie avec justesse le rythme de même que les ambiances du récit.

 

Je sais peu de choses sur Hisashi Sakaguchi qui est décédé assez jeune, et il n’y a que peu de renseignements sur le Web à son sujet. Cet artiste a d’abord travaillé dans les studios de dessin animé de Tezuka, puis il a commencé une carrière personnelle dans les années 1970. Il accède à la notoriété en 1984 avec Ishi no Hana (Fleur de Pierre), une œuvre de 1400 pages qui raconte l’histoire d’un village serbe pendant la dernière guerre, et la traduction française (chez Vent d’Ouest) de cette histoire est malheureusement restée inachevée. Il dessine ensuite Version, un manga de science-fiction, qui a été traduit par Glénat, avant de créer Ikkyû de 1993 à 1995. Il est décédé peu après avoir terminé cette œuvre, et a été primé à titre posthume.

 

Ikkyû a été publié à deux reprises. Glénat l’a édité intégralement en 4 tomes de 1996 à 1997, au format d’un manga mais en gardant le sens de lecture occidental (ce qui est bien agréable pour les non initiés). Cette édition est malheureusement épuisée, et une réédition en grand format (et en 6 tomes) a été faite par Vents d’Ouest entre 2003 et 2006. Cette publication au format européen est moins heureuse car l’agrandissement épaissit les détails du dessin de Sakaguchi et les trames y perdent leur délicatesse. Malheureusement, c’est aujourd’hui la seule édition disponible.

 

Voilà ! Je ne peux que vous conseiller de lire et de relire cette œuvre d’une grande richesse, qui dépasse le niveau d’un simple divertissement et qui délivre un message d’un grand humanisme. L’auteur y exploite de façon adulte les possibilités du roman graphique et on ne ressort pas indifférent de la découverte de ces pages tour à tour didactiques, provocantes, poétiques ou énigmatiques. Ikkyû est un personnage fraternel et mystérieux que l’on n’oublie pas.

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4 octobre 2008 6 04 /10 /octobre /2008 11:40

Je connais mal les mangas, et il faut reconnaître que j’apprécie peu la lecture de droite à gauche. J’ai longtemps cherché les chefs d’œuvre qui devaient exister dans cet univers riche et mystérieux, et l'exploration a été lente et pénible. J’ai peu d’affinité pour les histoires de robot ou les jeunes motards qui traversent les ruines de Tokyo, mais tout a changé en 1997 lorsque j’ai découvert Ikkyû, le manga dessiné par Hisashi Sakaguchi.

A la fois moine zen, poète et philosophe, Ikkyû a vécu au Japon au 15e siècle. Ce personnage énigmatique, mystique et paillard s’est distingué en critiquant les institutions sociales et religieuses et en établissant une voie originale de réalisation personnelle. Son irrespect de l’autorité l’a rendu populaire et divers récits (les Ikkyubanashi parus au 17e siècle) ont immortalisé le personnage. Ikkyû est reconnu comme un grand calligraphe et il a laissé des peintures, mais son œuvre littéraire (écrite en chinois) reste mal connue au Japon. On peut découvrir ses poèmes sur le Web (mais en anglais) et il existe des traductions françaises de ses œuvres. Son livre le plus important est Nuages fous, un recueil de poésies qu’il avait publié à la fin de sa vie, mais on peut aussi s’intéresser à la Saveur du Zen, suite de koans décryptés par Ikkyû et commentés ensuite par ses disciples.

