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6 août 2008 3 06 /08 /août /2008 07:33

L’accent de vérité de cette histoire provient aussi des personnages qui sont composés avec précision et habileté. Brisant et Fernay représentent il est vrai des archétypes, mais Tillieux introduit des nuances dans leurs caractères, et il n’existe finalement pas de bons ni de mauvais. Même le capitaine Moose, que l’on peut considérer comme le traître de l’intrigue, reste capable d’être humain et de se comporter avec élégance. On sent d’ailleurs que Tillieux aime le monde des hommes qui travaillent. Il les décrit au quotidien et même leurs actes héroïques ne les éloignent pas des soucis vitaux tels que le besoin d’argent (cela coûte cher, une remorque qui casse) ou la recherche de sécurité (à l’exception de Brisant qui se caractérise par sa témérité). C’est d’ailleurs cet amour du quotidien qui confère un aspect réaliste à cette histoire. Comme dans la plupart des récits de Tillieux, il y a en plus ces personnages secondaires bien typés qui apportent une note d’humour, tel le second du capitaine Moose (qui approuve mécaniquement son supérieur) ou le bosco du Bagarreur qui répète « positivement » à chacune de ses interventions.

 Le dessin de René Follet se caractérise par son audace et par la variété de ses plans, ce qui convient parfaitement à un récit d’action. Il est difficile de juger du trait de l’illustrateur qui est empâté par une mise en couleur lourde et parfois maladroite, mais on peut remarquer à chaque vignette l’audace de la mise en image qui recherche toujours un effet cinétique. Les gros plans se fixent sur des visages énergiques, alors que les plans moyens frappent par la gestuelle dynamique des personnages. Follet se permet aussi des cadrages surprenants, tels que ce gros plan fixé sur la ceinture de Brisant, au moment où celui-ci va assommer Fernay.

 Le dessinateur compose change de façon acrobatique la position de sa caméra (je me permettrai cette métaphore cinématographique) et alterne constamment plongées, contre plongées ou vues obliques sans faire de faute de perspective. Il réalise tout cela avec virtuosité mais il est parfois difficile pour le lecteur de reconstituer le mouvement global ou de se situer dans la scène.  
L’image bouge dans tous les sens, et cet effet est voulu, mais il se révèle tellement efficace que la lecture continue de l’album peut donner un sentiment de tournis. Follet prend un malin plaisir à faire balancer la ligne d’horizon des images, ce qui reproduit le mouvement de roulis du bateau, comme on le voit bien dans ce strip.

 Heureusement, Follet compose aussi de magnifiques plans généraux pour accompagner les récitatifs de Tillieux. Ces images créent un moment fixe au milieu de ce mouvement incessant, et permettent au dessinateur de créer de véritables petits tableaux, sans autre but que le plaisir de l’image pour elle-même.

 Il faut maintenant évoquer le problème de la couleur, dont la réalisation dépendait à cette époque surtout de l’imprimeur. Cette étape a été manifestement bâclée car les vignettes sont couvertes d’aplats de couleurs parfois mal choisies, généralement trop intenses ou trop sombres, et le dessin de Follet s’efface derrière ce travail de tâcheron. Dans cette bande de la dernière page par exemple, qui nous montre Fernay et Brisant enfin réconciliés, les couleurs n’obéissent à aucune logique esthétique ou narrative (elles semblent choisies au hasard) et les teintes sombres écrasent les détails du dessin. L’image devient peu intelligible et les personnages perdent leurs expressions vivantes

 Il est intéressant de revoir ces images telles qu’elles ont été publiées dans le journal de Spirou, et de les comparer avec celles de l’album. On découvre ainsi que le mauvais goût (à moins qu’il ne s’agisse d’incompétence) s’est manifesté sous la forme de « couches successives ». Voici par exemple une scène d’intérieur  qui nous montre l’entretien par radio du capitaine Fernay avec le poste de contrôle à terre. Dans le journal, le choix des couleurs est assez médiocre, mais leur tonalité claire reste encore discrète.

 Dans l’album, la reprise du coloriage accentue ces défauts et on tombe dans le mauvais goût. Les couleurs deviennent plus intenses et perdent toute logique. Devant ce processus cumulatif, je me permettrai de citer une savoureuse réplique de Michel Audiard qui considérait que « les bénéfices, ça se divise et les conneries, ça s’additionne ».

L'autre déception de l’album, c'est qu'il ne reprend pas l’histoire au complet. Dans l’hebdomadaire Spirou, le récit comporte 52 pages, alors que l’album n’en contient plus que 46 (format économique oblige !). C’est ainsi que les 2 premières pages sont supprimées, de même que certaines péripéties de navigation (représentant 4 pages) qui se situaient entre la 9e et la 11e page de l’album. Ces suppressions déséquilibrent le récit et pour mieux le comprendre, vous allez lire les deux premières planches de cette histoire (cliquer sur les images).

 

Ce qu’on y découvre semble anodin. Alain Brisant demande son chemin, puis il se présente au bureau de la compagnie, avant de se diriger vers le remorqueur. Cette introduction permet toutefois de planter le décor et de présenter les personnages. De plus, Tillieux y précise le caractère facétieux de Brisant (grâce à un savoureux dialogue que l’on croirait sorti de Gil Jourdan) ainsi que son expérience de marin, et son personnage prend de l’épaisseur, Lorsque Brisant affronte pour la première fois le capitaine (en 3e page du journal au lieu de la page 1 de l’album), il n’est plus un jeune coq prétentieux et leur dialogue est plus riche de sens.

 

De même, l’autre séquence supprimée (dont je n’ai pas toutes les images) raconte certaines difficultés du début de voyage, avec une chaloupe qui se détache, puis un marin qui manque d’être renversé la mer, ces événements permettant à Brisant de démontrer toute sa valeur à l’équipage. Il y a aussi des SOS qui se répètent, et même si tout cela semble peu important, ces petits événements permettent à Tillieux de composer un lent crescendo avant que le bateau arrive sur les lieux de l’action. Leur suppression déséquilibre donc le récit de façon malheureuse.

 

En terminant la lecture de cet album, j'ai eu le sentiment que cette œuvre est sympathique et intéressante, mais qu'il lui manque quelque chose. Cela ne me semblait pas être le chef d’œuvre que l’on pouvait attendre de deux maîtres comme René Follet et Maurice Tillieux. Toutefois, il s'agit d'une BD mutilée et mon jugement a certainement été biaisé. L'oeuvre mériterait une réédition intelligente, et pour l'apprécier à sa juste valeur, il faudrait avoir l’histoire entière ainsi qu'une impression en noir et blanc qui redonne au dessin de Follet toute sa splendeur. Peut être qu'un récit redevenu équilibré et servi par un dessin plus authentique (j'entends par là qu'il soit débarrassé d’un coloriage parasite) serait alors capable de séduire le grand public. 

