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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 18:28

En relisant cette histoire 20 ans après sa publication, je me rends compte que l’album n’a rien perdu de son charme étrange et de son pouvoir d’évocation.


La fièvre d’Urbicande est d’abord un hommage caustique aux visions des urbanistes. Les auteurs pensent manifestement que l'architecture d’une ville exerce une influence importante sur la vie et les relations entre les gens. Ils imaginent ainsi un architecte (Robick) qui reconstruit une cité (Urbicande) dans un souci d’équilibre et de symétrie.
Dans un premier temps, Schuiten et Peeters semblent partager l'enthousiasme de Robick, même si les projets de l'architecte sont présentés de manière ironique.

Cette cité idéale présente de nombreux édifices gigantesques, dont le modèle semble être inspiré du mouvement futuriste. Dans sa lettre à la Commission des Hautes Instances (qui sert de préface à l'album), Robick se réfère aux projets de l’architecte Hugh Ferris.


Tout au long de l'album, Schuiten rend un hommage appuyé à ces projets futuristes restés inachevés. C'est ainsi que la maison de Robick ressemble étrangement à ce dessin  de Sant’Elia.

Mais les auteurs n'imaginent pas Urbicande comme une cité idéale. Au milieu de ces édifices monumentaux, les habitants deviennent minuscules et ressemblent à des ombres. Schuiten accentue parfois cet effet , et dans l'image ci-dessous, la rue semble presque déserte.


L’idéal de symétrie d’Eugen Robick aboutit à un monde géométrique et déshumanisé. Heureusement, la destruction de cet organisation par le réseau permet à la vie de réapparaître dans la cité. Robick finit même par reconnaître que des discordances sont parfois nécessaires pour créer une harmonie.

 


Dans ce monde utopique, les habitants paraissent être de simples marionnettes. Leur psychologie nous échappe, et Robick lui-même a des réactions étranges, même si on devine son fanatisme et sa volonté de laisser une œuvre à la postérité. Sa passion l’aveugle, et l'apparition du réseau lui fait oublier sa vocation d’architecte.

 

Robick s’humanise toutefois lorsqu’il rencontre « Madame Sophie », une tenancière de maison close qui ressemble étrangement à Madame Claude.

Une romance se noue,  mais Robick et Sophie  ne partagent pas les mêmes projets. Elle est ambitieuse plutôt qu'amoureuse, et redevient par la suite vénale. Elle se tourne vers Thomas, un arriviste influent, pour sauvegarder ses intérêts. Ce dernier finit par ressembler à un autocrate, et c'est peut être la naissance du mal qui se cache derrière sa volonté de puissance.


D’une manière générale, les auteurs restent caustiques avec tous leurs personnages dont le comportement apparaît théâtral ou même caricatural. Aucun d’entre eux ne suscite la sympathie, et  l'intérêt principal reste l'histoire de la cité.

 

Il y a par ailleurs des allusions politiques évidentes. Urbicande est dirigée de façon autoritaire et cette architecture monumentale peut être un  instrument au service du pouvoir.  C'est ainsi que dans une interview (A Suivre N° 68),  Schuiten évoque l’architecte nazi Albert Speer  et ses projets d'édifices aux formes parfaites et aux dimensions intimidantes. Ce gigantisme correspond à l’image qu’une dictature souhaite laisser d’elle-même.

 

Urbicande est gouvernée par les « Hautes Instances » qui édictent des lois restrictives, et un « Rapporteur » qui cherche par tous les moyens à limiter les déplacements entre les deux rives. La croissance du réseau détruit les contraintes liées au cadre architectural, et l’ordre social finit par imploser. Semblable à l'effondrement de l'Union soviétique, cette disparition se déroule sans violence, et la ville connaît quelques mois de liberté. Mais le pouvoir est conquis par des opportunistes et lorsque le réseau disparaît, Robick se retrouve en face de Thomas et de ses projets dirigistes. Le système autoritaire s'est finalement prolongé, et le regard des auteurs sur le monde politique se révèle pessimiste.

 

En fait, cette histoire est d'abord une fable fantastique, qui utilise avec habileté les ressources du roman d’anticipation. En partant d’un fait inexplicable, les auteurs imaginent ensuite de façon implacable et ludique les conséquences de cette anomalie initiale. Le réseau modifie la vie des gens, et tous les événements qui en découlent ont un caractère merveilleux, tout en restant explicables et logiques.  Il y a là une impulsion qui fascine Robick, et celui-ci développe par moment un discours mystique.