Malgré certaines incertitudes, la vie d’Ikkyû est assez bien connue. Il a vécu de 1394 à 1481 et serait le fils caché de l’empereur Gokumatsu et d’une concubine (tous les historiens ne semblent pas d’accord sur ce point). Il entre à l’âge de 6 ans dans un monastère zen où il montre tout jeune un très bon esprit critique. Il y suit l’enseignement du bouddhisme Rinzai, apprend le chinois et se révèle doué pour la poésie. A 17 ans, il abandonne le formalisme étroit de cette école pour suivre l’enseignement de Ken.Ô, un maître bouddhiste qui vit dans la pauvreté. A la mort de celui-ci, il devient l’élève de Kasô Sodon, un autre maître du zen dont l’enseignement repose sur le respect d’une discipline sévère et la méditation des « koans ». Il reçoit le nom d’Ikkyû (qui signifie « un repos ») après avoir résolu une de ses énigmes, puis atteint le « satori » (que l’on pourrait traduire par illumination) à l’âge de 26 ans. Il quitte  ensuite les monastères et commence une vie d’errance, en restant proche du petit peuple. Il s’enivre, fornique et prétend mieux respecter ainsi l’esprit originel du zen qu’en se conformant à des conventions religieuses stériles. Il accueille quelques disciples (le premier étant Sôgen), fonde un temple à Sakai en 1432, critique les moines des grands monastères en 1435 puis reconstruit le temple Myoshô-ji en 1456. Il continue à créer des poèmes et des aphorismes, fait de la peinture et devient un propagateur de la « Cérémonie du thé » et de l’art des jardins. A la fin de sa vie, il tombe amoureux de Shinmé, une femme aveugle, puis devient à 80 ans le maître supérieur d’un monastère réputé où il ne vivra jamais.

 Pour reconstruire la biographie de ce personnage étrange, Hisashi Sakaguchi rassemble faits historiques et récits populaires, utilise les écrits d’Ikkyû lui-même, et n’hésite pas à imaginer des anecdotes pendant les périodes peu connues de sa vie. Il compose ainsi un récit de 1200 pages, réparties en 27 chapitres, qui commencent à la naissance et se terminent à la mort du personnage. Plusieurs fils conducteurs apparaissent dans ce livre, mais l’intrigue principale s’attache bien sûr à suivre la quête d’identité accomplie par Ikkyû. C’est ainsi que Sakaguchi introduit son récit en illustrant les frasques de ce moine excentrique qui scandalise la société qui l’entoure. 

Comment devient-on cet ivrogne désinhibé et provocateur, qui semble déshonorer le bouddhisme zen ? Tout commence avec l’arrivée d’Ikkyû dans son premier monastère, lorsqu’il n’est qu’un enfant fragile et affamé. Il subi des sévices corporels (et mêmes des actes pédophiles) et semble écrasé par une discipline inhumaine. Le dessinateur nous présente quelques scènes très fortes de maltraitance.

Ikkyû ne garde toutefois pas longtemps cette posture de victime. Bien que très jeune, il se montre capable de désamorcer l’autorité des supérieurs et utilise avec astuce sa logique et son esprit de répartie. Sakaguchi reprend certaines anecdotes issues des Ikkyubanashi et elles illustrent de façon savoureuse le charisme du personnage.

Devenu adolescent, Ikkyû quitte le monastère pour aller suivre l’enseignement de Ken.ô, et ce choix se révèle capital dans son existence. Ken.ô est un maître marginal du zen, et on ne sait pas vraiment ce qu’il a enseigné à Ikkyû. De façon habile, Sakaguchi nous présente un vieux moine d’aspect négligé, aux propos énigmatiques, qui se comporte de façon rustique et ne semble pas donner d’enseignement. 

Ikkyû exécute les taches ménagères et s’interroge. Ken.ô lui interdit de se livrer au zazen (la méditation) et répond aux questions de son élève par d’autres interrogations. Ce maître est une énigme vivante, et  meurt quatre ans après sans lui donner d’explication. Ikkyû est désespéré et se jette dans la rivière pour mettre fin à ses jours, avant de se résigner à vivre.

Il cherche alors un nouveau maître et choisit Kasô Sôdon. Ce dernier est adepte de la discipline zen la plus stricte et refuse toute corruption, toute richesse matérielle et tout lien avec le pouvoir politique.

La vie est très dure pour les élèves de Kasô qui ne mangent pas tous les jours. Ils doivent accomplir un travail répétitif  en mélangeant des herbes, mais cette activité leur permet de méditer certains koans. A l’âge de 25 ans, Ikkyû franchit une première étape en résolvant l’énigme des trois bâtons.

 Un an plus tard, Ikkyû parvient à l’état de « satori ». En méditant sur une barque, il entend le cri d’une corneille et son esprit est happé par le monde qui l’environne. Sakaguchi illustre cet événement avec une grande simplicité.