On peut rêver, mais comme les albums de René Follet ont continué à paraître ces 15 dernières années, la réédition de sa première BD pourrait présenter de l'intérêt dans le monde éditorial. Il est difficile de savoir comment Dupuis considère la chose, mais peut être qu'un petit éditeur, comme celui qui a récemment réédité Ivan Zourine, pourrait être intéressé par cette entreprise. La réputation du dessinateur est en tout cas grandissante, et je garde un mince espoir de redécouvrir un jour  S.O.S Bagarreur dans une édition qui rende justice au talent de ses auteurs.

 

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5 août 2008 2 05 /08 /août /2008 07:12

La fascination de Tillieux pour le monde maritime a déjà largement été commentée. Dans le numéro 1615 du journal Spirou, l’auteur raconte comment il a essayé sans succès de s’engager dans la marine pendant sa jeunesse, la guerre ayant contrarié sa vocation. Son premier livre (Le navire qui tuait ses capitaines) puis certaines de ses séries (Bob Bang) lui ont permis de retrouver de façon imaginaire le monde des marins, et ses meilleures BD utilisent par ailleurs souvent l’ambiance mystérieuse des ports ou des bords de mer.

 

C’est en 1968 que Tillieux écrit S.O.S Bagarreur pour le journal Spirou. A cette époque, il dessine encore Gil Jourdan, mais sa carrière est en train de prendre un tournant et dès 1970, il ne fera plus que des scénarios. Pour dessiner cette aventure d'Alain Brisant, Tillieux choisit René Follet qui est encore un inconnu, bien qu’il ait déjà derrière lui une longue carrière d’illustrateur, car ses seules références en BD sont quelques récits complets dessinés dans les années 50 (sous le nom de REF) et une expérience comme assistant de Mitacq ou de Vance.  Après sa publication dans le journal, Alain Brisant est abandonné à cause d'un succès insuffisant, et ce n'est qu'en 1984 que cette histoire est reprise en album. 

Le récit commence dans le port de Boulogne, où Alain Brisant vient d’être engagé par une compagnie de sauvetage maritime. C’est un marin expérimenté, à l’esprit vif et aux réparties mordantes. Il prend son poste de second à bord du « Bagarreur », un remorqueur dirigé par le capitaine Fernay. Le premier contact entre eux se révèle glacial.

 Venant de Brest, Brisant est accueilli tout aussi fraîchement par l’équipage, mais il ne se laisse pas intimider. C’est alors que deux bateaux entrent en collision dans la Manche et lancent un appel au secours. Le Bagarreur part aussitôt vers le large.

 La tempête rend la navigation périlleuse. Le capitaine du cargo panaméen « Condor » envoie des messages répétés de détresse, alors que le Bagarreur tangue et progresse difficilement.

 

Le remorqueur arrive finalement près du cargo dont l’équipage est paniqué. Comme aucun matelot ne veut saisir la remorque que lance le Bagarreur, Alain Brisant prend le risque de sauter sur le cargo en profitant du mouvement ascendant d’une vague.

 Brisant secoue l’équipage qui finit par arrimer le câble, et le remorquage commence. Lorsqu’il retourne sur le Bagarreur, Brisant reçoit des reproches pour sa témérité excessive.

Les marins du Condor, toujours aussi effrayés, veulent quitter le cargo. Ils posent une chaloupe à la mer et neuf hommes y prennent place. Ils rament pour rejoindre le remorqueur et le Bagarreur doit abandonner sa remorque pour les attendre.

 Au moment où le canot arrive près du Bagarreur, il est renversé par une déferlante et les occupants sont engloutis sous les flots. Seul un chien surnage,  et Brisant saute à la met pour le sauver. Cet exploit dérisoire met à nouveau Fernay en colère.

Une nouvelle remorque est lancée au Condor et le voyage reprend. Un nouvel adversaire arrive alors sur les lieux. Il s’agit d’un remorqueur anglais, le Dragon Fly, dirigé par le capitaine Moose. Ce dernier décide de s’approprier le sauvetage en coupant la remorque du Bagarreur.

Le Dragon Fly heurte la remorque qui se brise, mais celle-ci s’enroule autour de l’hélice de l’anglais qui se trouve pris au piège. Il part à la dérive en direction des récifs, et Fernay ne manifeste aucune intention de l’aider. Brisant assomme alors son capitaine et prend la direction de la manœuvre. Il relâche le Condor et lance un câble pour sauver le Dragon Fly, puis l’anglais lance à son tour une remorque au cargo. Lorsque Fernay reprend connaissance, il constate le double remorquage, et reprend la direction du navire sans faire de commentaire.

Les trois bateaux se rapprochent de Boulogne, mais le Dragon Fly réussit à réparer son hélice et commence à son tour à remorquer le cargo. Fernay appréhende un nouveau coup de Jarnac.

 Le capitaine Moose n’a plus toutefois d’intention malveillante. Arrivé à Boulogne, il abandonne le remorquage et repart vers le large, laissant la prime entière au Bagarreur.

Une fois à bon port. Fernay et Brisant s’expliquent. Ils s’insultent, puis éclatent de rire, et Fernay  demande à son second de rester. Un coup de poing au visage de Brisant permettra de  solder le contentieux.

Dans la préface de l’album, paru tardivement en 1985, Thierry Maertens annonce « un grand récit presque documentaire », où des « marins de tous les jours font leur travail de routine, au milieu de la furie des éléments magistralement dépeints par René Follet ». Telle est l’interprétation officielle de cette histoire.

 

En relisant cette intrigue riche en péripéties, on découvre un récit d’aventure plutôt que la mission de routine d’un remorqueur. L’histoire est dense et Tillieux ne lésine pas avec les moyens. Les accidents et les obstacles s’accumulent en un temps record pour le Bagarreur, et l’expédition se termine avec un bilan de neuf morts. Alain Brisant accomplit par ailleurs des exploits hautement improbables, en sautant par exemple d’un bateau sur un autre (en profitant de la soudaine surélévation de son bateau par une vague) ce qui évoque les cascades irréalistes de certains films d’action actuels. De même, je ne crois pas qu’il soit possible repêcher avec une gaffe un homme tombé à la mer (sans gilet) pendant une tempête, car le bateau ne peut pas manœuvrer efficacement dans ces circonstances et la victime succombe rapidement dans l’eau froide. Le récit n’est donc pas vraiment réaliste, mais ces invraisemblances ont peu d’importance car Tillieux nous propose une fiction, ou plutôt un « thriller » bien construit qui nous fait oublier les limites du réel. Il obtient ce résultat en mélangeant astucieusement exploits et événements ordinaires. C’est ainsi qu’il commence par quelques scènes de navigation difficile, et la séquence ci-dessous (non reprise dans l’album) nous plonge dans l’ambiance, en montrant la lutte des marins contre l’océan déchaîné.

