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10 mai 2008 6 10 /05 /mai /2008 08:45
En ces temps de célébration, je réalise que la BD s'est peu intéressée à mai 68. Bien sûr, l'équipe de Hara Kiri et Charlie Hebdo était proche des événements, mais ses membres ont plus raconté les conséquences que les événements eux-mêmes. En faisant quelques recherches, il me semble que le dessinateur qui en a le mieux témoigné, c'est Sempé.

On peut contester l'idée d'incorporer Sempé au monde de la BD, et il est probable que le dessinateur lui-même ne serait pas d'accord. Il préfère l'illustration pure, sans texte ni récit, mais il a aussi publié de vrais albums de BD (en particulier l'histoire de Monsieur Lambert). De plus, il utilise volontiers de petites séquences d'images pour raconter un gag, surtout dans ses premiers albums.  On trouve ainsi beaucoup d'authentiques bandes dessinées dans son oeuvre.

L'album que je vais présenter a été publié en octobre 68, soit peu de temps après les fameux événements. Il contient des impressions toutes fraîches, et certaines images semblent prises sur le vif. En fait, Sempé ne raconte pas l'histoire de mai 68, mais compose une suite de gags très imprégnés par tout ce qui vient de se passer. Je me suis permis de réarranger l'ordre de ces images pour retrouver leur chronologie. Voici donc cet album.
 
 

Tout commence avec l'image de parisiens qui marchent dans la rue, bombardés par la publicité et accablés par leurs obligations professionnelles. C'est l'époque des Trente Glorieuses et les français sont sensés être heureux.

Sempé accumule d'abord les dessins qui opposent classes laborieuses et idéal publicitaire. On comprend qu'il n'aime pas beaucoup la publicité (moi non plus d'ailleurs) et il accentue ce décalage permanent entre l'image officielle et la réalité quotidienne. Il y ajoute quelques détails de la vie des couples qui révèlent leur absence de bonheur.

C'est encore l'époque du "travail - famille - patrie ". La liberté et l'hédonisme ne sont pas des valeurs tenues en haute estime.

Puis quelque chose se passe. Au début, on ne sait pas comment le définir, car les gens continuent leurs occupations habituelles.


Des groupes se forment insensiblement. On voit des personnes qui s'arrêtent dans la rue, et qui se parlent.

Le débat s'intensifie, les idées jaillissent, l'imagination s'enflamme, et chacun a son mot à dire.


Les événements de mai surviennent, à la surprise générale, et plus rien ne sera comme avant.

Pourquoi les étudiants manifestent ils ? Ils ont tout pour être heureux! Il leur faudrait une bonne guerre !

Sempé est un chroniqueur de la société et un humoriste. Il regarde ce qui se passe, repère les petits détails qui trahissent la vérité intime, et ne cherche pas à porter de jugement. L'album est imprégné par mai 68, mais il raconte peu les événements politiques.

Seule une petite suite d'images témoigne de façon précise des événements de mai.  Tout commence par les élections de 1967, puis surviennent des manifestations.



 
Quelle image prendre pour conclure ? Pour ma part, j'aurais volontiers choisi celle là.

 
Mais ce n'est pas le choix de Sempé. Il termine son album de la même manière qu'il le commence. On retrouve des français qui marchent dans la rue, écrasés par les affiches qui promettent le bonheur.
En automne 1968, il semblait que rien n'avait changé, mis à part les images publicitaires. Nous savons maintenant que l'histoire a démontré le contraire.
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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 18:28

En relisant cette histoire 20 ans après sa publication, je me rends compte que l’album n’a rien perdu de son charme étrange et de son pouvoir d’évocation.


