Les critiques de mes meilleurs albums BD, racontées par l'image
Je connais mal les mangas, et il faut reconnaître que j’apprécie peu la lecture de droite à gauche. J’ai longtemps cherché les chefs d’œuvre qui devaient exister dans cet univers riche et mystérieux, et l'exploration a été lente et pénible. J’ai peu d’affinité pour les histoires de robot ou les jeunes motards qui traversent les ruines de Tokyo, mais tout a changé en 1997 lorsque j’ai découvert Ikkyû, le manga dessiné par Hisashi Sakaguchi.
A la fois moine zen, poète et philosophe, Ikkyû a vécu au Japon au 15e siècle. Ce personnage énigmatique, mystique et paillard s’est distingué en critiquant les institutions sociales et religieuses et en établissant une voie originale de réalisation personnelle. Son irrespect de l’autorité l’a rendu populaire et divers récits (les Ikkyubanashi parus au 17e siècle) ont immortalisé le personnage. Ikkyû est reconnu comme un grand calligraphe et il a laissé des peintures, mais son œuvre littéraire (écrite en chinois) reste mal connue au Japon. On peut découvrir ses poèmes sur le Web (mais en anglais) et il existe des traductions françaises de ses œuvres. Son livre le plus important est Nuages fous, un recueil de poésies qu’il avait publié à la fin de sa vie, mais on peut aussi s’intéresser à la Saveur du Zen, suite de koans décryptés par Ikkyû et commentés ensuite par ses disciples.
Malgré certaines incertitudes, la vie d’Ikkyû est assez bien connue. Il a vécu de 1394 à 1481 et serait le fils caché de l’empereur Gokumatsu et d’une concubine (tous les historiens ne semblent pas d’accord sur ce point). Il entre à l’âge de 6 ans dans un monastère zen où il montre tout jeune un très bon esprit critique. Il y suit l’enseignement du bouddhisme Rinzai, apprend le chinois et se révèle doué pour la poésie. A 17 ans, il abandonne le formalisme étroit de cette école pour suivre l’enseignement de Ken.Ô, un maître bouddhiste qui vit dans la pauvreté. A la mort de celui-ci, il devient l’élève de Kasô Sodon, un autre maître du zen dont l’enseignement repose sur le respect d’une discipline sévère et la méditation des « koans ». Il reçoit le nom d’Ikkyû (qui signifie « un repos ») après avoir résolu une de ses énigmes, puis atteint le « satori » (que l’on pourrait traduire par illumination) à l’âge de 26 ans. Il quitte ensuite les monastères et commence une vie d’errance, en restant proche du petit peuple. Il s’enivre, fornique et prétend mieux respecter ainsi l’esprit originel du zen qu’en se conformant à des conventions religieuses stériles. Il accueille quelques disciples (le premier étant Sôgen), fonde un temple à Sakai en 1432, critique les moines des grands monastères en 1435 puis reconstruit le temple Myoshô-ji en 1456. Il continue à créer des poèmes et des aphorismes, fait de la peinture et devient un propagateur de la « Cérémonie du thé » et de l’art des jardins. A la fin de sa vie, il tombe amoureux de Shinmé, une femme aveugle, puis devient à 80 ans le maître supérieur d’un monastère réputé où il ne vivra jamais.
Pour reconstruire la biographie de ce personnage étrange, Hisashi Sakaguchi rassemble faits historiques et récits populaires, utilise les écrits d’Ikkyû lui-même, et n’hésite pas à imaginer des anecdotes pendant les périodes peu connues de sa vie. Il compose ainsi un récit de 1200 pages, réparties en 27 chapitres, qui commencent à la naissance et se terminent à la mort du personnage. Plusieurs fils conducteurs apparaissent dans ce livre, mais l’intrigue principale s’attache bien sûr à suivre la quête d’identité accomplie par Ikkyû. C’est ainsi que Sakaguchi introduit son récit en illustrant les frasques de ce moine excentrique qui scandalise la société qui l’entoure.
Comment devient-on cet ivrogne désinhibé et provocateur, qui semble déshonorer le bouddhisme zen ? Tout commence avec l’arrivée d’Ikkyû dans son premier monastère, lorsqu’il n’est qu’un enfant fragile et affamé. Il subi des sévices corporels (et mêmes des actes pédophiles) et semble écrasé par une discipline inhumaine. Le dessinateur nous présente quelques scènes très fortes de maltraitance.