  S.O.S Bagarreur n’est pas un récit documentaire, mais c’est une histoire bien documentée. On y trouve peut être quelques souvenirs maritimes personnels de Tillieux, mais il s’appuie surtout sur un repérage soigneux des lieux de l’action. Dans une interview donnée à DBD (N° 3) en 1999, René Follet précise qu’il s’est rendu deux fois à Boulogne et à Dunkerque en compagnie de Tillieux, en ajoutant qu’ils sont grimpés à bord d’un remorqueur et qu’ils ont même fait le tour du port après avoir sympathisé avec l’équipage. Ce travail d’enquête inspire aussi bien le scénariste que le dessinateur qui intègre de multiples détails véridiques dans ses images. Et puis, il y a aussi un probable héritage littéraire, car je suis frappé par les nombreuses ressemblances de  S.O.S Bagarreur avec Remorques, le roman de Roger Vercel écrit 30 ans plus tôt (à l'origine d'un film tourné par Jean Grémillon et interprété par Jean Gabin et Michèle Morgan en 1939). On ne peut pas parler de plagiat, car les intrigues principales ne sont pas les mêmes, mais on retrouve dans les deux livres le capitaine taciturne et pénétré du sens du devoir, l’équipage soudé autour de lui, la loi du « no cure no pay », la lutte féroce pour remporter la prime de sauvetage, le cargo étranger dont le capitaine froussard envoie des S.O.S. aussi répétés qu’inutiles, l’équipage incompétent et incapable d’arrimer la remorque, l’illogique et dangereuse mise à la mer d’une chaloupe par le matelots paniqués (alors que le cargo ne risque aucun naufrage), le marin perfide qui fait casser la remorque par appât du gain… et j’en passe. Je ne suis pas vraiment certain que Tillieux ait lu Remorques, mais ces coïncidences sont bien troublantes. Il faut bien sûr relever l’ambiance différente des deux livres, car Vercel décrit le drame intime d’un capitaine dont l’épouse est malade et qui ne sait comment se détacher de son métier, alors que Tillieux raconte de façon optimiste l’affrontement viril de marins qui surmontent de nombreux obstacles et qui deviennent des amis. Peut on considérer le récit maritime comme une littérature de genre ? Je n'ai pas de réponse certaine, mais en tout cas, le scénariste a utilisé avec intelligence divers ingrédients pour écrire S.O.S. Bagarreur.


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3 août 2008 7 03 /08 /août /2008 11:05

Avant ma chronique suivante (qui est à nouveau un peu trop longue ... mais voilà ...  je n'arrive pas à faire autrement), il faut que je signale aux amis des Cités Obscures ces deux pages peu connues de Schuiten, éditées dans la monographie "Little Nemo 1905-2005. Un siècle de rêve". Elles sont recensées dans le Catalogue Raisonné, mais je ne crois pas qu'on puisse les voir dans les archives de Genius Questant.

Les voici :



Obscurophile un jour, obscurophile toujours !
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30 juillet 2008 3 30 /07 /juillet /2008 03:35

Cette saga est portée par le dessin de McCay dont l’inventivité graphique est souvent stupéfiante. Il possède un solide métier d’illustrateur, mais ce dont se souvient le grand public, c’est l’imagination sans limite qui lui permet de créer des paysages irréels ou d’animer des objets improbables. Il a dû subir diverses influences graphiques que je ne me risquerai pas à détailler, mais on reconnaît dans certaines images une nette influence de l’art nouveau. Cette bande titre par exemple, qui date d’avril 1906, me fait irrésistiblement penser à certaines affiches de Mucha. Comme les toiles de maître, les planches de McCay doivent être regardées aussi bien de loin que de près (ce qui m‘a posé d’ailleurs quelques dilemmes en faisant les scans). La vue d’ensemble de cette planche de novembre 1908 frappe par sa gracieuse apparence de damier, et l’œil est intrigué par ces évolutions de la voiture rouge que McCay s’ingénie à placer dans toutes les positions.

 La vision rapprochée s’impose toutefois pour lire le récit et apprécier le détail des images. Dans cette page, le dessin reste équilibré et figuratif, mais McCay est capable aussi de changer de style et de produire d’impressionnants effets.

Ce qui me fascine également, c’est l’utilisation habile et harmonieuse de la couleur. Chaque page présente une gamme colorée spécifique. Parfois, l’illustrateur utilise des variations chromatiques subtiles autour d’une couleur dominante. On pourrait appeler cela un art de la déclinaison.

 Sur d’autres planches, on découvre l’association constante de teintes délicates mais chaque vignette modifie quelques détails. Le déroulement de l’action permet ces discrets changements d’image en image, comme on peut le voir dans cette scène de défilé, qui date de mars 1906. En lecture rapprochée,  cette séquence semble assez monotone, mais en vision globale, l'oeil est séduit par un effet kaléidoscopique.

 McCay sait aussi utiliser des contrastes francs pour impressionner l’œil du lecteur. Dans cette planche d’avril 1906, il emploie des couleurs vives qui se répètent de vignette en vignette. Le mouvement des musiciens compose de subtiles variations, et la déformation progressive des trombones crée des formes irréelles, proches de l’abstraction.

 Le dessinateur fait surtout preuve d’ingéniosité en multipliant les solutions de mise en page. Il crée parfois de savantes asymétries avec un succès esthétique évident, mais elles résultent toujours d’une logique narrative. Il y ainsi cette page du 2 février 1908, qui montre Nemo, Flip et le petit sauvage en train de grandir puis de rapetisser. La solution graphique trouvée par McCay est aussi élégante qu’efficace.

 Le plus souvent toutefois, McCay utilise un plan de construction simple, qui s’appuie sur une parfaite symétrie. Le résultat est harmonieux et intrigant, comme par exemple ces strips tirés d’une planche de décembre 1906.

 Cette organisation esthétique de la page influence parfois le récit, et on peut se demander si une des sources d’inspiration narrative de McCay n’est pas justement cette fantaisie qui modifie sans cesse les structures et les couleurs de la planche. J’en viens à croire que les illustrations ne découlent pas du récit, mais que c’est au contraire l’inspiration graphique qui crée les histoires. Cet aspect devient manifeste lorsque McCay se met à jouer avec les codes, comme le font certaines bandes dessinées modernes. C’est ainsi qu’il n’hésite pas à utiliser l’inamovible titre du haut de la page comme un objet alimentaire en décembre 1907. Nemo, Flip et le petit sauvage se sont perdus dans le palais de Morphée. Tout le monde les recherche et ils sont affamés. Ils découvrent les lettres du titre et se mettent à les manger, en faisant au passage quelques commentaires sur le dessinateur.

 
McCay explore ainsi à l’infini les arrangements d’images, les formes ou les dimensions d’objets, mais il jongle aussi avec les univers. C’est ainsi qu’on est à peine surpris lorsque Nemo et Flip quittent leur monde (Slumberland) pour venir dans le nôtre (en fait l’Amérique contemporaine).

 Le jeu sur les codes permet diverses possibilités de gags, et l’auteur n’oublie pas l’humour absurde. Dans cette page du 6 novembre 1908, Nemo et Flip découvre de magnifiques gâteaux qu’ils veulent déguster. Soudain, le gâteau disparaît, conséquence probable d’une levure étrange dont les propriétés fantastiques se sont manifestées la semaine précédente.

