Mardi 21 juillet 2 21 /07 /Juil 07:25

Il n’est pas rare que je ne comprenne qu'après que l’on m’ait expliqué longtemps.  Peu doué pour le travail scolaire, cette lenteur m’a longtemps laissé dans l’ignorance de l’intérêt des mathématiques. Ce n’est qu’à l’âge de 12 ans que j’ai commencé à saisir la beauté sévère des équations et le plaisir de les résoudre (mes professeurs avaient bien du mérite). Ce difficile apprentissage me semble digne d’être mis en parallèle avec l’initiation tout aussi ardue au monde de Krazy Kat. En fait, il m’a bien fallu deux décennies avant de découvrir l’attrait de cette BD qui est autant louée par la critique qu’ignorée par le grand public.


Peut-on construire une œuvre entière sur un seul gag, à savoir un chat martyrisé par une souris ? Quel que soit le motif en effet, Ignatz lance inlassablement une brique sur la tête de Krazy Kat, à moins qu’il ne se retrouve en prison pour avoir essayé de le faire. En découvrant les premiers strips, je n’en comprenais l’intérêt et il me semblait y avoir un malentendu. Bien sûr, il existait autour de ces deux protagonistes tout un monde pittoresque avec l’agent Pupp, la prison austère d’Ignatz et le capricieux désert de Coconino, mais ce gag répétitif me semblait bien limité. Même si l’auteur déployait une imagination sans limite pour en renouveler la mise en scène, cette BD m’a semblée rebutante durant des années.

J’ai découvert Krazy Kat dans Charlie Mensuel au cours des années 70 et la modestie des strip me semblait alors rébarbative. Je regardais ces images d’un œil distrait, en notant la malice de Georges Herriman qui déclinait de toutes les manières possibles ce jeu du chat et de la souris. Il était évident que c’était surtout l’auteur qui jouait avec le lecteur.

En regardant les origines de l’œuvre, il se confirme d'emblée qu'elle est née d'un gag unique. Tout commence en juin 1910 lorsque Herriman dessine un « family strip » intitulé The Dingbat Family et qu’il décide de remplir le vide qui existe en bas d’une image. Il y met deux petits personnages humoristiques (un peu comparables à la coccinelle de Gotlib) et ce gag élémentaire précise bien la trame originelle de Krazy Kat.


Malgré un graphisme sommaire, l’essentiel est présent dès cette première apparition du chat et de la souris. C’est une scène d’action développée jusqu’aux limites de l’absurde, comme il en existe beaucoup dans les courts métrages  du cinéma muet.


Ce petit gag n’était pas destiné à être poursuivi mais il a plu à l’éditeur. Georges Herriman a donc dû faire réapparaitre le chat et la souris et il s’est appuyé sur un humour de répétition. En 1911, ils occupent une petite bande parallèle à la série principale, alors intitulée The Family Upstairs (n'oubliez pas de cliquer l'image).


La série devient indépendante en octobre 1913 et Herriman continue d’y exploiter tous les gags possibles autour de la brique. En 1919, il envoie même ses personnages sur la lune mais cette fantaisie n’est qu’une petite diversion avant la fin attendue.


Raconter la même blague pendant plus de trente ans, cela demande une imagination admirable mais ce tour de force ne peut être suffisant pour entrer dans l’histoire de la BD. Il faut aussi que le récit passionne le lecteur, que ses illustrations fascinent par leur beauté ou que l’œuvre déploie son propre charme. Krazy Kat m’est longtemps resté hermétique mais au hasard des pages, j’ai peu à peu découvert des images et des allusions qui réveillaient un sentiment de complicité. Prenons par exemple cette planche dominicale qui raconte la visite d’une exposition d’art. Krazy Kat y découvre les grands maîtres de la BD, comme Dirks ou Swinnerton, et ce clin d’œil de Georges Herriman me semble très représentatif de la bonhommie qui imprègne la série tout entière (il faut là-aussi cliquer sur la bande).