La fièvre d’Urbicande est d’abord un hommage caustique aux visions des urbanistes. Les auteurs pensent manifestement que l'architecture d’une ville exerce une influence importante sur la vie et les relations entre les gens. Ils imaginent ainsi un architecte (Robick) qui reconstruit une cité (Urbicande) dans un souci d’équilibre et de symétrie.
Dans un premier temps, Schuiten et Peeters semblent partager l'enthousiasme de Robick, même si les projets de l'architecte sont présentés de manière ironique.

Cette cité idéale présente de nombreux édifices gigantesques, dont le modèle semble être inspiré du mouvement futuriste. Dans sa lettre à la Commission des Hautes Instances (qui sert de préface à l'album), Robick se réfère aux projets de l’architecte Hugh Ferris.


Tout au long de l'album, Schuiten rend un hommage appuyé à ces projets futuristes restés inachevés. C'est ainsi que la maison de Robick ressemble étrangement à ce dessin  de Sant’Elia.

Mais les auteurs n'imaginent pas Urbicande comme une cité idéale. Au milieu de ces édifices monumentaux, les habitants deviennent minuscules et ressemblent à des ombres. Schuiten accentue parfois cet effet , et dans l'image ci-dessous, la rue semble presque déserte.


L’idéal de symétrie d’Eugen Robick aboutit à un monde géométrique et déshumanisé. Heureusement, la destruction de cet organisation par le réseau permet à la vie de réapparaître dans la cité. Robick finit même par reconnaître que des discordances sont parfois nécessaires pour créer une harmonie.

 


Dans ce monde utopique, les habitants paraissent être de simples marionnettes. Leur psychologie nous échappe, et Robick lui-même a des réactions étranges, même si on devine son fanatisme et sa volonté de laisser une œuvre à la postérité. Sa passion l’aveugle, et l'apparition du réseau lui fait oublier sa vocation d’architecte.

 

Robick s’humanise toutefois lorsqu’il rencontre « Madame Sophie », une tenancière de maison close qui ressemble étrangement à Madame Claude.

Une romance se noue,  mais Robick et Sophie  ne partagent pas les mêmes projets. Elle est ambitieuse plutôt qu'amoureuse, et redevient par la suite vénale. Elle se tourne vers Thomas, un arriviste influent, pour sauvegarder ses intérêts. Ce dernier finit par ressembler à un autocrate, et c'est peut être la naissance du mal qui se cache derrière sa volonté de puissance.


D’une manière générale, les auteurs restent caustiques avec tous leurs personnages dont le comportement apparaît théâtral ou même caricatural. Aucun d’entre eux ne suscite la sympathie, et  l'intérêt principal reste l'histoire de la cité.

 

Il y a par ailleurs des allusions politiques évidentes. Urbicande est dirigée de façon autoritaire et cette architecture monumentale peut être un  instrument au service du pouvoir.  C'est ainsi que dans une interview (A Suivre N° 68),  Schuiten évoque l’architecte nazi Albert Speer  et ses projets d'édifices aux formes parfaites et aux dimensions intimidantes. Ce gigantisme correspond à l’image qu’une dictature souhaite laisser d’elle-même.

 

Urbicande est gouvernée par les « Hautes Instances » qui édictent des lois restrictives, et un « Rapporteur » qui cherche par tous les moyens à limiter les déplacements entre les deux rives. La croissance du réseau détruit les contraintes liées au cadre architectural, et l’ordre social finit par imploser. Semblable à l'effondrement de l'Union soviétique, cette disparition se déroule sans violence, et la ville connaît quelques mois de liberté. Mais le pouvoir est conquis par des opportunistes et lorsque le réseau disparaît, Robick se retrouve en face de Thomas et de ses projets dirigistes. Le système autoritaire s'est finalement prolongé, et le regard des auteurs sur le monde politique se révèle pessimiste.

 

En fait, cette histoire est d'abord une fable fantastique, qui utilise avec habileté les ressources du roman d’anticipation. En partant d’un fait inexplicable, les auteurs imaginent ensuite de façon implacable et ludique les conséquences de cette anomalie initiale. Le réseau modifie la vie des gens, et tous les événements qui en découlent ont un caractère merveilleux, tout en restant explicables et logiques.  Il y a là une impulsion qui fascine Robick, et celui-ci développe par moment un discours mystique.