 

Dans les images suivantes, d’autres gâteaux continuent à disparaître, puis la vignette se vide de tout son décor et le plancher disparaît. Les personnages s’enfoncent et seul Nemo s’agrippe sur les bords de la case. Il déclare ensuite que "le dessinateur a dû oublier le plancher".

 Puis finalement, mêmes les bords de l’image disparaissent. Je ne vous montre pas la dernière image puisque vous la connaissez déjà (Nemo se réveille). Ce gag surréaliste n’aurait pas été désavoué par Fred, Gotlib et d’autres humoristes modernes.

 

Il me faut bien arrêter ce défilé d’images chatoyantes. Chacune des 600 pages de la série mériterait un commentaire spécial, et je vous invite à les découvrir dans les albums. Vous savez maintenant que Little Nemo est une épopée onirique, de même qu’une séduisante succession d’essais graphiques et une exploration intelligente des ressources de la bande dessinée. Au début du XXe siècle déjà, McCay avait tout compris, tout essayé et tout exprimé ce que  peut faire le 9e art. On n’a jamais fini d’explorer cette merveilleuse saga, et de redécouvrir l’intelligence de ces images qui jonglent avec le réel.

 

J’espère que ces petits commentaires pourront stimuler l’intérêt des non-initiés pour cette grande œuvre.  Pour les lecteurs qui trouveraient cette suite de remarques un peu trop élémentaire, je recommande la lecture de deux belles monographies en français. Il y a tout d’abord Little Nemo au pays de Winsor McCay, publié par les éditions Milan en continuité de leur intégrale. Il contient des textes critiques de qualité qui commentent la série vedette de même que les autres autres BD et les dessins animés de McCay.

 Plus récemment (en 2005) est paru Little Nemo 1905-2005, un siècle de rêves aux Impressions Nouvelles. Il contient aussi de nombreux articles sur les mêmes sujets. Il me semble un peu plus verbeux que le livre précédent, mais son intérêt est indiscutable. On y trouve  des planches hommages (par Schuiten, Moebius, Mattoti etc ..) et une iconographie très soignée.

 Ultime remarque en forme de conclusion. A plusieurs reprises, des critiques de BD se sont réunis pour élire la meilleure BD de tous les temps, et bien souvent, ils ont désigné Krazy Kat. Ce  point de vue est bien sûr tout à fait défendable, mais il reste certains amateurs (dont je fais partie) qui estiment que ce titre devrait revenir légitimement à Little Nemo  Le débat reste ouvert.

 

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28 juillet 2008 1 28 /07 /juillet /2008 10:17

Il y a des œuvres intimidantes que tout le monde mentionne, mais qui sont peu lues. Elles réunissent l’originalité du sujet, l’intelligence du scénario, l’habileté de la mise en page et la subtilité des références graphiques, à tel point qu’il faut un peu d’inconscience pour oser les commenter.  Parmi ces classiques imposants, il y a les grandes séries pionnières de la BD américaine comme Gazoline Alley, Krazy Kat ou Little Nemo.

 

J’ai longtemps cru que Little Nemo était une simple suite de gags en une planche, dans laquelle un jeune garçon fait des rêves incroyables avant de se réveiller brutalement dans son lit. La première édition française (chez Horay en 1969) rassemblait des pages de différentes époques, souvent en noir et blanc, et la découverte de cet album n’avait pas démenti ma fausse impression. Ensuite, l’éditeur Milan a réédité en 1989l’intégrale chronologique de Little Nemo à Slumberland, correspondant à la première époque de la série (1905 à 1911) et aussi à ses meilleures années.
J’ai d’emblée été fasciné par la qualité de l’édition et la reproduction fidèle des couleurs, mais j’ai surtout découvert que la série nous conte une véritable histoire. Cette continuité narrative entre les planches donne à cette œuvre une dimension qui dépasse l’anecdote des rêves successifs. Elle construit une épopée, et raconte la conquête du monde des rêves, mais la meilleure façon de l’expliquer, c’est encore de raconter le début de l’histoire

 

Imaginez que le pays des rêves soit un royaume nommé Slumberland. Le roi Morphée a une fille qui s’ennuie toute seule et qui souhaite avoir un camarade de jeu. Le roi envoie donc un serviteur pour rechercher un petit garçon américain nommé Nemo.

 

Nemo monte sur le cheval que lui amène l’émissaire du roi. Il s’envole dans le ciel mais de multiples obstacles se dressent sur son passage, et il tombe dans le vide.

C’est un simple gag, me direz-vous, mais l’histoire se poursuit. Morphée envoie un autre serviteur afin de ramener Nemo.

Malheureusement, Nemo se perd cette fois dans la forêt de champignons…

… et ainsi de suite. De semaine en semaine, pendant plusieurs mois, Nemo continue ses tentatives pour rejoindre Slumberland. Il essaie par les airs, par un souterrain, par des chemins de traverse ou sur la mer, son lit se transformant alors en bateau.

Au cours de ses voyages, il rencontre successivement la reine de Crystal, le Marchand de sable, le Père Noël puis le Maître du temps. L’imagination de McCay parait sans limite, et j’aime cet épisode où Nemo se perd dans les méandres du temps.

Lorsque Nemo arrive enfin à Slumberland, les portes sont malheureusement closes. Il est arrivé en retard et doit attendre toute la nuit. 

Ce moment est important, car dès cette image, McCay va continuer son histoire en faisant le lien d’une page à l’autre. La première image de la semaine suivante reprend Nemo dans la situation où l’avait laissé l’auteur. Il est toujours assis sur les escaliers et les portes de Slumberland s’ouvrent enfin.

Toute équivoque disparait. Même si McCay maintient à la fin de chaque page la petite case montrant Nemo qui se réveille, il nous raconte en fait une aventure qui se déroule dans le monde imprévisible des rêves. A ce stade, notre héros n’a pas encore rencontré la princesse, et l’histoire se poursuit. Il faut traverser le palais pour rencontrer le roi Morphée, et un nouvel adversaire veut l’en empêcher. Il s’appelle Flip, et ce garçon vaniteux et jaloux comprend rapidement que le meilleur moyen de réduire Nemo à l’impuissance, c’est de provoquer son réveil. Les malheurs de Nemo se poursuivent mais, après 9 mois de péripéties, il arrive enfin en face de la princesse.

Ce « happy end » aurait été une belle manière de finir de la saga, mais elle ne fait que commencer. Nemo et la princesse décident de voyager dans le pays des rêves, et Flip part à leurs trousses. McCay redouble d’imagination et nous fait découvrir les paradisiaques jardins du roi, puis le palais du Bonhomme Hiver.