Découvrir la BD à travers le regard de Krazy Kat, c’est bien sûr un sketch savoureux mais il s'y ajoute le charme de la mise en abîme. L’univers abstrait de Coconino semble capable d’incorporer le monde réel et à côté de l’humour qui nait de ce regard, il y a le plaisir lié à sa miniaturisation. Le monde artistique est transformé en une sorte de jouet.


C’est toutefois en découvrant les planches dominicales en couleur, traduites en français par Futuropolis en 1990, que Krazy Kat a commencé à me séduire. Ce bel album (consacré aux années 1935-1936) rendait enfin justice à l’habileté graphique d’Herriman et à l’inventivité de ses décors. J’y ai alors découvert la savante construction de ses planches, sa manière ludique de jouer avec les formes et ces assemblages qui se rapprochent du plaisir enfantin des jeux de cube. Cette caractéristique se manifeste d’abord par le plaisir de jongler avec le titre de la planche.


Il faut admettre que l’univers dénudé de Cononino laisse une grande place aux formes angulaires et aux polygones. Herriman fuit la rondeur et préfère les trajectoires rectilignes. Il va droit au but, comme le fait bien souvent  la brique qu’ Ignatz lance vers la tête du chat.

Les montagnes, dont le relief change sans arrêt, sont dessinées de façon schématique. Elles ressemblent parfois à des sculptures abstraites ou même à de simples blocs. Herriman joue avec ces formes en construisant un savant désordre et il y a là un véritable choix esthétique.

Sur la page elle-même, les cases se déplacent et brisent la régularité de construction de la planche. Les vignettes tournent et leurs bords peuvent aussi disparaitre.


Les rondeurs ne sont pas absentes du monde de Coconino mais elles prennent souvent une simplicité géométrique. Les cases deviennent parfois circulaires et cet aspect permet au dessinateur d’introduire des effets de symétrie.

Il y a également cette omniprésence du carré, figure géométrique et inquiétante qui se matérialise en briques toutes puissantes. Ignatz semble capable d’en trouver dans n’importe quelle circonstance et lorsqu’il n’y en a plus, il n’hésite pas à les dessiner.


Mieux encore, cette obsédante brique peut apparaître dans le paysage. Cette image devient alors l’objet d’un gag (que vous pouvez découvrir en cliquant sur la vignette ci-dessous).


A ce stade, il me faut bien nuancer le propos, voir même reconnaître une légère tricherie dans la démonstration. Comment oser qualifier de géométrique le graphisme de Herriman ? En regardant ses oeuvres, l’œil est bien sûr frappé par la rudesse de son trait et l’austérité de ses décors mais les personnages ne sont pas cubiques. Ils paraissent plutôt griffonnés avec nonchalance et la prédilection de l’auteur pour le croquis lui permet d’en intensifier les expressions. La beauté des images (en particulier celle de ses planches dominicales) résulte donc du minimalisme du dessin. Cette esthétique rustique est certainement consciente mais la sécheresse de certaines images est équilibrée par la fantaisie permanente des situations, des décors ou des couleurs. C’est ainsi qu’en constatant la variation ironique des reliefs montagneux à l’horizon de Coconino, il m’a semblé qu’Herriman y mariait avec grâce la géométrie et l’humour. C'est ce curieux assemblage que j’appelle la « finesse de la géométrie ».

Cette esthétique singulière de Coconino touche aussi  les relations entre les personnages. Il existe à l'évidence un triangle passionnel puisque le sergent Pupp aime Krazy Kat, que le chat est lui-même amoureux d’Ignatz, tandis que ce dernier méprise ce matou qu’il martyrise avec tant de plaisir. Le policier Pupp met sans cesse Ignatz en prison et les différentes interactions de cette « partie à trois » deviennent à leur tour le sujet de gags répétitifs. Herriman s’amuse de toutes leurs déclinaisons possibles et c’est ainsi que le sergent Pupp peut paradoxalement se retrouver en prison.


L’humour se nourrit de cette mathématique relationnelle, puisque chaque événement permet d’envisager une situation symétrique ou d’introduire une action inverse. Personne n’est dès lors surpris lorsque Krazy Kat lui-même se met à lancer des projectiles sur la tête d’Ignatz  et du sergent.