L’aventure se termine tristement pour Eugen Robick, mais celui-ci garde autant d'énergie que d'espoir. La conclusion de son histoire me fait penser à la fin de Bouvard et Pécuchet. De même que les personnages de Flaubert décident de retrouver leur travail de copiste, Robick choisit de reprendre le problème à son point de départ, et il se met à tailler un nouveau cube.

 

 

Ainsi, contrairement à l'histoire du cube de Rubik qui révélait les conséquences imprévues et ludiques d’une création mathématique, le cube de Robick nous raconte les vicissitudes de l’humain en face d’un ordre rigide et de contraintes géométriques.  Ce résumé semble pessimiste, et l'histoire d'Urbicande pourrait être dramatique, mais les auteurs réussissent cependant à créer une ambiance plaisante. Ce monde urbain est irréel, malgré certains détails qui semblent  familiers, et on a le sentiment de traverser un rêve. Il y a en plus une certaine jubilation dans cette confrontation du réel avec l'utopie, et le récit semble construit comme un jeu. Schuiten et Peeters jouent aussi bien avec leur cité que leurs personnages, parfois de façon cruelle, et le lecteur découvre une pièce de théâtre, sans possibilité de s'identifier à un héros. Il existe enfin un humour froid, une ironie perceptible par exemple lorsque Robick se rend ridicule, et ce regard malicieux empêche toute interprétation tragique.

Au total, l'élaboration minutieuse de cette cité futuriste dégage une séduction étrange. Le lecteur découvre un monde décalé et fascinant, trop précis et détaillé pour être un rêve, et trop fantastique pour être confondu avec la réalité. Cette création d'un univers hypnotique et ludique reste l'intérêt majeur de l'album, et elle aura des prolongements multiples.

Derrière ce jeu esthétique, Schuiten et Peeters restent tout de même des moralistes. Je pense que cette sombre histoire nous laisse quelques lueurs d'optimisme, car face à un ordre social écrasant, et malgré les événements politiques décevants, les hasards de la nature et la fantaisie des hommes restent capables de créer des perturbations créatrices. Les  grandes puissances reposent presque toujours sur des pieds d'argile. 
 

Je n’oublierai pas, avant de conclure, de mentionner un dernier détail. Dans les premières images du livre, on peut contempler une immense carte murale derrière le bureau de Robick. Elle indique l’emplacement de plusieurs cités au milieu d’un continent inconnu.

Pendant leur récit, les auteurs ne nous disent rien de ces villes dont le nom laisse rêveur. La publication d’un tirage de tête en 1985 leur a permis ultérieurement d'apporter quelques informations, sous la forme d'une petite plaquette intitulée « Carnet de voyage d’Eugen Robick ».


On y trouve quelques commentaires et des dessins au sujet de 4 villes : Alaxis, Mylos, Brüsel et Calvani. Cette première exploration allait donner naissance à tout un univers que l’on appelle aujourd’hui les « Cités Obscures », mais ceci est une autre histoire …

 

  A SUIVRE

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3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 17:17


Il faut bien que je l’avoue, je suis un grand fan de la série les Cités Obscures.

Cette passion n’est pas née subitement, et elle résulte de plusieurs découvertes successives. Il y a d’abord eu la fascination des premières histoires de Schuiten, regroupées dans l’album Carapaces. Ensuite, il y a la parution en 1983 de la Fièvre d’Urbicande, album ambitieux et énigmatique qui a propulsé la série au premier plan. Et puis cette série a explosé au-delà de la bande dessinée, sous la forme de conférences, de films et de scénographies. C’est la visite de  l’exposition du Musée des Ombres en 1990 qui m’a définitivement emporté dans ce monde magique et énigmatique, mais j’en parlerai une autre fois. L’histoire commence avec la Fièvre d’Urbicande, et surtout par une étrange anecdote.