Nous sommes en février 1907, et même si le feuilleton n’est pas terminé, vous avez maintenant compris l’essentiel. Little Nemo est une fiction de longue haleine, qui raconte au départ une quête improbable et parsemée d’obstacles (afin de rencontrer la princesse). Par la suite, l’objectif devient simplement la découverte du monde merveilleux et irrationnel de Slumberland. La référence initiale semble être le récit d’Alice au pays des merveilles, qui présente le même décor perpétuellement changeant, mais le récit s’organise en fait en grands cycles, qui commencent et se terminent au palais de Morphée. L’univers va progressivement se construire, avec des personnages secondaires bien typés, des dangers récurrents (l’irruption du soleil déclenchée par Flip) ou la réapparition périodique de certains thèmes. Nemo retrouve ainsi des personnages mythiques (le père Noël, Jack Frost) et participe parfois aux mauvaises farces de Flip. Mais surtout, il affronte un monde capricieux, aux dimensions changeantes, rempli d'objets qui s’animent, tel que le lit de Nemo dont les pieds s’allongent et se transforment en échasses.

 
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23 juillet 2008 3 23 /07 /juillet /2008 08:50

 Je regrette souvent que le monde actuel ait oublié Guido Buzzelli. Cet artiste a mis en image un monde personnel qui critique férocement notre société moderne, et il a dessiné plusieurs chefs d’œuvre. Ses bandes dessinées présentent un ton adulte et gardent aujourd’hui une actualité brûlante qui devrait intéresser les lecteurs avertis. Son dessin classique et son esthétique raffinée illustrent des scénarios audacieux,  souvent  introspectifs, qui révèlent l’illusion des apparences comme par exemple dans La révolte des ratés.

 

Cette première BD personnelle a été publiée lorsque Buzzelli avait presque 40 ans. Il avait derrière lui une longue carrière d’illustrateur, et dans l’interview donnée à Fershid Bharucha en 1975 (dans la revue Phénix N° 34), il se présente essentiellement comme un peintre. En fait, il avait auparavant travaillé pour des illustrés italiens pendant les années 50, puis il a dessiné des récits de guerre pour l’Angleterre, avant de se consacrer à la peinture pendant les années 60, et de présenter des expositions à Rome, Bari ou Naples. Il n’était donc pas un novice (en matière de BD) lorsqu’il s’est lancé en 1966 dans un projet original inspiré d’une de ses expositions consacrée à la violence. La révolte des ratés est publiée en 1967 dans la revue italienne l’Almanacco dei Comics, puis en 1970 dans Psyco, C’est alors que Wolinski a découvert cette œuvre au salon de BD de Lucca, et qu’il a révélé Buzzelli au grand public en la publiant dans Charlie Mensuel.

 

L’histoire se passe dans un monde de fantaisie, dans lequel les humains se subdivisent en deux castes. Les habitants de la classe populaire sont désignés par le terme de « ratés », en raison de leur aspect physique ordinaire ou même difforme. Ils travaillent comme des forçats sous la surveillance de forces militaires.

 

Les ratés se rendent compte qu’ils sont exploités, mais ils vivent dans la terreur et doivent se taire, sous peine d'être privés de nourriture. La classe dominante est représentée par les « parfaits », dont la qualité principale est la beauté physique.

 

Le personnage principal du l’histoire se nomme Spartak. Sa petite taille le fait appartenir à la classe des ratés, mais il est devenu bouffon et il vit à ce titre dans le monde des parfaits. Son visage est celui de Buzzelli lui-même.

 

Spartak est amoureux de Tressette, une jolie jeune fille affectée d’un strabisme qui la rend imparfaite. Son père, le mystérieux « Grand Martyr », est un aveugle qui porte sur sa tête un vautour parlant, et qui a confié à Spartak la responsabilité d’organiser une révolution.

 

Dans le monde des parfaits, tout n’est pas paisible non plus. Pour des futilités, la reine Godippa se querelle avec Sanguinette qui règne sur le territoire voisin. Elles décident de se faire la guerre.

 

Une fois déclarée la guerre, la population mâle des ratés est enrôlée de force dans l’armée. Pour renforcer leurs vertus guerrières, la reine Godippa leur fait inhaler les vapeurs d’une plante hallucinogène. Sanguinette utilise le même procédé avec ses propres ratés, et ceux-ci s’affrontent dans une bataille féroce.

 

Spartak décide de profiter de cette situation. Il fait inhaler un contrepoison aux ratés qui sont en train de s’entre-tuer, et lorsqu’ils retrouvent leurs esprits, il arrive à les convaincre de se rebeller.

 

La révolte se déroule de façon sanglante, et presque tous les parfaits sont assassinés. Les ratés réalisent qu’ils restent toujours aussi laids, alors que Spartak contemple le résultat avec désolation.

 

Devenu roi, Spartak se résout à donner à son peuple une drogue euphorisante qui lui apporte le bonheur. La dernière image du récit est superposable à la première. On découvre les ratés qui travaillent à nouveau comme des bêtes de somme dans les mines, mais ils ont dorénavant un visage souriant.

 

En relisant cette fable illustrée, je suis d’abord frappé par sa mise en page simple et classique. On retrouve invariablement 3 strips par planche, aux dimensions régulières, qui comportent entre une et trois images dont la disposition est harmonieuse. Toutes les illustrations frappent par leur composition soigneuse et leur finesse d’exécution, et elles pourraient chacune être transformées en petits tableaux. Le plus souvent, Buzzelli privilégie le plan général ou le plan moyen, et place ses personnages de manière équilibrée dans la vignette, tel un peintre classique devant sa toile. On peut d’ailleurs remarquer une logique ressemblance entre les peintures de Buzzelli (visibles en ligne sur le site des Amis de Guido Buzzelli) et les grandes cases de l'album qui nous montrent de multiples personnages en action .

 

Cet alignement sage et symétrique de vignettes évite toute audace de mise en page, mais il garde une remarquable efficacité narrative car Buzzelli a du métier. Il maîtrise le récit en images et n’est pas un peintre égaré dans le monde de la BD (comme a pu l’être par exemple Paul Cuvelier). Même s’il n’utilise pas les effets « cinématographiques » de la séquence d’images, il sait composer à l’intérieur de chaque vignette un mouvement propre qui emporte le lecteur. Il rassemble souvent de nombreux personnages qui continuent leurs propres actions ou leurs dialogues, et il existe parfois plusieurs intrigues parallèles dans une illustration. Tous les personnages sont croqués d’un trait précis, et restent facilement reconnaissables lorsqu’on suit leur parcours au fil des images. Dans certaines vignettes, Buzzelli multiplie aussi les phylactères, anticipant ainsi un procédé qu’utiliseront avec abondance certains artistes du comic book comme Frank Miller.

 

Le dessin de Buzzelli reste illustratif et gracieux, même lorsqu’il dépeint des scènes d’horreur ou de combats. Il utilise un noir et blanc aux contours précis, d’apparence très claire, et chaque image semble composée avec raffinement. Dans ses albums ultérieurs, le dessin deviendra plus rugueux, l’image plus sombre et les gros plans plus agressifs, mais avec ce premier récit, il privilégie l’élégance et la finition. Comme le dit Wolinski dans sa préface de l’album, Buzzelli a fait « une bande dessinée comme on en fait une fois dans sa vie », en se faisant plaisir, sans tenir compte des contraintes de temps ou de rentabilité. C’est finalement une œuvre de peintre qui dédaigne superbement les recettes habituelles de la BD.