Relevons au passage le changement de mise en page qu’adopte le dessinateur pour présenter cet événement. Il abandonne les successions chronologiques de cases et dessine de grandes illustrations « hors cadre », qui touchent les bords de la page. Cet effet de style est souvent utilisé de façon gratuite par certains dessinateurs contemporains (pour donner une impression de virtuosité), mais Sakaguchi l’utilise de façon suggestive.  Il symbolise ainsi l’arrêt du temps et l’explosion intérieure ressentie par son personnage.

 

Kasô le désigne comme son successeur mais Ikkyû refuse de faire une carrière religieuse. Il reste encore quelques années au monastère pour s’occuper de son maître malade, mais s’éloigne des pratiques rituelles. Il reste proche de la nature, raille le formalisme stérile des bonzes et manifeste ses premières excentricités, par exemple en se rendant en haillons à une grande cérémonie commémorative.

 Ce comportement d’Ikkyû reste conforme avec les idées de certains maîtres zen. Rinzai par exemple recommandait une certaine méfiance envers les rituels sacrés, et préconisait la recherche de l’éveil à travers l’accomplissement de petites taches quotidiennes.

Ikkyû pousse à l’extrême cette philosophie en adoptant un comportement libre de toute obligation protocolaire. Il recherche le plaisir de chaque instant et mène une vie vagabonde et scandaleuse, sans se préoccuper des conventions ou de la hiérarchie religieuse. Il dédaigne les préceptes monacaux (comme l’interdiction de manger la viande) et ne dissimule pas les relations sexuelles qu’il entretient avec certaines femmes.

 Sakaguchi ne présente pas Ikkyû comme un libertin, mais plutôt comme un homme amoureux qui essaie de faire face à ses sentiments. Nous le voyons d’abord rencontrer une femme qu’il aime sans espoir, puis il reporte cet amour envers des prostituées qu’il fréquente sans aucun remord. Plutôt que de refouler sentiments, peurs et désirs, Ikkyû accepte sa nature humaine et recherche la vérité de l’instant. Sakaguchi l’illustre par quelques séquences très sensuelles, mais il imagine aussi des rencontres pleines d’humanité et de poésie.

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27 septembre 2008 6 27 /09 /septembre /2008 08:30
Pendant toute mon enfance, je me suis passionné pour l’histoire et j’ai dévoré les livres que je pouvais trouver sur le sujet. C’étaient bien souvent de vieux manuels scolaires au contenu schématique, mais j’éprouvais une réelle fascination à découvrir ces drames mystérieux survenus avant ma naissance. J’étais pris par le vertige de la connaissance et il faut l’admettre, j’appréciais surtout la petite histoire, ainsi que la succession de guerres et d’événements pittoresques qui façonnent l’identité d’une époque.

 

Ai-je acquis une meilleure connaissance de la vie après toutes ces lectures compulsives ? Je n’oserai pas l’affirmer. Des professeurs m’ont depuis enseigné avec compassion que l’histoire politique et les récits de guerre étaient d’abord un moyen de fabriquer de bons soldats. Ma fascination pour le passé ne s’est pas éteinte, mais en bon élève je m’intéresse aujourd’hui à l’histoire de la science et des civilisations. J’ai parfois le sentiment que toutes ces connaissances accumulées sur d’anciens conflits sont devenues suspectes, et que cette érudition guerrière est la marque d’un esprit primitif.

 

Au temps de la Grèce Antique, la guerre était considérée comme une activité noble et valorisante. Selon Héraclite, la guerre « engendre tout et règne sur tout » et Platon estime que la guerre et l’usage de la guerre forment les bases de la République. C’étaient ainsi le courage, l’habileté combattante et la gloire militaire qui procuraient une dignité sociale plutôt que la philosophie ou le renom artistique.  Ces vertus guerrières expliquent l’épopée des guerres médiques et ont rendu l’armée grecque invincible pendant deux siècles. Elles ont aussi favorisé le déclin de leur civilisation après la coûteuse guerre du Péloponnèse et cette époque, racontée par Thucydide, reste un fascinant sujet de réflexion pour les amateurs d’histoire.

 

La maîtrise militaire des grecs provenait de leurs avancées technologiques (nouvelles armes et nouvelles tactiques), de la discipline de leurs troupes et surtout d’un service militaire organisé et imposé à tous les citoyens. Pour comprendre la supériorité de leur armée, il faut évoquer ce citoyen soldat, éduqué, entraîné et bien motivé, agriculteur ou citadin pendant la majeure partie de l’année, et redoutable hoplite pendant la saison guerrière. La phalange grecque rassemblait ces soldats en rang très serrés, protégés par une barrière de boucliers et de longues piques, et elle a paru invulnérable à tous ses adversaires pendant deux siècles.