En 1974, le hongrois Erno Rubik invente un étrange cube, dont les 6 faces sont découpées en 9 cubes miniatures pouvant tourner indépendamment les uns des autres. Un système central d’axe permet de faire pivoter des tranches de cube dans le sens vertical ou horizontal, et les segments de surface peuvent ainsi changer de côté sans se détacher les uns des autres. Au départ chaque face du cube a sa propre couleur homogène, mais après quelques rotations, le mélange des petits cubes crée sur chaque côté une mosaïque de couleur. L’opération la plus complexe consiste ensuite à redonner au cube son aspect initial, et c’est un exercice que je n’ai jamais bien réussi.

Au début des années 80, ce casse-tête géométrique a rencontré un succès inattendu. Des millions de Rubik’s cube se sont vendus sur toute la planète, et des livres sont alors publiés pour expliquer la manipulation du cube. Ce problème mathématique, dont le but initial était didactique, est devenu de façon surprenante un passe-temps ludique et un phénomène commercial.


C'est à partir de cette cuieuse histoire que Schuiten et Peeters imaginent un conte fantastique. Dans une ville imaginaire nommée Urbicande, des ouvriers amènent chez l’architecte Eugen Robick un cube creux, dont les arrêtes sont composées d’une matière inconnue.

A la suite d’une mauvaise manipulation, les arrêtes du cube commencent à s’allonger, Elles s’incrustent dans le bureau et envahissent également la pièce. Puis les extrémités des tiges bourgeonnent, et ceci crée de nouvelles barres et de nouveaux cubes, qui forment ainsi un réseau à 3 dimensions.

Robick s’endort sur son bureau, et se retrouve le lendemain prisonnier du réseau qui remplit toute la pièce. Il constate qu’une barre lui traverse un bras et qu’il est immobilisé, mais ceci n’entraîne aucune douleur. Heureusement, la croissance du réseau lui permet assez vite de libérer ses membres. Par ailleurs, l’élargissement des cubes lui donne assez d’espace pour se faufiler entre les arrêtes et il peut ainsi échapper aux mailles du réseau.

Le réseau continue ensuite sa croissance. Il envahit les maisons environnantes, puis s’allonge à travers toute la ville. Les arrêtes des cubes forment des ponts à travers les immeubles, puis s’étendent au dessus du fleuve, reliant ainsi au sud de la ville des quartiers nord qui étaient restés isolés.

 



Cette croissance anarchique modifie l’équilibre social de la ville, et permet à la population de braver les interdits. Le réseau devient un objet subversif et crée des liens entre les individus. Robick lui-même noue une relation amoureuse avec Sophie, une voisine qu’il avait ignoré jusque là.

 

 

Les autorités de la ville réagissent et Robick est conduit en prison. Elles tentent de détruire le réseau en le bombardant avec un canon, mais les boulets ne réussissent pas à l'ébranler, et ne font qu'abîmer les maisons environnantes. La population se révolte et libère Robick . Le système politique s'effondre, et Urbicande connait une  période de liberté.


Mais le développement de la ville devient anarchique, et Robick est insatisfait. Des opportunistes s'emparent du gouvernement, et le réseau devient un enjeu commercial.  A la fin de l'hiver, le réseau reprend sa croissance, et certaines constructions (qui s'appuyaient sur ses montants) s'effondrent.  Une grande partie de la ville est en ruine.