 

Esthétique dans sa forme, cette œuvre l’est également par son sujet, puisqu’elle raconte l’affrontement de la laideur et de la beauté. Tout autant que ses personnages, Buzzelli est fasciné par le beau, mais la découverte du monde des « parfaits » ne fait que révéler leur vacuité et leur petitesse. La sympathie de l’auteur se tourne ainsi vers les ratés dont les imperfections semblent plus humaines. Il aime par ailleurs créer des créatures monstrueuses, et même si cette tendance est encore peu marquée dans La révolte des ratés, on découvre de petites « chiennes » humanoïdes et gracieuses ou un « grand martyr » aux yeux crevés et à l’allure prophétique.  Cette tendance deviendra plus spectaculaire dans sa production ultérieure (Zil Zebub et Aunoapar exemple) mais elle n’est jamais gratuite. Cette fascination pour les monstres s’accompagne toujours d’une description de leur humanité, et cet effet visuel me semble correspondre à une recherche sur l’âme humaine. Ces monstres ont aussi leurs qualités, et pourrait-on dire leur beauté. Buzzelli avoue (dans l’interview de Phénix) son admiration sans borne pour l’esthétique de Goya, mais en découvrant ce monde de créatures grotesques et tragiques, ainsi que ce mélange de férocité, d’humour et de romantisme, je ferais plutôt un rapprochement avec les films de Federico Fellini, dont Buzzelli me semble être l’équivalent en tant qu’artiste de BD.

 

La fable politique est évidente, et on peut se rappeler que l’œuvre a été conçue à une époque où la pensée dominante était révolutionnaire (on a pu qualifier les années 60 « d’années Mao »). Toujours dans son interview à Phénix, Buzzelli avoue son intérêt pour la politique, et on perçoit d’emblée son obédience aux idées de gauche. Il est sensible au sort des classes populaires, même si La révolte des ratés semble délivrer un message réactionnaire. L’auteur décrit avec un mélange de férocité et de tendresse la vie frustrante des ratés avec leurs peines, leurs querelles, leurs mérites non reconnus et leur recherche désespérée du beau. Le déroulement de la révolution est présenté de façon négative, le message politique est ambigu, et plutôt qu’un militant politique, Buzzelli me semble être un esthète pessimiste et un moraliste. Bien sûr, à une époque où la chirurgie esthétique était rudimentaire, l’objectif des ratés (l’obtention de la beauté) relève de l’illusion. Mais ce qui conditionne l’échec de la révolte, c’est surtout le fait que le pouvoir de la reine relève de l’apparence. Une fois proclamé roi, Spartak découvre la force du pouvoir économique et scientifique qui règne dans l’ombre, et constate qu’une révolte populaire ne peut pas renverser cela. Cette conclusion cynique reste actuellement pertinente.

 

Buzzelli se met en scène dans toute son œuvre. Dans La révolte des ratés, il devient le personnage principal par l’intermédiaire de Spartak. Dans son interview, il avoue que « oui, je me dessine toujours dans mes histoires, parce que cela m’engage davantage, et je participe plus », en ajoutant qu’il « n’y a pas de meilleur exercice au monde que l’autoportrait ». Cette autoreprésentation serait donc la conséquence naturelle de son activité de peintre, et cette apparition personnelle est toujours entourée d’une mise en scène au sein d’une fiction. Buzzelli ne fait pas une autobiographie (même lorsqu’il prétend dessiner une Interview) mais il se dépeint avec une certaine justesse. En fait, sa situation sociale de peintre le place dans une position comparable à celle de Spartak, le « raté » qui a su s’introduire dans le monde des « parfaits ». En tant que peintre, il fréquente la haute société mais il n’en fait pas partie, puisqu’il n’a jamais été riche et célèbre (il travaille pour gagner sa vie et c’est d’ailleurs pour cela qu’il produira de nombreuses BD alimentaires pendant sa carrière). Le déroulement de « la révolte » est complètement imaginaire, mais j’imagine que la situation de Buzzelli pendant les années 70 (après être devenu un artiste reconnu) a quand même dû se rapprocher de celle de Spartak devenu roi. La réussite sociale entraîne parfois quelques arrière-pensées pénibles, mais on s'en console en adoptant une philosophie cynique ou hédoniste.

 

La révolte des ratés n’est probablement pas le chef d’œuvre de Buzzelli (je pencherais plutôt pour Zil Zebub), mais c’est une BD innovante, élégante et fignolée que le dessinateur ne cherchera pas à refaire ensuite. Pendant les années 70, il va produire une impressionnante séries d’histoires dramatiques et généreuses, au graphisme plus expressif et au contenu introspectif (Zil Zebub, Labyrinthes, AnnaLisa et le diable, Le métier de Mario, l’Agnone) qui confirment alors sa réputation. Cette inspiration s’épuise malheureusement au début des années 80, lorsqu’il publie surtout des œuvres de commande, mais l’examen de sa bibliographie révèle que le déclin qualitatif de ses BD correspond à une activité plus intense de peintre. Peut être Buzzelli avait-il dit tout ce qu’il pouvait en matière d’illustration narrative, et que la peinture redevenait un moyen d’expression plus authentique. Cette progressive mise en retrait allait toutefois se révéler fatale dans un monde éditorial gouverné par la dictature du « publish or parrish ». L’absence de nouveaux albums dans les rayons des librairies l’a rejeté dans l’oubli depuis quelques années.

 

Il est difficile aujourd’hui de trouver des albums de Buzzelli en français, car ils sont presque tous épuisés. Ses meilleures histoires ont été récemment rééditées en Italie, mais la dernière publication en France (l’Agnone en 2002) est restée un échec commercial, et on peut craindre que ce dessinateur connaisse une période de purgatoire. Une monographie (I giorni e le opere)  et un catalogue d’exposition (Metamorfosi) sont parus en Italie, mais ils ne sont pas diffusés en France, et Evariste Blanchet a de son côté publié Les révoltes ratées de Guido Buzzelli chez un petit éditeur, que je dois avouer n’avoir jamais lu. Quelques informations de base peuvent être trouvées sur le site de François Boudet, et quelques photos de ses peintures ont été mises en ligne par « l’Association Guido Buzzelli ». Tout cela reste bien sûr insatisfaisant, et j’espère qu’un petit éditeur passionné s’attachera un jour à réhabiliter cet auteur scandaleusement ignoré.

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17 juillet 2008 4 17 /07 /juillet /2008 00:02

Jadis, à l'âge de 20 ans , j'avais rassemblé sur un grand poster diverses copies d'images et de planches de BD que j'aimais par dessus tout. Il y avait sur cette feuille des dessinateurs d'horizons très différents, bien sûr franco-belges  (Hergé, Franquin et d'autres) mais aussi européens ou américains, tout cela selon une esthétique proche du kaléidoscope. Ce poster un peu bizarre est longtemps resté affiché dans ma chambre, et à ma grande déception, il n'a jamais choqué personne.