Dans cette alternance d’amour et de haine, peut-on parler d’une géométrie des sentiments ? En fait, les relations entre Ignatz, Krazy et Pup ne sont pas simples car on les voit souvent philosopher ensemble. La brique et la prison deviennent des sujets de réflexion tandis qu’Herriman donne parfois une épaisseur surprenante à leurs relations ambiguës.


Quelques critiques ont remarqué des similarités entre l’humour de Krazy Kat et la mécanique des vaudevilles. On y retrouve cet attrait pour les jeux de mots, cette amplification systématique de situations absurdes et surtout cette légèreté des personnages qui s’aiment, se quittent, se font du mal et se retrouvent avec une férocité innocente. Cette caractéristique devient plus marquée au cours des années 30, lorsque Herriman introduit de nouveaux acteurs qui viennent perturber le triangle originel. Il crée par exemple la belle Mimi dont tous les habitants de Coconino (à l’exception de Krazy Kat) deviennent amoureux.


C’est à cette époque qu’Herriman semble tenté par les possibilités du feuilleton. En 1930, il élabore une intrigue qui s’intitule la Romance de M. Kiskidee Kuku et Martin a bien résumé cet épisode dans son blog Comixture. Cet effort ne dure cependant que quelques semaines et l’auteur retrouve ensuite ses schémas fondamentaux. 
Jets de briques, séjours en prison et autodérision nourrissent dès lors définitivement le quotidien de Krazy Kat et lorsque le dessinateur se plaint d’être atteint d’une crampe de la main, c’est pour mieux contrarier le projet carcéral du sergent Pupp.


Jusqu’à la disparition d’Herriman, les briques vont ainsi voltiger de façon jubilatoire. On retrouve ce gag une dernière fois dans ce strip qui me parait emblématique de la série tout entière. L'humour devient complice et c'est ainsi que Krazy Kat a réussi à me séduire, par sa capacité d’invention, sa fantaisie permanente et son jeu avec les codes graphiques.

Il existe de multiples études intelligentes au sujet de Krazy Kat et il faut d’abord recommander la magnifique monographie en langue anglaise de Patrick Mc Donnel (Krazy Kat the comic art of Georges Herriman) qui est richement illustrée. En français, on peut mentionner « Krazy Herriman », le Catalogue d’exposition édité en 1997 par le Musée de la bande dessinée d’Angoulême (que j’avoue ne pas avoir lu) de même que le N°2 de la revue  9e Art qui contient quelques articles fort avisés. Sur le Web, il y a bien sûr Coconino  qui reste la  base indispensable pour tout amateur sur le sujet, mais il y a aussi quelques articles de David Turgeon chez  Du9 (en collaboration avec Josiane Robidas) ou dans ses nouvelles lectures. Je n’essaierai pas de faire la liste de toutes les analyses écrites en langue anglaise sur le WEB, et cette abondance révèle que Krazy Kat est bien mieux connu aux USA qu’en Europe.

Finalement, ai-je réussi à démontrer quelque chose dans ce billet un peu brouillon? Je crains que non car cette œuvre contient une poésie et un charme qui résiste à l’analyse. Par ailleurs, il faut bien avouer que je connais mal cette série dont une grande partie reste inédite en français. Et puis, j’ai le sentiment d’être parti sur des chemins de traverse, de m’être focalisé sur la brique et d’avoir digressé sur des détails accessoires. Le désert de Coconino semble favorable aux excès d’imagination et j’ai laissé de côté quelques constatations importantes telles que l’humour fondé sur le non-sens, l’ambiguïté sexuelle de Krazy, la bonhomie d’Herriman et sa passion pour Monument Valley. Je rêvais de clarifier le sens de cette œuvre mais je n’ai fait qu’en effleurer la surface. Peut être est-il d’ailleurs préférable ne pas trop disséquer la signification de Krazy Kat  et d’en explorer simplement sa musique, son schématisme trompeur, son humour discret et ses fausses énigmes. Cette BD d’Herriman m'apparait toujours pleine de mystères mais j'y discerne maintenant quelques clins d’œil amicaux.  Dans toute série animalière, il y a cette trace d’humanité qui est le véritable message de l’auteur.

Par Raymond
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