 Après la victoire contre leurs puissants adversaires perses, la question cruciale fut de savoir quelle cité grecque dominerait les autres. Des tactiques furent imaginées par les stratèges pour prendre un avantage sur l’adversaire. Pour vaincre une armée d’agriculteurs-soldats, il est tentant de s’attaquer à leurs récoltes, et c’est ainsi que les batailles rangées furent remplacées par une guerre logistique au long cours. La tactique favorite de Sparte était d’attaquer régulièrement les paysans de l’Attique pendant les moissons.

 Il y avait de multiples cités rivales dans cet affrontement, mais grâce leur prestige victorieux acquis face aux perses, Sparte et Athènes étaient les deux puissances principales. Elles regroupaient autour d’elles un réseau complexe d’alliances, et une guerre larvée s’était déjà établie plusieurs décennies avant que n’éclate la véritable guerre du Péloponnèse en 431 avant JC.

 

Sur le plan strictement militaire, l’infanterie spartiate semblait bénéficier d’une supériorité indiscutable. Ses soldats étaient de vrais professionnels, car les travaux de la terre à Sparte étaient laissés aux ilotes, véritables esclaves grecs originaires de la campagne et de la Laconie environnante. Cette organisation sociale était le point faible de Sparte et Athènes chercha souvent à créer des révoltes au sein de cette population opprimée.

 Face à la redoutable phalange spartiate coalisée avec les cités rivales de Béotie et du Péloponnèse, il y avait Athènes, cité aux multiples ressources, née de l’entente des paysans d’Attique, des marchands de la cité et des marins du Pirée. Il y avait aussi l’intelligence de son stratège qui s’appelait Périclès.

 Dès l’entrée en guerre, Périclès choisit de rompre avec la tradition et de ne pas protéger ses campagnes. Il organise le repli des paysans de l’Attique derrière de hauts remparts, car la richesse d’Athènes et l’activité des marchands lui donne assez de ressources pour nourrir toute la population pendant des années. Sur le plan militaire, il utilise la puissance de la flotte athénienne  en créant un blocus autour de Sparte, et en débarquant périodiquement les troupes athéniennes sur le terrain de son choix.

La guerre est sans merci, mais les hoplites respectent certaines traditions religieuses. Certains sites, comme Olympie, restent sacrés et aucun grec n’oserait y apporter la guerre. Les temples sont d’ailleurs des lieux de refuge, et c’est là que Jacques Martin fait débuter son histoire. Nous découvrons sur la première image de son livre un temple dédié à Artémis, qui est entouré d’un lac considéré comme sacré. Nous sommes probablement en Attique, en 435 avant JC.

 Orion, un guerrier du nord de la Grèce, se tient pensivement au bord du lac. Il remarque qu’un village est attaqué par des cavaliers armés et vole au secours des paysans. Un des agresseurs est capturé et Orion l’emmène à Athènes. Une fois en ville, il est accueilli avec méfiance et apprend que son prisonnier est un noble athénien. Il est accusé de meurtre par les magistrats de la ville, mais Périclès prend sa défense.

 Orion est acquitté, puis il accepte une mission que lui confie Périclès. Il doit se faire passer pour un ennemi d’Athènes et aller à Sparte pour y provoquer une sédition chez les ilotes. Orion est emmené par un bateau au sud du Péloponnèse, puis attaché à un poteau où des marins le maltraitent. Il perd connaissance avant d’être délivré par une compagnie de soldats qui l’emmène à Sparte.

 Orion découvre la société spartiate et fait connaissance avec le général Brasidias, futur héros de la guerre du Péloponnèse. Il y rencontre également Hilona, une jeune ilote dont il tombe amoureux.

Les spartiates organisent une « chasse aux ilotes », un divertissement sanguinaire de la haute société, et Hilona fait partie des proies désignées. Orion décide de la sauver et la cache à l’intérieur d’un temple. Il organise ensuite son évasion, en compagnie d’un groupe d’ilotes. Les spartiates se méfient de lui, mais Orion s’enfuit la nuit suivante avec ses complices.