Puis la croissance du réseau continue, et l’élargissement des cubes les amène au delà des limites de la ville. Un an après, la population d’Urbicande regarde au loin les derniers piliers du réseau qui s’éloignent vers l’infiniment grand, laissant dans leur cœur une inexprimable nostalgie.
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29 avril 2008 2 29 /04 /avril /2008 00:00

C’était pendant l’automne 1962, en fin de journée. Ma mère était venue m’attendre à la sortie de l’école, et ce n’était pas son habitude. Elle était accompagnée d’un ami de la famille, un homme barbu que je connaissais de vue, et qui fréquentait la même église que mes parents. Il m’a offert un livre qui m'a permis de découvrir pour la première fois les aventures de Tintin. Ce livre, c’était les Cigares du Pharaon

Je n’avais pas conscience en recevant ce cadeau de conclure un pacte « faustien ». Je l'ai donc accepté, et la suite des événements allait se dérouler de façon implacable. Quelques semaines après cette rencontre, ma mère quittait le domicile conjugal pour aller vivre avec son amant, et je me retrouvais enfant de parents divorcés. Il me restait en échange tout un monde à découvrir, celui de Tintin.

Dès ma première lecture, j’ai apprécié cette aventure trépidante cachée derrière une énigme policière. En fait, cette histoire de trafiquants d’armes et d’opium est dominée par le thème de la poursuite. Tintin voyage à travers l’Orient, se fait emprisonner plusieurs fois, mais il se libère et repart sans but défini. Il utilise bateaux et avions, court, saute et avance sans cesse, et le lecteur est pris dans ce mouvement.

Je me souviens tout particulièrement d’une séquence qui exerçait un pouvoir d’évocation étonnant. Aujourd’hui, elle me semble proche du dessin animé.

 

Cette action est impossible, mais on n’a pas envie de mettre en doute ce que montrent les images. C’est bien sûr un gag surréaliste, chose rare dans l’œuvre d’Hergé, tant l’auteur se montre habituellement soucieux de crédibilité. Mais c’est aussi l’utilisation intelligente des codes de la bande dessinée, qui crée en quelque sorte un autre univers. La précision du mouvement et des détails nous impose une nouvelle réalité, hors du monde quotidien, et qui suit ses propres règles.

Au fil des années, les dessinateurs de l’école franco-belge ont découvert ces recettes qui permettent de suggérer le mouvement dans une suite d’images. Il y a tout d’abord la représentation des corps, qui doit choisir des positions réalistes et suggestives. Hergé a beaucoup travaillé sur ce genre de problème, et on peut mesurer les progrès qu’il a accomplis en comparant la même séquence dessinée avec 20 ans d’écart. Dans l’album primitif de 1934, Tintin s’enfuit dans une gare et il est poursuivi par les policiers, de la manière suivante.

Dans la réédition couleur, 20 ans plus tard, la séquence se présente ainsi 

Vous remarquez que le sens de la course suit le sens de la lecture, alors que les attitudes des corps ont pour le reste peu changé. Dans d’autres séquences, les adaptations sont plus importantes. Voici par exemple l’évasion d’une prison dans l’album original noir-blanc.

Et voici la version redessinée de 1955.


On remarque que dans la version redessinée, Tintin repart de façon logique en direction opposée de sa course initiale, et du policier qu’il a heurté. De plus, la position des corps lors de la collision est plus dynamique.


Les vignettes suivantes composent un joli « mouvement de caméra ». L’image est d’abord focalisée autour de Tintin, puis elle étend progressivement le champ de vision à toute la rue.  En s'éloignant, elle accentue l’impression de vitesse, et cela se termine par ce superbe plan général.

 

Cette comparaison démontre non seulement l’important travail que réalise le studio Hergé pendant les années 50, mais aussi l’émergence d’un « art séquentiel », pour reprendre le terme de Will Eisner. Des règles académiques apparaissent, et elles vont dominer toute une génération de dessinateurs.