L’aventure se termine tristement pour Eugen Robick, mais celui-ci garde autant d'énergie que d'espoir. La conclusion de son histoire me fait penser à la fin de Bouvard et Pécuchet. De même que les personnages de Flaubert décident de retrouver leur travail de copiste, Robick choisit de reprendre le problème à son point de départ, et il se met à tailler un nouveau cube.

 

 

Ainsi, contrairement à l'histoire du cube de Rubik qui révélait les conséquences imprévues et ludiques d’une création mathématique, le cube de Robick nous raconte les vicissitudes de l’humain en face d’un ordre rigide et de contraintes géométriques.  Ce résumé semble pessimiste, et l'histoire d'Urbicande pourrait être dramatique, mais les auteurs réussissent cependant à créer une ambiance plaisante. Ce monde urbain est irréel, malgré certains détails qui semblent  familiers, et on a le sentiment de traverser un rêve. Il y a en plus une certaine jubilation dans cette confrontation du réel avec l'utopie, et le récit semble construit comme un jeu. Schuiten et Peeters jouent aussi bien avec leur cité que leurs personnages, parfois de façon cruelle, et le lecteur découvre une pièce de théâtre, sans possibilité de s'identifier à un héros. Il existe enfin un humour froid, une ironie perceptible par exemple lorsque Robick se rend ridicule, et ce regard malicieux empêche toute interprétation tragique.

Au total, l'élaboration minutieuse de cette cité futuriste dégage une séduction étrange. Le lecteur découvre un monde décalé et fascinant, trop précis et détaillé pour être un rêve, et trop fantastique pour être confondu avec la réalité. Cette création d'un univers hypnotique et ludique reste l'intérêt majeur de l'album, et elle aura des prolongements multiples.

Derrière ce jeu esthétique, Schuiten et Peeters restent tout de même des moralistes. Je pense que cette sombre histoire nous laisse quelques lueurs d'optimisme, car face à un ordre social écrasant, et malgré les événements politiques décevants, les hasards de la nature et la fantaisie des hommes restent capables de créer des perturbations créatrices. Les  grandes puissances reposent presque toujours sur des pieds d'argile. 
 

Je n’oublierai pas, avant de conclure, de mentionner un dernier détail. Dans les premières images du livre, on peut contempler une immense carte murale derrière le bureau de Robick. Elle indique l’emplacement de plusieurs cités au milieu d’un continent inconnu.

Pendant leur récit, les auteurs ne nous disent rien de ces villes dont le nom laisse rêveur. La publication d’un tirage de tête en 1985 leur a permis ultérieurement d'apporter quelques informations, sous la forme d'une petite plaquette intitulée « Carnet de voyage d’Eugen Robick ».


On y trouve quelques commentaires et des dessins au sujet de 4 villes : Alaxis, Mylos, Brüsel et Calvani. Cette première exploration allait donner naissance à tout un univers que l’on appelle aujourd’hui les « Cités Obscures », mais ceci est une autre histoire …

 

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Published by Raymond
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commentaires

Raymond 26/09/2008 17:46

Je suis au courant de cette expo grâce au forum des Cités Obscures. Je passe un week-end à Versailles les 23-24 octobre, et il faudra voir si je trouve le temps entre 2 trains.
Merci pour l'info :-)

Totoche 26/09/2008 17:12

Si par hasard tu passes par Paris, il y a une exposition consacrée à Schuiten au centre Wallonie-Bruxelles situé juste en face de Beaubourg.

http://aaablog.typepad.com/weblog/2008/09/exposition-schu.html

Raymond 28/07/2008 10:43

Hem ... les Citées Obscures ne sont pas vraiment une uchronie. Il s'agit plutôt d'un monde parallèle, différent du notre par bien des façons.
Je n'ai jamais appris l'italien à l'école, donc il m'est difficile d'apprécier cet article en détail. Il a l'air très intéressant, même si les références qu'il mentionne sont pour la pupart déjà connues. Je vais lancer ce sujet dans le forum des Cités Obscures, et on verra si il en sort quelque chose.
Merci beaucoup en tout cas de m'avoir signalé ce texte.

totoche 28/07/2008 10:06

Ah bah si, zut : ça devait bouchonner dans le tunnel du Lötschberg ...

totoche 28/07/2008 09:58

Apparemment, le message n'est pas passé ... Je disais :

En tant qu'Helvète, tu dois mieux maitriser l'italien (et l'allemand) que moi.
Cet article sur les Cités obscures devrait t'intéresser :

http://digilander.libero.it/andrealberghini/seq_urb_ext2.pdf