Les critiques de mes meilleurs albums BD, racontées par l'image
En relisant cette histoire 20 ans après sa publication, je me rends compte que l’album n’a rien perdu de son charme étrange et de son pouvoir d’évocation.
La fièvre d’Urbicande est d’abord un hommage caustique aux visions des urbanistes. Les auteurs pensent manifestement que l'architecture d’une ville exerce une influence importante sur la vie et les relations entre les gens. Ils imaginent ainsi un architecte (Robick) qui reconstruit une cité (Urbicande) dans un souci d’équilibre et de symétrie. Dans un premier temps, Schuiten et Peeters semblent partager l'enthousiasme de Robick, même si les projets de l'architecte sont présentés de manière ironique.
Cette cité idéale présente de nombreux édifices gigantesques, dont le modèle semble être inspiré du mouvement futuriste. Dans sa lettre à la Commission des Hautes Instances (qui sert de préface à l'album), Robick se réfère aux projets de l’architecte Hugh Ferris.
Mais les auteurs n'imaginent pas Urbicande comme une cité idéale. Au milieu de ces édifices monumentaux, les habitants deviennent minuscules et ressemblent à des ombres. Schuiten accentue parfois cet effet , et dans l'image ci-dessous, la rue semble presque déserte.
Robick s’humanise toutefois lorsqu’il rencontre « Madame Sophie », une tenancière de maison close qui ressemble étrangement à Madame Claude.
Une romance se noue, mais Robick et Sophie ne partagent pas les mêmes projets. Elle est ambitieuse plutôt qu'amoureuse, et redevient par la suite vénale. Elle se tourne vers Thomas, un arriviste influent, pour sauvegarder ses intérêts. Ce dernier finit par ressembler à un autocrate, et c'est peut être la naissance du mal qui se cache derrière sa volonté de puissance.
Il y a par ailleurs des allusions politiques évidentes. Urbicande est dirigée de façon autoritaire et cette architecture monumentale peut être un instrument au service du pouvoir. C'est ainsi que dans une interview (A Suivre N° 68), Schuiten évoque l’architecte nazi Albert Speer et ses projets d'édifices aux formes parfaites et aux dimensions intimidantes. Ce gigantisme correspond à l’image qu’une dictature souhaite laisser d’elle-même.
Urbicande est gouvernée par les « Hautes Instances » qui édictent des lois restrictives, et un « Rapporteur » qui cherche par tous les moyens à limiter les déplacements entre les deux rives. La croissance du réseau détruit les contraintes liées au cadre architectural, et l’ordre social finit par imploser. Semblable à l'effondrement de l'Union soviétique, cette disparition se déroule sans violence, et la ville connaît quelques mois de liberté. Mais le pouvoir est conquis par des opportunistes et lorsque le réseau disparaît, Robick se retrouve en face de Thomas et de ses projets dirigistes. Le système autoritaire s'est finalement prolongé, et le regard des auteurs sur le monde politique se révèle pessimiste.
En fait, cette histoire est d'abord une fable fantastique, qui utilise avec habileté les ressources du roman d’anticipation. En partant d’un fait inexplicable, les auteurs imaginent ensuite de façon implacable et ludique les conséquences de cette anomalie initiale. Le réseau modifie la vie des gens, et tous les événements qui en découlent ont un caractère merveilleux, tout en restant explicables et logiques. Il y a là une impulsion qui fascine Robick, et celui-ci développe par moment un discours mystique.
Ainsi, contrairement à l'histoire du cube de Rubik qui révélait les conséquences imprévues et ludiques d’une création mathématique, le cube de Robick nous raconte les vicissitudes de l’humain en face d’un ordre rigide et de contraintes géométriques. Ce résumé semble pessimiste, et l'histoire d'Urbicande pourrait être dramatique, mais les auteurs réussissent cependant à créer une ambiance plaisante. Ce monde urbain est irréel, malgré certains détails qui semblent familiers, et on a le sentiment de traverser un rêve. Il y a en plus une certaine jubilation dans cette confrontation du réel avec l'utopie, et le récit semble construit comme un jeu. Schuiten et Peeters jouent aussi bien avec leur cité que leurs personnages, parfois de façon cruelle, et le lecteur découvre une pièce de théâtre, sans possibilité de s'identifier à un héros. Il existe enfin un humour froid, une ironie perceptible par exemple lorsque Robick se rend ridicule, et ce regard malicieux empêche toute interprétation tragique.
Au total, l'élaboration minutieuse de cette cité futuriste dégage une séduction étrange. Le lecteur découvre un monde décalé et fascinant, trop précis et détaillé pour être un rêve, et trop fantastique pour être confondu avec la réalité. Cette création d'un univers hypnotique et ludique reste l'intérêt majeur de l'album, et elle aura des prolongements multiples.
Derrière ce jeu esthétique, Schuiten et Peeters restent tout de même des moralistes. Je pense que cette sombre histoire nous laisse quelques lueurs d'optimisme, car face à un ordre social écrasant, et malgré les événements politiques décevants, les hasards de la nature et la fantaisie des hommes restent capables de créer des perturbations créatrices. Les grandes puissances reposent presque toujours sur des pieds d'argile.
Je n’oublierai pas, avant de conclure, de mentionner un dernier détail. Dans les premières images du livre, on peut contempler une immense carte murale derrière le bureau de Robick. Elle indique l’emplacement de plusieurs cités au milieu d’un continent inconnu.
Pendant leur récit, les auteurs ne nous disent rien de ces villes dont le nom laisse rêveur. La publication d’un tirage de tête en 1985 leur a permis ultérieurement d'apporter quelques informations, sous la forme d'une petite plaquette intitulée « Carnet de voyage d’Eugen Robick ».
A SUIVRE