J'avais mis, dans ce poster une planche qui m'a toujours ému.

Vous l'avez compris, je n'étais pas toujours très gai en ces temps-là. Par ailleurs, j'avais été impressionné par cette idée de mettre une bande dessinée en chanson. C'est une association qui relève de l'évidence, mais aujourd'hui encore, c'est un genre qui reste très peu exploité.

Avouons-le, il nous est tous arrivé de vivre un de ces jours où l’on se sent vraiment seul

Oui ... c'est cela. Et puis, il y a des matins où l'on a envie de rien (et même peut être de ne rien écrire sur son blog)

 On écoute de la musique, et on s'enfonce dans la solitude.

Il n'y a plus que des rêves, et des gens autour de soi qu'on ne remarque plus.

 Le travail, la famille, les amis ne comptent plus

Le rêve ultime, c'est de partir sur les chemins ...

... en quête de la terre idéale ...

... en se remémorant un air de blues

 

Quand j'y repense, tout cela était bien naif, mais cette planche reste remarquable. Elle est d'ailleurs atypique dans l'oeuvre de Gilbert Shelton, car il est rare que ce représentant de l'underground californien se laisse aller à la mélancolie. Ses Freaks Brothers sont au contraire une suite d’histoires provocantes et déjantées que je vous conseille de découvrir. Ce n'est plus dans l'air du temps, et cela ne correspond à rien de ce qui se fait aujourd'hui, mais cela intéressera ceux qui souhaitent s'évader des "années Sarkosy". En France, une intégrale en 7 tomes de ces joyeux personnages a été éditée par Artefact dans les années 80, et comme elle est épuisée, une nouvelle intégrale (en 10 volumes) est parue chez Tête Rock Underground pendant les années 2000.

Bien sûr, j’aime l'humour de Shelton, mais il ne m’a jamais autant touché qu’avec cette petite ballade, dessinée sur un air de blues.

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13 juillet 2008 7 13 /07 /juillet /2008 12:22

Après cette anecdote sur le mariage, il est tout aussi intéressant de relever ce que les auteurs choisissent de raconter ensuite. Micheluzzi détaille de façon presque exhaustive les entreprises de Mermoz, qu’il accompagne de simples illustrations.

Jean-Michel Charlier préfère raconter une scène d’action. Mermoz essaie un nouveau prototype d’avion, et cette page permet à Victor Hubinon de montrer tout son talent. L’avion part dans une vrille mortelle, et les images se succèdent de façon descendante, en donnant une belle sensation de chute.

 

Certains critiques ont reproché au dessin d’Hubinon une certaine raideur, et cette remarque peut être fondée en regardant isolément une image. Elle perd toute pertinence lorsqu’on considère la succession de dessins, car Hubinon sait varier les angles et composer un véritable « mouvement de caméra » qui lui permet d’éviter tout immobilisme. L’art du dessinateur de BD, ce n’est pas la réalisation de beaux dessins, mais la capacité de faire des images qui racontent.


Par ailleurs,
 ce dernier exemple prouve que les auteurs suivent des objectifs différents. Jean-Michel  Charlier raconte avec maîtrise un récit d'aventures, alors que Micheluzzi compose avec minutie la biographie d'un personnage hsitorique.


Le talent narratif de Victor Hubinon apparaît encore plus clairement dans les pages qui concernent un autre exploit célèbre de Mermoz. En essayant de trouver un itinéraire à travers la cordillère des Andes, l’aviateur est victime d’un problème mécanique et doit atterir sur une montagne. Cet épisode est raconté avec beaucoup de détails dans les 2 albums, et se révèle opportun pour faire une comparaison détaillée.

 

La première séquence nous montre les difficultés de Mermoz à prendre de l’altitude pour passer au dessus des montagnes. Micheluzzi nous montre les manœuvres acrobatiques de l’aviateur face à une véritable muraille montagneuse, et on a le sentiment que tout cela est complexe.

Hubinon raconte la même séquence avec plus de clarté. Il se place dans un plan presque fixe, et détaille les différentes positions de l’avion au cours de sa manœuvre, en utilisant habilement des lignes de mouvement. Le commentaire de Charlier devient presque secondaire, car l’image recrée le mouvement avec simplicité.

 A cause d’un incident de vol, Mermoz atterrit en catastrophe sur une corniche, et réalise qu’un retour à pied est impossible. Il doit redécoller avec son avion, ce qui va nécessiter de longues réparations. Il faut ensuite remonter l’avion plus haut dans la pente, afin de bénéficier d’une descente pour prendre de l’élan. Les deux dessinateurs utilisent presque la même succession d’images, avec d’abord un plan sur l’avion qu’il faut délester de tout le poids inutile. Micheluzzi explique tout cela avec un long récitatif.

La même scène, dessinée par Hubinon, est plus dynamique car l'action est commentée par les personnages.
Ensuite, ils nous montrent l’effort de Mermoz et de son mécanicien pour hisser l’avion au sommet de la pente. Micheluzzi choisit un gros plan sur les hommes qui souffrent du froid et de la fatigue.

Hubinon, de son côté, choisit un plan général qui nous laisse deviner l’effort surhumain que doivent accomplir les aviateurs pour hisser l’avion. Cette image se révèle tout aussi impressionnante derrière son apparente simplicité. Par ailleurs, elle me semble plus efficace d’un point de vue narratif.

Dernier exemple, la manœuvre de décollage acrobatique, qui voit l’avion décoller puis rebondir sur plusieurs plates-formes avant de trouver une vitesse suffisante. Micheluzzi illustre et commente séparément chaque saut, en essayant de créer une sorte de suspense.

 Hubinon, de son côté, se contente d’une seule image, qui présente le mouvement général avec une géniale évidence.

 Au final, il faut admettre que les mérites des deux ouvrages sont différents. Micheluzzi compose une biographie précise, au ton nostalgique, destinée aussi aux adultes, qui se caractérise par un souci de la vérité psychologique. Charlier et Hubinon relatent avec enthousiasme une épopée, construite sur des faits véridiques, mais destinée aux adolescents, et ils s’approprient la personnalité du héros qui devient une sorte d’archétype (car Mermoz ressemble finalement d’un point de vue graphique et psychologique à d’autres personnages d’Hubinon, en particulier à Buck Danny). Selon son goût, on préférera l’album dessiné élégamment en noir et blanc, présentant un pionnier combatif et désenchanté, ou le récit classique en couleur, au graphisme simple et efficace, montrant un héros légendaire et sans défaut. Micheluzzi est nostalgique, et privilégie les longs récitatifs pour éclairer la vie intérieure de son personnage, alors que Charlier et Hubinon racontent de manière optimiste les exploits et l’irrésistible ascension de leur personnage. Micheluzzi illustre avec un grand souci d’exactitude tous les événements de la vie de Mermoz, alors qu’Hubinon et Charlier choisissent de raconter de manière vivante une suite d’anecdotes révélatrices.