Ikkyû ne garde toutefois pas longtemps cette posture de victime. Bien que très jeune, il se montre capable de désamorcer l’autorité des supérieurs et utilise avec astuce sa logique et son esprit de répartie. Sakaguchi reprend certaines anecdotes issues des Ikkyubanashi et elles illustrent de façon savoureuse le charisme du personnage.
Devenu adolescent, Ikkyû quitte le monastère pour aller suivre l’enseignement de Ken.ô, et ce choix se révèle capital dans son existence. Ken.ô est un maître marginal du zen, et on ne sait pas vraiment ce qu’il a enseigné à Ikkyû. De façon habile, Sakaguchi nous présente un vieux moine d’aspect négligé, aux propos énigmatiques, qui se comporte de façon rustique et ne semble pas donner d’enseignement.
Ikkyû exécute les taches ménagères et s’interroge. Ken.ô lui interdit de se livrer au zazen (la méditation) et répond aux questions de son élève par d’autres interrogations. Ce maître est une énigme vivante, et meurt quatre ans après sans lui donner d’explication. Ikkyû est désespéré et se jette dans la rivière pour mettre fin à ses jours, avant de se résigner à vivre.
Il cherche alors un nouveau maître et choisit Kasô Sôdon. Ce dernier est adepte de la discipline zen la plus stricte et refuse toute corruption, toute richesse matérielle et tout lien avec le pouvoir politique.
La vie est très dure pour les élèves de Kasô qui ne mangent pas tous les jours. Ils doivent accomplir un travail répétitif en mélangeant des herbes, mais cette activité leur permet de méditer certains koans. A l’âge de 25 ans, Ikkyû franchit une première étape en résolvant l’énigme des trois bâtons.
Un an plus tard, Ikkyû parvient à l’état de « satori ». En méditant sur une barque, il entend le cri d’une corneille et son esprit est happé par le monde qui l’environne. Sakaguchi illustre cet événement avec une grande simplicité.
Relevons au passage le changement de mise en page qu’adopte le dessinateur pour présenter cet événement. Il abandonne les successions chronologiques de cases et dessine de grandes illustrations « hors cadre », qui touchent les bords de la page. Cet effet de style est souvent utilisé de façon gratuite par certains dessinateurs contemporains (pour donner une impression de virtuosité), mais Sakaguchi l’utilise de façon suggestive. Il symbolise ainsi l’arrêt du temps et l’explosion intérieure ressentie par son personnage.
Kasô le désigne comme son successeur mais Ikkyû refuse de faire une carrière religieuse. Il reste encore quelques années au monastère pour s’occuper de son maître malade, mais s’éloigne des pratiques rituelles. Il reste proche de la nature, raille le formalisme stérile des bonzes et manifeste ses premières excentricités, par exemple en se rendant en haillons à une grande cérémonie commémorative.
Ce comportement d’Ikkyû reste conforme avec les idées de certains maîtres zen. Rinzai par exemple recommandait une certaine méfiance envers les rituels sacrés, et préconisait la recherche de l’éveil à travers l’accomplissement de petites taches quotidiennes.
Ikkyû pousse à l’extrême cette philosophie en adoptant un comportement libre de toute obligation protocolaire. Il recherche le plaisir de chaque instant et mène une vie vagabonde et scandaleuse, sans se préoccuper des conventions ou de la hiérarchie religieuse. Il dédaigne les préceptes monacaux (comme l’interdiction de manger la viande) et ne dissimule pas les relations sexuelles qu’il entretient avec certaines femmes.
Sakaguchi ne présente pas Ikkyû comme un libertin, mais plutôt comme un homme amoureux qui essaie de faire face à ses sentiments. Nous le voyons d’abord rencontrer une femme qu’il aime sans espoir, puis il reporte cet amour envers des prostituées qu’il fréquente sans aucun remord. Plutôt que de refouler sentiments, peurs et désirs, Ikkyû accepte sa nature humaine et recherche la vérité de l’instant. Sakaguchi l’illustre par quelques séquences très sensuelles, mais il imagine aussi des rencontres pleines d’humanité et de poésie.

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