D’autres dessinateurs se sont intéressés à ce problème de la représentation du mouvement. Morris et Franquin en particulier ont constaté que le mouvement était mieux suggéré lorsque l’on représentait des positions extrêmes du corps plutôt que des attitudes intermédiaires. L’usage de lignes de mouvements permet aussi de recréer le déplacement d’un objet dans l’espace. Enfin, une impression de vitesse peut être suggérée par la déformation de certaines parties du corps, par exemple en allongeant les extrémités des membres. Morris a souvent utilisé cet effet dans ses premiers albums, mais Hergé ne fait pas de la caricature. Selon ses propres termes, Tintin est une esquisse, et l’auteur reste sobre dans ses effets. Même simplifié, son dessin doit paraître vraisemblable.

Dans certains cas, la meilleure représentation d'un mouvement nécessite une multiplication des images. Prenons cette exemple de la chute d'un avion qui s'écrase dans une forêt.

Dans la version redessinée de 1955, Hergé découpe le mouvement de l'avion et la chute de Tintin en plusieurs images. Le mouvement devient plus naturel, et le dessinateur explique par ailleurs pourquoi son personnage n'est pas blessé après un tel choc. Il se se permet d'y ajouter un gag savoureux.

Prenons un dernier exemple de ce travail de remise en page. Cette fois, Hergé modifie un détail de son récit pour être plus vraisemblable. Lorsque Tintin découvre un poignard hindou, cette arme vient se planter en face de lui. Dans l'album original, le poignard semble guidé par une force surnaturelle.


Dans la version redessinée de 1955, la chute du poignard semble relever d'un simple phénomène naturel. Le mouvement est très habilement composé, et la signification de l'événement devient ambiguë. Le récit est plus crédible.

J'ai toujours été fasciné par ce travail d'artisanat, et cette méticulosité insatisfaite du dessinateur. Plusieurs ouvrages ont étudié toutes les étapes de son travail, qui commence par une grosse recherche au moment des crayonnés. Sur ce sujet, l’ouvrage de Philippe Goddin, intitulé  «Comment réaliser une bande dessinée, par-dessus l’épaule d’Hergé » est une référence incontournable.

Le génie d’Hergé, c’est d’avoir été le premier à comprendre les possibilités narratives des images dessinées. Les artistes contemporains d’Hergé (pendant les années 30) étaient souvent de brillants illustrateurs, ou d’habiles caricaturistes, mais ils exploitaient mal l’art de suggérer un mouvement. Quelques décennies plus tard, les mises en page deviendront plus habiles et audacieuses  (je pense  par exemple aux super-héros de Jack Kirby) mais l’exploration et la compréhension des règles de la séquence d’images ont été découvertes avec Tintin, tout au long d’un patient et minutieux travail d’artisan, qui cherchait à retrouver la magie du dessin animé, de "l'image qui bouge".

Je n’ai pas oublié la colère intérieure de mon enfance, mais peu à peu, j’ai été apaisé par cette course éperdue dans un monde imaginaire. Aujourd’hui, j’essaie parfois de retrouver Tintin avec mes yeux d’enfants, avec l’espoir d'y retrouver ce rythme bondissant et cette vie palpitante. Les images ont un pouvoir de fascination qui ne s’éteindra jamais.

 

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28 avril 2008 1 28 /04 /avril /2008 08:34


Il m'a semblé plus simple de les classer par ordre alphabétique des auteurs (dessinateurs).  N'hésitez pas à me faire part de vos remarques, ou de signaler les liens qui ne fonctionnent pas.

P. Adam : Plus ou moins ...
Auclair et Deschamps : Bran Ruz 1ère partie et 2ème partie

Blutch : Péplum
Buzzelli :  La révolte des ratés

K. Caesar : 1ère partie (Romano) et 2ème partie (il fondo al mare)
Cazanave : le secret de Monte Christo
Corben : Cidopey

K. Don Rosa :  la jeunesse de Picsou
D. Drechsler : Daddy's Girl

J. Feiffer :  Tantrum
B. Flao et C. Dabitch : La ligne de fuite
R. Follet et M. Tillieux :   SOS Bagarreur  1ère partie et 2ème partie
Follet et la couleur
Franquin chez Copyright
Franquin dans la panade : 1ère partie et 2ème partie
Franquin et le football : 1ère partie et  2ème partie
L.&F. Funcken : Capitan