 

Je laisse à chacun le soin conclure en fonction de ses goûts, mais j’avoue ma nette préférence pour le Mermoz de Charlier et Hubinon. Derrière la naïveté apparente de leur récit, il y une habileté sympathique et un enthousiasme qui emporte le lecteur. Les auteurs nous ramènent vers des temps plus simples, à cette époque qui croyait à l'aviation, à ces illusions perdues qui confondaient le progrès technique et le bonheur, à ce mythe d'un héros pur, sans reproche et toujours vainqueur, à ce monde industriel qui est en train de disparaître, et qui est celui d'une Europe révolue.

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9 juillet 2008 3 09 /07 /juillet /2008 00:01

Ce n’est pas à la mode d’apprécier les récits d’aviation de Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon, mais je dois l’avouer, Buck Danny a été une de grandes lectures de mon enfance. Je lis moins leurs albums depuis que j’ai atteint l’âge adulte, mais de temps en temps, j’ai du plaisir à  redécouvrir ces histoires simples et enthousiastes.

 

La vie de Mermoz, héros de l’aviation postale du XXème siècle, a été souvent racontée, mais la biographie de Joseph Kessel, publiée peu après la mort de l’aviateur, est longtemps restée la référence absolue.  La BD s’est aussi intéressée à cette histoire, et un  premier album a été dessiné en 1939 par Jean Rigot (mais je n’en ai aucune image). Il y a eu quelques récits complets dans le journal Tintin (par Laroche en 1954, puis Graton en 1956) mais c’est surtout l’album de Jean-Michel-Charlier et Victor Hubinon, édité en 1955, qui va marquer les esprits.
Par la suite, il n’y aura pas d’œuvre marquante jusqu’à la publication en 1989 du « Mermoz » d’Attilio Micheluzzi. J’ai découvert par hasard ce livre remarquablement documenté, mais sa lecture ne m’a pas apporté autant de plaisir que l’album de Charlier & Hubinon. Ce paradoxe méritait un développement  plus ample, que je vais essayer d’illustrer par des exemples précis.

Précisons d’abord que bien Micheluzzi aussi bien que Jean-Michel Charlier utilisent comme source principale le livre de Kessel. Cette référence est clairement annoncée par Micheluzzi, et elle est transparente dans le scénario de Charlier. Leurs récits suivent  en parallèle la même trame, mais j’ai été intéressé par certaines différences révélatrices. Il est clair que la BD est devenue plus adulte pendant les 30 années qui séparent ces 2 livres, et qu’elle se permet aujourd'hui plus d’audaces. Il n’est pas certain toutefois que l’art de la séquence d’images ait fait les mêmes progrès.

 

Pour commencer, comparons la manière avec laquelle les auteurs introduisent leur récit. Micheluzzi emploie une image unique sur la première page, présentant Joseph Kessel lui-même. Le journaliste commente la vie de Mermoz, et cette vignette dévoile le souci de précision de Micheluzzi, la clarté de ses sources, le ton nostalgique de son livre, et sa passion de l’âge héroïque de l’aviation.

 Jean-Michel Charlier commence par un événement survenu lors de l’enfance de l’aviateur. Mermoz assiste à un meeting d’aviation en 1913, mais il reste imperturbable face aux exploits qui enflamment le public, et finit par déclarer qu’il ne pilotera jamais ces appareils. J’ignore si cette anecdote est exacte, mais on y reconnaît  la patte d’un grand scénariste, car cette suite de vignettes compose un récit vivant et ironique. Charlier nous présente un personnage simple et bien typé, presque familier, et il définit aussi l’enjeu (la passion de l’aéronautique) qui va dominer toute sa vie. Aucun romancier ne pourrait mieux faire.

 La deuxième séquence concerne cette fois les débuts de Mermoz à l’école d’aviation. Les deux récits racontent exactement la même chose, mais leur style diffère notablement. Micheluzzi met en scène un adjudant qui admoneste les recrues, et les images ne font qu’illustrer un long commentaire. Ce n’est d’ailleurs qu’après une relecture attentive que l’on réalise que la suite du discours provient de la bouche de Mermoz.

Avec Charlier, on retrouve l’adjudant qui vocifère, mais les vignettes suivantes présentent un dialogue entre Mermoz et un de ses condisciples. Les informations ne proviennent pas d’un récitatif ou d’un monologue, mais d’un échange dynamique entre les personnages. On remarque donc que lorsque Micheluzzi commente des illustrations, Charlier préfère composer une courte séquence narrative.

Passons à l’épisode suivant. Mermoz finit son école militaire, et il est affecté à Palmyre. Il y  réalise un premier exploit, mais il tombe malade et doit être rapatrié en France. Sa vie y devient dissolue, et Micheluzzi ne nous cache aucun détail. Alcool, femmes et bagarres rythment son existence, avant que l’aviateur soit affecté à Nancy et qu’il se heurte une fois de plus à la discipline militaire. Micheluzzi raconte avec précision ces événements peu glorieux, avec le souci de bien comprendre son personnage.

De son côté, Jean-Michel Charlier préfère remontrer son héros en face d’un officier militaire borné. La situation est dramatique, mais Charlier privilégie l’humour de la situation en exposant le ridicule  et l’impuissance du petit lieutenant face à la vitalité de ses hommes. Cette scène apporte un agréable contrepoint humoristique après une première succession d’exploits, et peu importe au fond son authenticité. Plus qu’à l’homme lui-même, Charlier s’intéresse à une légende et il cherche avec malice à nous la rendre crédible.

Autre épisode révélateur : le mariage de Mermoz. Dans les deux albums, l’événement n’est relaté qu’avec une seule image. On sait peu de chose, en fait, de cette épouse, et Micheluzzi illustre ce mariage de façon classique.

 Charlier et Hubinon mentionnent rapidement ce mariage, et préfèrent nous montrer une image d’avion.

S’agit-il d’un effet de la censure française (qui n’était pas tendre avec les publications belges dans les années 50) ou d’un simple désintérêt du monde féminin ? La réponse est incertaine, mais ce détail nous montre à quel point que les 2 livres appartiennent à des mondes différents.

  suite

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6 juillet 2008 7 06 /07 /juillet /2008 12:41

Voilà, c'est les vacances !  Je pars 2 semaines en Bretagne et je ne pourrai pas répondre à vos messages.

Toutefois, le blog ne va pas s'arrêter. Je viens de terminer un article assez long sur Mermoz, que j'ai séparé en 2 parties. Il va sortir sous peu.

Et puis, avec un peu de retard, voici une belle image de Schuiten, que Quentin souhaitait voir en ligne. C'est une belle métaphore sur l'activité des éditeurs, et elle correspond un peu à ce que je souhaite faire sur ce blog.
 
A bientôt, et bonne vacances !

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