Le lendemain, les spartiates constatent cette évasion avec colère, et Brasidias mobilise une petite troupe pour partir à la chasse d’Orion. Les fuyards traversent les montagnes et les vallées du Péloponnèse, puis ils empruntent un bateau de pêche juste avant d’être rejoints. Brasidias se dirige alors vers Corinthe, et nous découvrons cette ville que Jacques Martin reconstitue avec splendeur.

Brasidias sollicite l’aide de ses alliés, et les navires corinthiens attaquent le bateau de pêche  d’Orion. Les fuyards se retrouvent à nouveau sur le continent, et découvrent que les spartiates leur barrent le chemin. Orion les emmène vers le temple d’Artémis où ils trouvent refuge.

Les fuyards essaient de s’échapper en marchant dans la rivière qui sort du lac (dont l’eau est sacrée), mais elle se transforme ensuite en torrent, et la plupart des ilotes périssent. Orion et Hilona parviennent jusqu’à la mer puis ils rejoignent Athènes grâce à un bateau. C’est alors que la troupe spartiate arrive devant les murs athéniens et Brasidias exige qu’on lui rende les évadés. Périclès doit résoudre un dilemme.

 Le stratège accepte de livrer Hilona aux spartiates, sans faire d’autre concession. Brasidias accepte, car le désespoir d’Orion constituera une belle vengeance. Lorsque notre héros constate la disparition de sa bien-aimée, il s’en prend à Périclès, puis il quitte Athènes avec amertume.

Jacques Martin a souvent déclaré que la Grèce le fascinait davantage que la société romaine. Dans Le lac sacré, il décrit avec un plaisir évident cette époque mal connue du grand public, mais loin de nous présenter un monde idyllique, il nous raconte au contraire une histoire de trahisons répétées. On découvre ainsi la trahison de nobles athéniens (dont la manœuvre est déjouée par Orion), puis celle des marins qui se livrent à des jeux cruels sur le héros attaché à son piquet. Orion lui-même, une fois introduit dans la cité spartiate, trahit en quelque sorte ses sauveteurs (même si il ne fait qu’accomplir la mission prévue) avant d’être trahi par Périclès lui-même lorsque celui-ci sacrifie Hilona au nom de la raison d’état. Ce récit évoque une vision amère de la civilisation grecque, mais Jacques Martin évite tout manichéisme et recherche la vérité humaine dans ce monde de guerriers qui ne permet aucune faiblesse. La passion qui anime les personnages est une caractéristique de son univers, et ceux-ci se montrent capables d’actes calculateurs aussi bien que de décisions impulsives. La morale s’efface souvent derrière les intérêts personnels, et à l’exception d’Orion, la plupart des personnalités se révèlent ambigues. Périclès en particulier présente des zones d’ombre derrière son charisme, mais il assume ses choix et fait face avec dignité aux reproches d’Orion.

 Jacques Martin est passionné par l’histoire, et cet album lui permet d’abord de dessiner de superbes images d’Athènes ou de Corinthe. Il décrit également avec précision les rivalités entre cités grecques, et la complexité de leurs stratégies. Cet âge d’or de la Grèce (le fameux Siècle de Périclès) correspond d’ailleurs aux dernières années de la splendeur athénienne, et la ville va entrer dans une période de décadence dès la Guerre du Péloponnèse. Jacques Martin décrit avec fascination cette société divisée, que des rivalités multiples vont bientôt précipiter vers sa chute. Sa reconstitution historique est imprégnée par un mélange de nostalgie et d’esprit critique.

Il y avait dans cette société athénienne de nombreuses personnalités fascinantes, et Jacques Martin s’ingénie à redéfinir leur portrait. Nous découvrons ainsi Socrate comme un libre penseur, mais aussi (dans l’album suivant) comme un paillard dont les relations avec le jeune Alcibiade peuvent être considérées comme équivoques. Périclès reste quant à lui un chef charismatique et un habile orateur, mais son dévouement au bien public ne l’empêche pas de se montrer opportuniste ou même machiavélique.