Gotlib : Propos en Vrac
R. Griffin : Tales from the Tube

Hergé et l'image qui bouge

G. Herriman : Krazy Kat et les finesse de la géométrie

R. Holmes :  Un cantique pour Harold Hedd

P. Hornschemeier :  Trois Paradoxes
Hubinon & Charlier  :  Mermoz  1ère partie et 2ème partie

C. Infantino : Adam Strange

E. P. Jacobs : la case mémorable

H. Knerr : Pim Pam Poum
H. Kurtzman et W. Elder : Goodman Beaver

R. Macherot : Le violon de Zagabor 1ère partie et 2ème partie
W. McCay : Little Nemo 1ère partie et 2ème partie
J. Martin :  Le lac sacré
J. Martin et B. de Moor : Le repaire du loup
L. Mattoti : L'homme à la fenêtre
A. Michelluzzi :  Mermoz  1ère partie et  2ème partie
S. Mizuki : Opération Mort

Morris & Goscinny : La diligence
W. Molino :  Virus   puis  Avant et après Virus
L. Nortier :  Sam Billie Bill

Peyo : les combats 1ère partie (le Serment des Vikings),

             2ème partie  (la Flèche Noire) et  3ème partie (la Guerre des Sept Fontaines)

H. Pratt : A cause d'une mouette

P. Roca : Rides

H. Sakaguchi : Ikkyû  1ère partie et 2ème partie
Schuiten et Peeters : la Fièvre d'Urbicande  1ère partie et 2ème partie
Sempé et mai 68

Sempé :  Saint-Tropez
G. Shelton : un air de blues
B. W. Smith : l'enchantement
J. Swarte : les aventures d'Hergé 

Tabary : Totoche
M. Tillieux:  la planche parfaite
M. Toonder : Panda
L. Trondheim : Approximativement

Turf :  la Nef des Fous  1ère partie et 2ème partie

J. Vanistendael : La jeune fille et le nègre

C. Ware :  Jimmy Corrigan  1ère partie, 2ème partie et 3ème partie
G. Wilson :  La revanche

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27 avril 2008 7 27 /04 /avril /2008 18:14

Pourquoi faire un blog de critiques d’album BD ? Qui cela va-t-il intéresser ? Il n’y a pas de réponse à cette question, mais j’ai le désir de montrer ce que représente la bande dessinée.

On en parle comme du 9ème art, alors que ce n’est souvent qu’un divertissement, ou une passion de collectionneur. Peu importe ! Quelle que soit la façon dont on la considère, la BD a une force de suggestion qui lui permet d’exprimer des choses particulières.


Je voudrais parler du pouvoir émotionnel des images, qui s’associe parfois à une période de vie, et qui peut réveiller une délicieuse nostalgie.


J’aimerais analyser cette confrontation particulière entre un texte et une suite d’images, et ce contraste qui peut créer un univers singulier.

 

 

Parfois, le dessinateur se penche sur le quotidien, ou alors il exprime des problèmes existentiels.

 


Et puis, la BD a cette possibilité d’adopter un ton léger et enfantin, quelque soit le sujet. J’aimerais aussi dans ce blog garder une démarche naïve, et rester un amateur dans le sens noble du mot, c’est à dire « celui qui aime ».

 

 

Bien sûr, la BD c’est aussi le plaisir de collectionner, ou de retrouver des vieilleries inconnues. Il ne faut pas mépriser cet aspect.


Voilà, la bande dessinée est porteuse d’émotions, et elle a sa propre intelligence. J’aimerai donc faire une suite de chroniques qui ne colle pas à l’actualité, et qui explique simplement le plaisir de lire des histoires illustrées.


Au travail !

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