 Les planches de Jacques Martin sont construites avec une savante complexité. Le dessinateur reste fidèle à une présentation classique de trois bandes par page, mais il varie la dimension de ses cases en fonction des nécessités du scénario. Il a plusieurs fois déclaré son refus de « faire de la barbe à papa », car c’est ainsi qu’il nomme ces pages qui ne contiennent que deux ou trois grandes images, et qui diminuent la densité du récit. Pour l’auteur d’Alix, la planche doit satisfaire un idéal esthétique tout autant que les nécessités de l'intrigue. Elle contient en moyenne 8 à 10 cases, et l’accumulation de détails dans ses vignettes ne l’empêche pas d’organiser des séquences narratives efficaces. C'est ainsi que l'on peut découvrir ci-dessous comment il utilise la verticalité de certaines images pour suggérer la profondeur du précipice et le mouvement de chute des soldats spartiates.

 Il faut  bien admettre que la richesse des illustrations, la grande précision des décors et le nombre élevé d’images très élaborées sur une même page peuvent donner au lecteur moderne un sentiment de saturation. Il existe peu d’images intermédiaires dans les planches de Jacques Martin et chaque vignette arrête le regard par son élaboration esthétique, la qualité de ses couleurs ou l’abondance du texte. Le dessinateur cherche toutefois à maintenir un équilibre, et après une succession de petites cases verticales à fonction narrative, il aère volontiers son récit en y intercalant de larges images contemplatives.

 Le dessin de Jacques Martin se caractérise par sa rigueur et son classicisme assumé. L’auteur a expliqué dans des interviews (en particulier dans le N° 27 de Phénix) comment les critiques d’Hergé l’ont incité à revoir son dessin, à mieux  utiliser les règles de la perspective et à perfectionner la mise en place des décors. Il a étudié les peintres classiques et son graphisme trahit l’influence de peintres qu’il apprécie comme Ingres et David. Toujours dans la même interview, il précise que ses images sont centrées à droite pour mieux correspondre au sens de la lecture, et que d’ailleurs tous les grands peintres semblent adopter ce mode de construction. Cette volonté de classicisme l’amène à détailler ses décors de manière minutieuse et à soigner la gestuelle de ses personnages. Dans certaines vignettes, ses modèles maintiennent une posture très droite, en faisant d’amples gestes avec les bras, et leur attitude indique leur énergie et leur détermination. Cette recherche du mouvement élégant a parfois été interprétée comme de la raideur.

Ce classicisme graphique peut dans certains cas figer les gestes et ralentir le mouvement, mais Jacques Martin a toujours su créer de belles séquences dynamiques. Dans ses récits, les personnages restent toujours en mouvement, et on les voit marcher, courir ou sauter comme le fait par exemple Orion lorsqu’il s’enfuit d’Athènes.

 Dernier récit complètement dessiné par Jacques Martin, cet album apparaît comme un chant du cygne. Sa production s’est ensuite ralentie, puis une maladie des yeux (la dégénérescence maculaire) l’a empêché d’achever l’album suivant. Le deuxième album d’Orion (le Styx) a été achevé par Christophe Simon avec habileté, mais les élèves ne pourront jamais égaler le maître.

 

Avouons-le, cet album hiératique et pessimiste est avant tout une magnifique leçon d’histoire, et vous savez maintenant combien j’apprécie cette matière. C’est aussi une exploration passionnée de la civilisation grecque, et cette longue poursuite à travers le Péloponnèse devient pour le lecteur une magnifique promenade dans la Grèce antique. C'est ainsi qu'Athènes, Sparte, Corinthe et le lac sacré sont les étapes successives de ce voyage magique, et la précision des images est si grande qu’il ne nous vient pas à l’idée de douter de l’authenticité de ces lieux.

 

Pendant la relecture toutefois, je me suis demandé où se situaient ce temple et ce lac paradisiaque. J’ai fait des recherches et il en ressort que si de multiples sites ont été dédiés à Artémis, aucun d’entre eux ne correspond à celui de Jacques Martin. Ce lieu enchanteur est né de son imagination, mais ma déception initiale s’est vite associée à un sentiment d’émerveillement. Même si ne pourrais jamais retrouver le lac sacré dans la Grèce actuelle, la bande dessinée une nouvelle fois démontré sa magie, celle qui nous amène à nous perdre entre le réel et l’imaginaire.

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Published by Raymond
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